À partir de la lecture de "Lettre restante" d’Eli Schonfeld, Yossef Murciano explore ce que Kafka nomme « l’angoisse juive » : celle d’une lettre qui n’arrive jamais à destination. De la langue à la politique, du témoignage intime au sentiment d’incompréhension collective depuis le 7 octobre, cet article interroge la difficulté de faire entendre une parole juive dans l’espace public - et ce que cette faille dit de notre démocratie.
Je termine la recherche d’Eli Schonfeld sur l’identité juive de Kafka : Lettre restante – Kafka et le néant de judaïsme. À travers son journal, une prise de parole publique (la seule), ainsi que sa correspondance, E. Schonfeld nous présente un Kafka comme réponse aux Réflexions sur la question juive de Sartre. Sur un chemin étroit, en suivant une lueur de rien, Eli Schonfeld découvre ce qui reste de Juif quand – justement – il n’y a plus rien : le Retour de Kafka, le seul possible, le Retour à la Lettre. Je propose ici ses résonances.
Je souhaite m’attarder sur l’un des passages du cheminement. L’Angoisse (en allemand et en hébreu) est l’un des thèmes centraux de l’étude. En son cœur, comme pulsation permettant la découverte dont j’ai parlé plus haut, l’étude d’Eli Schonfeld révèle la définition de l’Angoisse juive selon Kafka : l’angoisse qu’une lettre n’arrive pas à destination, l’angoisse de la lettre perdue, qu’elle soit envoyée ou reçue.
“Écrivez, s’il vous plaît, mon adresse un peu plus nettement; quand votre lettre est dans l’enveloppe elle est déjà presque mon bien, et vous devez traiter le bien d’autrui avec plus de soin, plus de sentiment de votre responsabilité. Tak [merci]. J’ai d’ailleurs l’impression, sans pouvoir préciser, qu’une lettre de moi s’est perdue. Angoisse juive! Au lieu de craindre que les lettres n’arrivent bien!” (Lettres à Milena – F. Kafka)
Et Eli Schonfeld de commenter :
“Moment extraordinaire dans le texte de Kafka! L’angoisse juive, c’est l’angoisse de perdre une lettre, la peur qu’une missive se perde. Celle que j’envoie ou celle que j’attends: court-circuit entre le messager et le destinataire.” (Lettre restante – Eli Schonfeld)
Résonances.
D’abord – évidemment – l’image du train perçant laborieusement le paysage enneigé, la main qui surgit du wagon à bestiaux, la lettre jetée sur l’étendue blanche, espérant trouver son destinataire.
Ensuite, deuxième évidence, l’angoisse de celui qui évolue dans un monde qui n’est pas le sien, ou de celui qui vient d’ailleurs ; l’angoisse de la faute de français, de la langue qui fourche. Ne pas réussir à dire, être perçu comme moins que ce qu’on est parce qu’on dit soupoudrer au lieu de saupoudrer, que nos amis à nous ne sont pas comme les amis des autres, que, malgré la maternalité de la langue, des codes n’ont pas été transmis. Inaccessibilité d’une langue cryptée et pourtant nôtre. Un coffre reçu en héritage par des aïeuls qui ne connaissaient même pas la porte cadenassée.
Enfin, et cette résonance est la fille des deux premières : l’angoisse politique. En bon élève de Benny Lévy, Eli Schonfeld n’aborde pas (plus ?) cette question. Pourtant, elle me semble dériver parfaitement de ce que Kafka décrit. Ainsi, l’angoisse juive serait une lettre, un message, que nous n’arrivons pas à adresser. “Court-circuit entre le messager et le destinataire.” Angoisse d’une parole, du témoignage d’une souffrance qui n’atteint pas sa cible : le non-Juif. Le 7 octobre renforce cette sensation : nous parlons, mais personne n’entend. Nous témoignons et rien ne change. Une parole politique qui rate son office en manquant son destinataire. L’angoisse d’une plainte, d’un partage d’expérience, qui tombent à côté.
Il n’est pas juste de dire que la violence antisémite qui a frappé les Juifs de France n’a donné lieu à aucune réaction du gouvernement. Les circulaires du garde des Sceaux, la loi contre l’antisémitisme à l’université, la manifestation contre l’antisémitisme à l’appel de la présidente de l’Assemblée nationale et du président du Sénat, les policiers devant les écoles, la répression de l’apologie du terrorisme, le discours public, ferme, sur la lutte contre l’antisémitisme : tout cela, il y a eu. Pourtant, l’angoisse est vive. Je pense à la communauté juive d’Australie. Au premier soir de Hanoucca, quelques heures après l’attaque sanglante de Bondi Beach, leur première parole était : « Nous avons tenté de vous prévenir. »
Je pense aux dizaines de prises de parole médiatiques où d’autres et moi-même tentons d’exprimer, sans succès, la peur qui nous saisit. Toutes ces choses, ces faits et ressentis, qui nous paraissaient si simples mais qui semblaient impossibles à adresser, comme Kafka le dit à Milena dans sa lettre : « Écrivez, s’il vous plaît, mon adresse un peu plus nettement » ; peur de ne pas recevoir, de ne pas pouvoir répondre, angoisse juive initiale.
Comment dire à la France : nous sommes partie de toi, pourtant tu ne nous entends pas. Il y a un sentiment qui saisit des Français, mais qui ne les saisit pas tous. Si la politique est de réussir à parler aux Autres, nous autres, Juifs, sommes saisis par cette angoisse de ne pas se faire comprendre, comme une tribune mal rédigée, un discours qui fait flop. Le plus grave, c’est que tout ne fait pas flop, comme je le disais plus haut. Le risque sécuritaire lié à l’antisémitisme est compris, mesuré. Pourtant, une dimension du risque n’est pas prise en compte : il y a quelque chose qui se joue, qui est ressenti individuellement et collectivement par les Juifs, qui est dite par leurs représentants, mais qui n’est pas transmis par le discours politique construit et réfléchi.
Hébreu, langue politique?
Eli Schonfeld continue son cheminement jusqu’aux carnets d’hébreu de F. Kafka. Lui qui vécut comme un événement sa découverte tardive du Yiddish, finit par apprendre l’hébreu. Dans son apprentissage de la langue, Schonfeld le découvre à la limite :
“Voilà exactement où se situe Kafka, sa situation: à la limite. De là, Kafka parle. De ce lieu, il écrit, et pour lui, écrire, c’est tout dire, ne rien cacher, «s’ouvrir jusqu’à la démesure». Or ce qui est exceptionnel, chez Kafka, c’est qu’il s’y maintient: ayant fait l’expérience du reste, il reste à la limite, sans la transgresser, ni dans le sens de l’Occident, du moderne, de l’homme universel (comme Spinoza), ni dans le sens de l’être juif dans toute sa positivité (comme Rosenzweig, comme Benny Lévy). Et de là, il témoigne. Il dit l’être juif, dans toute sa simplicité. Loin du regard des autres : «[…] parce que nous sommes juifs, sans désir ou curiosité à l’égard des chrétiens». Kafka: le Juif liminal.”
Je m’interroge sur la place du leader, dans sa fonction singulière de porte-parole. Ou, plus simplement, du rôle de représentation de celui “qui se tient au centre pour que les autres se disposent en cercle” (Benny Lévy). Si la Politique est la manière que les hommes séculaires ont trouvé pour faire Un, la politique juive en diaspora, c’est-à -dire la parole juive qui s’adresse au pouvoir, doit être comprise dans un sens plus simple, plus représentatif. Pour la Politique juive en Diaspora, l’organisation en groupe ne vaut que parce qu’elle permet de s’adresser au reste de la société d’une seule voix. Faire Un pour s’adresser aux Autres.
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Le drame que révèle cette lecture de Schonfeld dépasse la simple exégèse littéraire. Il souligne une faille dans la promesse révolutionnaire : celle d’une République capable d’intégrer non seulement les corps, mais aussi les voix et les mémoires. Si les institutions répondent aujourd’hui par des lois, des chiffres et des cordons de police, elles échouent pourtant à “recevoir” le message existentiel d’une communauté qui hurle sa vulnérabilité.
Cette “angoisse de ne pas se faire comprendre” ne doit pas conduire au repli, mais à un rappel à l’ordre éthique. La Torah, tout comme l’esprit de 1789, place l’individu au centre de l’édifice. Dans la tradition juive, chaque âme est un monde ; dans la République, chaque citoyen est une voix souveraine. Ignorer l’angoisse de l’un, c’est fragiliser la structure de l’autre. Une démocratie qui ne sait plus lire l’adresse de ses minorités est une démocratie qui s’asphyxie, car elle rompt le lien de confiance qui permet de “faire nation”.
Il est temps que la société française redevienne ce destinataire attentif que Kafka appelait de ses vœux. Recevoir la lettre, c’est accepter d’entendre ce qui se joue dans le ressenti collectif sans le réduire à une simple statistique sécuritaire. Ainsi, pour la République : Il ne suffit pas de protéger les murs des synagogues ; il faut garantir que la parole juive circule sans “court-circuit” dans l’espace public. De concert, pour le citoyen : Il s’agit de réapprendre la grammaire de l’Autre, de déchiffrer ces “codes non transmis” qui disent la peur et l’espoir.
Sans cette réciprocité de l’écoute, il n’y a plus de contrat social, seulement une coexistence de solitudes. La survie de notre modèle démocratique dépend de cette adresse enfin devenue “nette”. Si la politique est l’art de parler aux Autres, alors le défi de demain est simple mais immense : faire en sorte que plus aucune lettre, jetée depuis la marge ou le centre, ne reste sans réponse sur l’étendue blanche de notre indifférence.