Sur les traces de la lumière est une invitation à lever les yeux, à fendre le béton, à laisser la flamme poursuivre son travail. Le 24 juin, à la Mairie de Paris Centre, quinze artistes vous attendent avec leurs réponses, toutes différentes, toutes singulières, chaque pièce un fragment d'une mosaïque de lumière que vous seul pourrez assembler. Ce n'est pas une exposition sur la lumière, mais une bougie collective. Venez voir ce qu'elle fait à ceux qui la regardent vraiment.
« Que la lumière soit ! Et la lumière fut. » (Genèse 1:3)
La formule est brève, silencieuse, magique, presque brutale. Et pourtant, avant même que les formes n’apparaissent, avant même que le monde n’ait un visage, il y a la lumière. Première parole divine, premier acte du récit biblique : non pas comme un objet ou une matière mais une volonté.
Ce qui est étrange avec la lumière, c’est qu’elle révèle tout sans jamais se laisser voir elle-même. Elle est là : on la ressent, on la cherche, on en a besoin, et pourtant elle échappe à toute définition matérielle. Elle traverse les couleurs et les regards, transforme ce qu’elle touche, et se tient sûrement à la frontière entre le visible et l’invisible. Chacun court vers elle à sa façon, à travers ses pratiques, ses symboles, sa vision de la Beauté.
L’exposition Sur les traces de la lumière est née de ce désir : réunir autour d’une même flamme quinze artistes aux histoires et aux héritages différents, pour donner à chacun l’opportunité de laisser la lumière émerger en lui. Non pas comme une réponse mais des chemins. Non pas comme une définition, mais une invitation.
Dans un contexte où les identités sont souvent réduites à des récits simplificateurs, Sur les traces de la Lumière affirme au contraire la pluralité des regards. Si certains artistes entretiennent depuis longtemps un lien fort avec leur identité juive, d’autres s’en sont rapprochés depuis le 7 octobre. Non pas toujours par choix, mais parfois parce que cette identité leur a été renvoyée par le regard des autres, à travers le rejet, les interrogations ou le besoin de se réapproprier une histoire. L’exposition entend faire vivre la voix de la jeunesse juive. Une voix créative, multiple, et engagée. Car la lumière, l’art et le judaïsme se rejoignent dans une même quête : celle du sens, de la transmission et de ce qui nous dépasse.
Avant tout symbole, avant tout rite, l’exposition pose d’abord la question plastique. Comment peindre la lumière ? Comment la photographier sans la figer ? Comment restituer son mouvement, sa vie, son éphémère ? Ce sont des questionnements presque ancestraux et obsessionnels, qui rappellent ceux des peintres flamands capturant un rayon de soleil sur une carafe, ou ceux des impressionnistes guettant l’heure dorée. Les artistes de l’exposition combinent cet héritage artistique à leur regard contemporain, emprunt de liberté.
Le parcours débute avec l’huile nocturne de Aaron Cohen. L’artiste saisit Paris à l’heure trouble où lumière naturelle et lumière artificielle se confondent sans tout à fait se fondre. Son pinceau capte cet instant suspendu entre deux mondes que l’œil connaît mais que la main peine à traduire.
Puis vient Eliott Belissa qui fait de la lumière un rythme, presque une partition. Dans ses toiles abstraites aux projections de matière, elle circule, intensifie les contrastes et fait vibrer la surface à l’image d’une corde tendue. La lumière émerge de la fusion entre la matière et la couleur.
Enfin, Alexandra Mirisch la traite comme une échappée. L’artiste pose ses aquarelles d’oiseaux sur un parchemin, autour d’une lumière diffractée en son centre. Elle vole et file vers le ciel hors d’atteinte.
Loin de s’arrêter au simple geste pictural, l’exposition retrace quelque chose de plus profond : comment la lumière relie le matériel au spirituel et comment elle devient langue, connaissance, mémoire, transmission. Dans le judaïsme, elle structure les rites, porte le temps sacré dans le quotidien. Elle transforme le geste ordinaire en un acte spirituel, voire magique. Les bougies du Shabbat allumées chaque vendredi soir, la Ménorah miraculeuse, la mézouza au seuil de chaque porte : autant de petites lumières qui ornent l’ordinaire. De l’héritage au geste, il n’y a qu’une flamme.
Le spectateur pourra observer les peintures Yossef Labouz, qui transforme la lumière en un acte de transmission, une trace vivante. Dans La Maman de Shabbat, une jeune fille se couvre les yeux pour la bénédiction, son visage encadré par deux flammes, absorbé dans la prière. Dans Hanoukka hypnotique, le même regard d’enfant fasciné rappelle que les trente-six bougies allumées sur huit nuits font écho, selon le Talmud, aux trente-six heures pendant lesquelles Adam vécut sous la lumière du premier jour. Les enfants deviennent alors de passeurs, qui instiguent l’avenir.
Plus loin, la mézouza. Fixée au montant de chaque porte, elle renferme un fragment de Torah, inscrit à la main sur un parchemin. Sur l’écrin, la lettre Shin : trois branches qui montent comme des flammes. Franchir le seuil, c’est frôler la connaissance. Scheindel Becker s’empare de ce symbole dans son cycle Sept portes de mémoire : sept mézouzot qui retracent les grandes étapes de l’histoire juive. Les dorures, les laques, les reflets cuivrés font de chaque pièce un éclat de mémoire traversé par les siècles. La lumière, ici devient un parchemin d’histoire, de mémoire et de résilience.
Sur les traces de la lumière pose alors une dernière question, peut-être la plus difficile : que faire quand la lumière vacille ? Dans le judaïsme, elle n’est jamais acquise. Elle se conquiert et persiste malgré. Car la lumière n’existe pas sans son contraire. Elle n’est complète que lorsque l’obscurité l’embrasse, la menace puis la met à l’épreuve. Les deux ne s’excluent pas, ils se définissent. Et c’est peut-être là que réside la singularité de cette tradition : la lumière n’y est pas un état, c’est un chemin. Un chemin que l’exposition cherche à cartographier, de trace en trace.
Evelyne Giudici en fait une prière dans son œuvre Lever les yeux aux ciels. Sur une toile de trois mètres, un personnage lève les yeux vers le ciel : ses yeux baignés de larmes racontent la douleur qui traverse l’histoire juive, celle des attentats, des guerres, des massacres. La lumière ici est fragile, presque cachée. Mais elle est là, quelque part au bout du regard. Une trace d’espoir, silencieuse et têtue.
Benjamin Gabbay, lui, répond de façon plus tellurique. Pour obtenir David, il faut nécessairement se battre contre des Goliath : c’est sa devise, et ses sculptures Daat (connaissance) et Ahava (amour) en sont la démonstration. Il fait émerger la lumière de l’épaisseur du béton, celui des tunnels où des otages ont été enfermés pendant des semaines, des mois, dans des conditions invivables. Au centre de chaque pièce, une ampoule, fragile, presque dérisoire, illumine les fissures de la matière. La lumière ici n’est pas un triomphe. C’est un miracle surgissant de l’obscurité la plus totale. L’image même de la résilience. De l’espoir qui lève les yeux au miracle qui fend le béton, la lumière dans cette exposition ne brille jamais sans avoir d’abord traversé la nuit.
« Que la lumière soit. » La parole est dite depuis des millénaires, aussi affirmée et mystérieuse soit-elle. C’est pourquoi la lumière ne se conclut pas ! Elle poursuit son cheminement dans les toiles qui sèchent, dans les bougies qui s’éteignent, dans les regards qui cherchent encore.