Entre les montagnes du Caucase et les rues de Tbilissi flotte une étrange familiarité : ici, les synagogues n’ont pas de vigiles, les chauffeurs de taxi bénissent Israël, et les Juifs semblent appartenir au paysage national depuis toujours. De la mémoire des villages judéo-géorgiens aux grandes tables de Shabbat du Beth Chabad, en passant par les traces d’un exode massif vers Israël, cette enquête part à la rencontre d’une communauté méconnue, installée en Géorgie depuis plus de deux millénaires. À travers les récits, les ruines, les chants en kivrouli et les nostalgies croisées, elle interroge un paradoxe troublant : comment un pays presque vidé de ses Juifs peut-il continuer à apparaître comme l’un des endroits les plus accueillants au monde pour eux ?
Il suffit qu’un rayon de soleil balaie les toits de Tbilissi pour qu’un étrange sentiment de familiarité s’empare de ses rues. Sur l’avenue Rustaveli, on voit des vieilles dames vendre du vin et des jus, pressant d’immenses grenades et d’infinies grappes de raisins noirs pour quelques laris ; plus loin, les étals du Dezerter Bazaar répandent des odeurs d’épices en tout genre qui éveillent mes sens et font danser quelques souvenirs de Mahane Yehouda. À cette impression diffuse s’ajoute même la langue géorgienne : avec ses gutturales et son alphabet en arabesques, elle me donne parfois l’étrange sensation d’entendre et de lire l’hébreu à chaque coin de rue. Ainsi, des cafés branchés aux climatiseurs apparents accrochés aux vieux immeubles brutalistes, je peux le dire : aussi surprenant que cela puisse paraître, jamais un endroit ne m’aura autant rappelé Israël sans l’être.
Peut-être pourrait-on y voir les restes d’un orientalisme slave que je tiens de ma grand-mère polonaise, née en Crimée, pour qui la « Gruzie » restera toujours le Moyen-Orient de l’Union soviétique. Peut-être pourrait-on dire aussi, plus simplement et plus objectivement, que la Géorgie est le premier pays – Israël exclu, il va sans dire – qu’il m’est donné de visiter où il fait si bon vivre pour les Juifs. Si bien qu’en remontant la rue, les yeux à demi plissés, mon cerveau refuse presque d’enregistrer que le nom inscrit sur les façades est bien Marjanishvili et non Dizengoff.
« Le chauffeur de taxi m’a demandé d’où je venais. Pour une fois, j’ai décidé de dire la vérité. Il m’a crié : “Longue vie aux Juifs et à Israël !” Ça m’a surpris : il avait l’air si intimidant avec sa cicatrice de taulard et son chapelet accroché au rétroviseur intérieur. Et puis, d’un coup, c’était comme si son visage s’était illuminé » me raconte Nimrod, assis à ma gauche à l’une des immenses tables de Shabbat du 7 rue Bambis Rigi, adresse du Beth Chabad de Tbilissi. Plus d’une centaine de personnes, ce vendredi soir – pourtant en pleine période creuse – occupent les deux étages du restaurant. La quasi-totalité d’entre elles sont arrivées de Tel-Aviv par l’aéroport Ben Gourion et ne restent que quelques jours. Toutes les conversations se déroulent en hébreu ; je dois me concentrer pour suivre le fil des discussions, loin de ma zone de confort anglophone. Autour de moi se déploie une véritable mosaïque de la société israélienne : assise entre une jeune hippie coiffée de dreadlocks et un cadre du ministère de la Santé ; derrière nous, une immense tablée de très jeunes hommes en tzitzit et en kippot tricotées crient à s’en égosiller des chants sionistes. « Ce sont des jeunes du Gush Etzion1 », me murmure Niri, une Israélienne installée ici depuis 2020. « Il y a vraiment tous les types d’Israéliens à Tbilissi. Tout le monde en Israël sait que c’est un paradis pour les Juifs ici », poursuit-elle en riant. Nous plaisantons un moment sur nos mésaventures géorgiennes et sur la froideur apparente des locaux. Je lui raconte ma perplexité face à leur réaction souvent brusque lorsque j’explique ne pas parler géorgien. « Oh oui, les Géorgiens peuvent être très racistes. Ils n’aiment pas les étrangers, et tout particulièrement les Arabes, alors ils sont un peu fans de Bibi, tu vois ? Ça joue pas mal, honnêtement », ajoute-t-elle tandis que notre conversation s’éternise sur la terrasse du Mendi’s, une cigarette et un verre à la main, dans lequel danse encore un fond de chacha.
Cette réflexion me poursuit sur le chemin du retour. Depuis mon arrivée, il est vrai, je n’ai vu aucune sécurité devant les lieux juifs, qu’ils soient religieux ou culturels. Dans les cafés, les discothèques et les bars fréquentés par une jeunesse branchée et progressiste, ce sont les drapeaux ukrainiens et européens qui flottent aux murs, souvent accompagnés de tags farouchement anticommunistes. Ici, la figure du « Grand Satan » se pare plutôt des couleurs de la Russie que de celles des États-Unis ou de leur allié israélien ; en Europe occidentale, les mêmes tiers-lieux alternatifs se parent plutôt de posters de Lénine et de drapeaux palestiniens, parfois aussi même de l’Union soviétique. Le contraste a quelque chose de frappant. Je repense aux explications de Niri : d’autres sociétés où les préjugés anti-arabes sont loin d’être absents ne manifestent pas pour autant une telle familiarité avec les Juifs. Tenter de remonter aux racines de cette sympathie toute géorgienne revient alors à se heurter à l’énigme de l’œuf et de la poule : qu’est-ce qui précède l’autre ? Est-ce une bienveillance ancienne envers les Juifs qui nourrit aujourd’hui cette sympathie pour Israël, ou bien l’admiration contemporaine pour l’État hébreu qui rejaillit sur les Juifs eux-mêmes ? Pour essayer de le comprendre, il me faut élargir mon champ de vision.
Je n’ai pas échangé très longtemps avec Lasha2 sur Instagram avant de me retrouver, quelques jours plus tard, embarqué à ses côtés dans un minibus filant vers le centre et le sud-ouest du pays. La marshrutka3 est à moitié remplie de Géorgiens, à moitié de visiteurs étrangers comme moi. Juifs ou non, Lasha ne veut pas le savoir. « Je veux vous montrer l’histoire de mon pays, pas celle des communautés juives. L’histoire juive fait partie intégrante de l’histoire de la Géorgie : ce ne sont pas des histoires parallèles », nous lance-t-il alors que la route serpente vers Bebris Tsikhe, notre premier arrêt de la journée. Lasha n’est pas juif, mais, comme il aime à le dire lui-même, « il a sa part dans l’histoire juive ». Universitaire spécialisé en Jewish studies, il ne fait souvent que passer en Géorgie, tant ses recherches le conduisent d’une université à l’autre, aux quatre coins du monde. Pourtant, l’attachement qu’il porte à sa patrie déborde de ses paroles et éclaire son regard dès qu’il l’évoque. Parmi les choses qui le rendent le plus fier figure justement ce qu’il considère comme l’une de ses singularités : le modèle d’intégration exemplaire des Juifs dans la société géorgienne, où ils sont depuis bien longtemps perçus comme des citoyens parmi les autres, au sein d’un pays pourtant largement dominé par l’église orthodoxe géorgienne, à laquelle se rattachent aujourd’hui plus de 85 % de la population.
L’histoire de la présence juive en Transcaucasie commence presque en même temps que celle des premiers royaumes géorgiens. Selon certains historiens, l’installation des premières communautés remonterait au VIᵉ siècle avant notre ère. La tradition historique s’appuie notamment sur la chronique médiévale La Vie de Kartlie, attribuée à Léonti Mroveli (XIᵉ siècle)4, qui raconte qu’une première vague de Juifs aurait atteint la Kartlie à la suite de la destruction de Jérusalem par Nabuchodonosor, en 586 avant J.-C. Cette version est notamment défendue par l’intellectuel juif géorgien Jemal Ajiashvili5. Les traces archéologiques confirment en tout cas l’ancienneté de cette présence : dès les premiers siècles de notre ère, une communauté juive est attestée dans la ville de Mtskheta, alors capitale du royaume d’Ibérie. De cette longue histoire découle un élément central de l’imaginaire national géorgien : les Juifs y sont parfois perçus comme ayant contribué à l’introduction du christianisme dans la région. Dans sa monographie The History of Georgian Jews (2014), l’historien Eldar Mamistvalishvili6 mentionne ainsi plusieurs sources selon lesquelles, aux premiers temps de l’ère chrétienne, certains membres de la communauté juive locale se seraient convertis et auraient participé à la diffusion du message du Christ parmi les populations païennes de Géorgie. « Ce sont des Juifs qui ont accueilli Sainte Nino quand elle est arrivée en Géorgie, ce sens de l’hospitalité nourrit l’idée des Géorgiens selon laquelle les Juifs seraient les gardiens du christianisme sur notre terre » explique Lasha, « Ici, les familles juives invitaient des Géorgiens orthodoxes à allumer la première bougie de Hanouka, et en échange les familles orthodoxes demandaient aux Géorgiens juifs de venir dans leur église baptiser leur nouveau né ». Je l’écoute, fascinée. Ma compréhension de l’identité juive s’est tellement construite autour de l’idée d’errance qu’il m’apparaît presque inconcevable qu’une communauté aussi profondément enracinée puisse exister. Et pourtant, cet enracinement se déploie ici selon des formes bien différentes du modèle d’intégration universaliste et républicain des Juifs de France, que je pensais jusque-là sans équivalent. Plus symbolique encore, le Juif géorgien est pendant des siècles un Juif des champs, et loin de la figure répandue du marchand itinérant, l’agriculture est son activité principale, expliquant la dispersion des Juifs sur l’ensemble du pays, dans une myriade de villages et de hameaux. Au milieu des nombreuses minorités ethniques en terre géorgienne, ils sont d’ailleurs les seuls à avoir adopté des patronymes en –chvili, terminaison géorgienne signifiant « fils de ».
Les paysages défilent à la fenêtre du bus pendant quelques heures et enfin, nous arrivons à Kareli, la neige jusqu’aux chevilles. La météo n’aide guère à rendre cette petite ville moins maussade. Un vent froid me fouette le visage tandis qu’Ana, la photographe du groupe, s’arrête pour saisir quelques clichés de nos empreintes dans la neige, les seules visibles. Sur le chemin, nous ne croisons qu’un homme, suivi de près par un chien boiteux. Une centaine de mètres plus loin se dresse la synagogue de la ville. Le bâtiment est simple, presque austère, avec des encadrements de fenêtres blancs qui me rappellent curieusement ces pavillons sans âme que l’on trouve dans les zones rurales de la “France moche”. « Il faudrait revenir en été », nous lance Lasha, presque comme pour s’excuser. « Les Juifs originaires de Kareli reviennent d’Israël pour les vacances et le lieu s’anime. Il y a même des vignes qui couvrent la treille, c’est magnifique ! » ajoute-t-il avant de sortir son téléphone pour passer un bref coup de fil en géorgien. Quelques minutes plus tard, une petite silhouette voûtée apparaît au bout de la route. Le vieil homme fait claquer un trousseau de clés entre ses doigts ; avec la plus petite, la plus rouillée, il déverrouille le portail qui mène à la synagogue. Dix mois sur douze, c’est lui le gardien de la Beit Hatfila7 de Kareli. La porte grince. Nous entrons. Le vieil homme s’assoit au fond de la pièce, devant une table où sont disposés plusieurs livres de prières mêlant alphabets hébraïque, cyrillique et géorgien. L’un d’eux attire mon attention : Sidour Ahavat Israël Besaafa aGruzinit8. Dans ce pêle-mêle de langues, je repère même une petite brochure de chants de Shabbat en kivrouli, le dialecte judéo-géorgien. Je l’attrape du bout des doigts, prête à demander si la langue est encore parlée, mais Lasha se lance dans des explications avant même que je n’ouvre la bouche : « Il n’y a plus que deux mille locuteurs en Géorgie, contre près de cinquante mille en Israël. J’étais au mariage d’une amie à Ashdod l’été dernier. La supra9 était entièrement conduite en kivrouli. Quelle belle preuve de l’amour des diasporas juives pour leur pays ! » Je reste un instant déconcertée par cette formule. Par l’idée, surtout, que des Juifs ayant choisi de revenir vers Sion puissent encore être décrits comme une diaspora, comme s’ils avaient quitté leur véritable mère patrie : la Géorgie. Quelques jours plus tard, c’est dans un podcast de Sasha Kaltsman dans lequel Lasha est invité que je trouve quelques éclaircissements : « La Géorgie est une mère qui a pris soin d’eux, les a élevés et quand le moment est arrivé, les a laissés voler de leurs propres ailes et suivre leur propre chemin ».
Après avoir visité quelques anciens cimetières, où nous écoutons plusieurs histoires sur les superstitions juives géorgiennes et dégageons l’épaisse couche de neige qui recouvre les stèles afin d’y déposer des cailloux, nous arrivons enfin à Akhaltsikhe, notre dernier arrêt. Nous nous arrêtons devant deux synagogues. La première nous demeure fermée, le seul gardien de la clé étant absent durant l’hiver. La seconde est complètement abandonnée. Nous y avançons prudemment, entre éclats de verre et cadavres de bouteilles. Je fronce les sourcils. Depuis le début de cette journée, j’ai l’impression de ne traverser que des villes fantômes, où l’on me raconte des histoires de coexistence sans jamais rencontrer la moindre communauté encore vivante. La plupart des protagonistes évoqués dans ces récits habitent désormais en Israël. Mais si les Juifs de Géorgie se sentaient à ce point chez eux ici, pourquoi sont-ils partis ? Tout ce que j’apprends aujourd’hui me pousse, de manière étrangement paradoxale au regard de mes convictions sionistes, à envisager cette Aliyah massive comme une forme de déracinement. Une des femmes géorgiennes du groupe, francophone par ailleurs, se tourne vers moi : « La moitié de la population géorgienne vit maintenant à l’étranger : en Russie, en Turquie, aux États-Unis, en Italie… Et puis oui, en Israël pour les Juifs. J’adore la Géorgie, mais quand on a un peu d’argent, je comprends qu’on s’en aille. » J’acquiesce, un sentiment d’insatisfaction toujours présent en moi. Mes lectures personnelles ne valideront qu’à moitié ce discours. Certes, après la dissolution de l’Union Soviétique en 1991, une vague migratoire massive se produisit, liée à l’effondrement économique, à l’insécurité et aux conflits qui frappèrent la Géorgie, mais le mouvement avait commencé bien plus tôt ; au lendemain de la Guerre des Six Jours, la victoire d’Israël suscita un profond réveil identitaire parmi les Juifs soviétiques. En 1969, dix-huit familles de Tbilissi adressèrent une lettre à la United Nations Human Rights Commission pour réclamer le droit d’émigrer10, première revendication publique de ce type dans le monde soviétique. Sous la pression internationale, les autorités soviétiques assouplirent progressivement leur politique d’émigration : dans les années 1970, ce sont environ 30 000 Juifs géorgiens qui firent leur Aliyah vers Israël, amorçant le déclin rapide d’une communauté qui comptait encore près de 80 000 personnes11. Contrairement à d’autres Juifs soviétiques qui émigrèrent souvent individuellement, les Juifs géorgiens partirent généralement en groupes familiaux ou communautaires entiers ; dans certains cas, presque toute la population juive d’une ville émigra ensemble, demandant souvent d’être installée dans les mêmes quartiers à son arrivée en Israël.
À la sortie de la synagogue, mes pensées sont brutalement interrompues par l’arrivée précipitée d’une vieille dame, en charentaises et sans manteau, affrontant le froid glacial de cette route enneigée. Elle lance quelques phrases en géorgien qui font immédiatement sourire les locuteurs de notre groupe. Lasha se tourne alors vers nous, le petit groupe d’étrangers dont je fais partie : « Elle nous a demandé si nous étions juifs ! » Quelques minutes plus tard, la femme revient, une grande assiette de noix confites à la main, sucrerie typique du sud de la Géorgie, et insiste pour que chacun de nous y goûte. Lasha traduit ses paroles : « Elle raconte qu’elle connaissait beaucoup de Juifs ici, qu’ils étaient des voisins merveilleux et qu’ils lui manquent énormément. Elle dit qu’ils sont tous partis vivre en Israël, mais que certains reviennent parfois au pays. » Toute souriante, elle nous prend en photo, chantonne quelques paroles en hébreu, et nous explique fièrement que sa fille est mariée à un Juif ukrainien. Nous nous séparons, tous attendris par cette rencontre. Alors que nous regagnons la marshrutka, elle nous fait promettre de revenir à Akhaltsikhe. Sur le chemin du retour, l’enceinte grésille au rythme d’un mélange chaotique de pop israélienne, de klezmer et de chansons judéo-géorgiennes que tous connaissent sauf moi. Beaucoup se lèvent pour danser tandis que je lutte pour garder les yeux ouverts, interrompue à plusieurs reprises par les alertes AFD sur mon téléphone, signalant de nouvelles frappes iraniennes au Moyen-Orient et dans le Caucase. À une centaine de kilomètres de la frontière arménienne, certains panneaux d’autoroute indiquent même la distance jusqu’à Téhéran12. Des rumeurs circulent sur une potentielle attaque visant l’oléoduc reliant Ceyhan à Bakou, en passant par Tbilissi. Je me rendors, incapable de suivre la fête. Les Israéliens du groupe, eux, coincés en Géorgie pour une durée indéterminée, continuent de danser et de chanter, cherchant à recréer un semblant de normalité au milieu de l’inquiétude palpable.
Quelques semaines plus tard, le hasard me place dans la cabine d’un téléphérique aux côtés d’une jeune famille israélienne d’origine géorgienne. Leur impatience à attendre leur tour pour acheter les billets et leur accent légèrement hésitant en anglais me met la puce à l’oreille quant à leur nationalité. Ils s’excusent de m’avoir doublée ; je leur réponds en hébreu, et immédiatement, un échange s’engage. Nés et élevés à Bat Yam, ils sont venus montrer à leur enfant son pays d’origine et rendre visite aux quelques membres de leur famille restés à Tbilissi. Notre conversation dérive bientôt sur l’actualité : « Toute leur histoire, les Géorgiens ont été opprimés par les Arabes ! Au Moyen-Âge, puis avec les Ottomans et les Perses ! C’est pour ça qu’ils nous comprennent, nous, Israéliens. Et puis, il y a tant de similitudes entre nous : deux petites nations orgueilleuses ! » me confie la femme, sa voix pleine d’émotion. Je n’ai ni le cœur ni l’envie de corriger ces raccourcis historiques ; son enfant, endormi contre elle, amplifie la force tranquille de sa frustration. Son mari enchaîne : « Et puis, l’Iran est l’allié des Russes, et ça, les Géorgiens n’aiment pas ! » Je repense à quelques semaines plus tôt, quand la Tour de Tbilissi s’était illuminée aux couleurs du drapeau iranien pour le quarante-septième anniversaire de la République Islamique. « Le gouvernement est pro-russe, donc ça ne compte pas. Nous, Géorgiens, on ne pense pas comme ça », précise-t-il, alors que je lui tends mon téléphone pour montrer la photo. Avant de se séparer, ils m’invitent à rejoindre la semaine suivante le Shabbat organisé par la communauté juive locale à la Grande Synagogue de Tbilissi.
« Nous, Géorgiens. » : je repense à ces mots et à tout ce qu’ils contiennent symboliquement, prononcés par des Israéliens ni nés ni élevés dans leur pays d’origine, dont ils ne parlent même pas véritablement bien la langue. « La Géorgie est une mère qui a pris soin d’eux, les a élevés et quand le moment est arrivé, les a laissés voler de leurs propres ailes et suivre leur propre chemin » : cette phrase m’arrache un sourire alors que j’y repense : après tout, une mère, on ne s’en détache jamais vraiment. Surtout si c’est une mère juive.
1 Groupe de colonies israéliennes en Cisjordanie.
2 jewishstorytelling sur instagram
3 Nom donné aux taxis collectifs dans les pays de l’ex-Union soviétique.
4 Mroveli, Léonti. La Vie de Kartlie. Manuscrit médiéval, XIᵉ siècle. Traduction et commentaire disponibles dans : Toumanoff, Cyril. Studies in Christian Caucasian History. Washington D.C. : Georgetown University Press, 1963. 5 Ajiashvili, Jemal. Histoire des Juifs géorgiens. Tbilissi : Éditions Universitaires de Géorgie, 2002.
6 Mamistvalishvili, Eldar. The History of Georgian Jews. Tbilissi : Palitra L Publishing, 2014.
7 Dénomination utilisée par les Juifs géorgiens pour désigner une synagogue.
8 En français : livre de prière en langue géorgienne
9 Tradition géorgienne, consistant à la fois en un repas et un rituel de réunion communautaire marquée par des discours.
10 United Nations Human Rights Commission. Correspondence from Tbilisi Jewish Families on Emigration Rights, 1969.
11 Girardot, Clément et Yoann Morvan. « Sur la route des Juifs géorgiens : de la symbiose au grand exode ». Revue K. Les Juifs, l’Europe, le XXIᵉ siècle, 10 juillet 2024, //k-larevue.com/juifs-georgiens-grand-exode/.
12 Akhaltsikhe se trouve à moins de 450 km de la frontière iranienne.