Chronique d’un sioniste supporter du PSG

Le foot, c’est l’abandon de soi dans la ferveur collective, la communion avec des inconnus le temps d'un match. mais que faire quand cet inconnu que vous étreignez au coup de sifflet final se retrouve à vous cracher dessus lors d’un blocus universitaire ? Gabriel, militant sioniste et supporter du PSG, livre ici le récit d’une contradiction : lorsqu’un homme défend l’existence de l’Etat d’Israël tout en vouant un amour inconditionnel à un club financé par les soutiens du Hamas, la passion se heurte à l’éthique. Chronique d’un déchirement.

Jeudi 7 mai, 4 heures du matin : je rentre enfin chez moi.  La soirée fut floue, résultat d’un explosif mélange d’alcool et de passion. Navigant entre cris, larmes et déferlement de joie, une seule certitude ressort : on est en finale

Jeudi 7 mai, 14 heures : blocus à l’université. Des étudiants, révoltés que l’antisémitisme soit de temps à autre condamné, viennent dénoncer l’influence des “sionistes” sur la société française. Une journée tout ce qu’il y a de plus classique, somme toute : on rapplique avec des militants de l’UEJF, on fait face à des chants louant la résistance armée palestinienne, puis l’on a le plaisir de se faire traiter de terroriste.

Une scène m’interpelle ; un visage se distingue. Je ne peux y croire, mais c’est lui : il a troqué son maillot du PSG contre un maillot de la Palestine. C’est bien cet inconnu que j’ai étreint spontanément au coup de sifflet final de la veille, et avec qui je me suis cassé la voix pour fêter notre victoire.

Je me dis qu’en termes de médiation interculturelle, Nasser Al Khelaïfi, président qatari du Paris-Saint-Germain, se débrouille quand même plutôt bien. Quel dommage qu’il finance le Hamas ! Si seulement il ne finançait pas le Hamas.

Retour à la réalité : on crache devant nous en nous traitant de sales sionistes, l’auteur a un maillot du PSG, moi aussi. Je ne peux m’empêcher de me demander : “mais qu’en penserait Nasser ?”.

Pour comprendre mon désarroi sioniste, il faut d’abord réaliser qui est Nasser : loin de la façade d’amoureux du sport dépolitisé que le président du PSG aime projeter, Nasser Al Khelaïfi est avant tout ministre d’État qatari. Il est ainsi une composante essentielle d’un gouvernement ayant versé plus d’un milliard de dollars au Hamas sur les dix dernières années. C’est avec cet argent que le Hamas a pu consolider son règne totalitaire sur la bande Gaza en massacrant toute opposition et s’armer considérablement, rendant possible le pogrom du 7 octobre. Nasser a d’ailleurs participé à l’enrichissement qatari et par corrélation à celui  du Hamas au travers de son fonds d’investissement QSI, présenté comme un fond privé mais étroitement lié au ministère des Finances qatari. 

Rentré chez moi quelques heures plus tard, je me plonge en pleine réflexion existentielle : la séparation de l’homme et de l’artiste est dépassée, ce qui m’importe c’est l’hypothétique séparation du président et du club. Aux chiottes Nasser et sa famille, je veux vivre de passion et d’amour pour le maillot… Ce même maillot floqué “Qatar Airways”, charmante contrée offrant l’asile dans des hôtels luxueux aux troupes hamassiennes.

Raté pour le maillot et la présidence, donc. Dernier espoir : les supporters. Si le sexisme et l’homophobie semblent universels dans cette micro-société sporadique composée essentiellement d’hommes torses nus, mon club se distingue encore une fois par le soutien inconditionnel des ultras à la pseudo résistance palestinienne. Je repense au triste spectacle donné par les ultras en novembre 2024 : 50 000 supporters venus profiter d’un match de football se sont retrouvés nez-à-nez avec une immense banderole mettant en scène un chef de brigade du Hamas : treillis militaire, keffieh, on ne peut s’y tromper. Au diable les familles venant profiter d’une communion footballistique, l’ambiance est à la haine et à la division. A cela s’ajoutent les chants systématiquement entamés au Parc des Princes, renvoyant chaque personne présente au stade à sa présupposée véritable nature : « enfant de Gaza ».

Ma tentative de rationalisation tourne au vinaigre… N’évoquons même pas l’histoire du club et le lourd passif antisémite des ultras, qui ont conduit un policier à devoir tirer sur un supporter ayant coursé et traité de “sale juif” un fan de l’Hapoel Tel Aviv. 

Le sioniste en moi a compris : quelle indécence que de critiquer les “Queers for Hamas” avec un maillot du PSG. Même le plus beau dribble de Dembélé ne peut effacer le passif d’un club entrant en pleine contradiction avec mes combats quotidiens. Je me dis qu’un amour impossible reste tout de même un amour. À la manière d’un Larry David fantasmant une relation avec une Palestinienne pro-Hamas, n’est-ce pas tout aussi excitant de communier avec l’ennemi le temps de 90 minutes ? Malgré ça, conscientiser la teneur toxique de cet amour est le minimum que je puisse  faire, et tendre vers une passion footballistique à la hauteur de mes engagements moraux doit rester mon horizon. 

 Samedi 30 mai 21h : Malgré toutes ces réflexions, Paris a gagné, et j’ai à nouveau perdu ma voix. Tel le protagoniste d’un roman d’Isaac Bashevis Singer, je continue à glisser dans une passion ne pouvant que mal finir, mais pour la première fois avec un but précis : l’an prochain au Paris FC.

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