Portrait d’un sioniste : Un homme aux mille et un visages.

Dans ce deuxième édito, le rédacteur en chef du Tohu Bohu part de l'œuvre d’Albert Memmi, écrivain juif franco-tunisien, pour produire une réflexion sur le sionisme, l’antisionisme, le Juif, le colonisé, les différents visages qu’ils prennent et l’Histoire.

C’est dans la continuité du détournement philosophico-littéraire du premier Opus, Difficile espoir, que s’inscrit l’Opus n°2 Portrait d’un sioniste. Après avoir créé il y a quelques mois une chimère moitié lévinassienne, moitié sartrienne et avec une queue de Benny Lévy, il est à présent question de revenir à la charge avec une autre immense figure de la pensée juive contemporaine, à savoir Albert Memmi : aussi décolonial que sioniste, aussi séfarade qu’écrivain de langue française, aussi admirable qu’oublié, tout cela explique pourquoi le genre du Portrait a été choisi pour être mis à l’honneur dans Tohu Bohu

 

Albert Memmi n’a jamais écrit, à proprement parler, un portrait du sioniste. Il est pourtant loin d’être absent de son œuvre. Albert Memmi est l’auteur de trois grands portraits : Le Portrait du Colonisateur, le Portrait du Colonisé et le Portrait d’un Juif.  Le sioniste entre dans ces trois cases. Si l’on devait établir un panorama de ce qu’est le sioniste, il serait au moins une de ces trois choses : un colonisateur, un Juif, un colonisé. Toujours. Par sioniste, il faut alors entendre quelqu’un qui sera soit catégorisé comme un colonisateur, soit se percevra lui-même comme un colonisé, soit se percevra lui-même ou sera perçu comme Juif. L’occasion alors de revenir sur chaque portrait du tryptique : 

 

Le portrait de loin le plus populaire, le plus évident, celui qui ressort à chaque rassemblement politique de gauche, dans chaque manifestation du samedi après-midi sur la place de la République, dans toute la France, dans le monde entier, qui rassemble dans les rues les foules les plus denses et dont le maître mot résonne avec les dernières tendances de la recherche universitaire en sciences humaines et sociales : le portrait du colonisateur. Le sioniste est un colonisateur. 

 

Qu’il soit question de voir dans le projet sioniste une entreprise coloniale dès son essence, dès l’arrivée des pionniers, dès la création de l’Etat d’Israël en 1948, ou à partir de 1967 et uniquement dans les territoires dont les frontières ne sont pas reconnues internationalement, le terme sioniste est associé à celui de colonisation. Pour beaucoup, le sioniste et le colonisateur ont le même visage. Bien plus qu’un simple colonisateur, le sioniste serait même un colonialiste, c’est-à-dire, pour reprendre la formule de Memmi, un “ colonisateur qui s’accepte comme colonisateur. Qui, par suite, explicitant sa situation, cherche à légitimer la colonisation ”. S’ensuit naturellement l’association du projet sioniste avec l’entreprise coloniale et impérialiste européenne des XIXe et XXe siècles.  

 

Le portrait le plus délicat et complexe est le suivant : le Juif est un sioniste, ou plutôt : le sioniste est un Juif. Le temps et l’espace manquent pour revenir en détail sur le lien entre le sioniste et le Juif, sur leur distinction ou sur leur confusion. Contentons-nous de revenir sur un cas précis, celui qui expose une réciproque pure et parfaite dans laquelle tout Juif est un sioniste et tout sioniste est, sinon juif, au minimum enjuivé par quelques voies obscures. 

 

D’un côté, il  est vrai que le sionisme est devenue une composante essentielle – bien que non exclusive et non unanimement partagée – de l’identité juive. La Shoah a posé la nécessité d’un refuge pour les Juifs du monde entier ; la création de l’État d’Israël a fait passer le projet sioniste d’un rêve impossible à une réalité. Cela ne suffit pourtant pas à poser une identité nette entre le sioniste et le Juif. C’est cette distinction à laquelle prétendent tenir tous les mouvements antisionistes pas antisémites, les mêmes qui répondent comme des automates à toute accusation d’antisémitisme que dénoncer la politique israélienne n’est pas antisémite – faisant semblant de ne pas voir que c’est tout autre chose qui dérange dans leur discours. 

 

Quand le Juif, par chance n’est pas directement assimilé à un sioniste génocidaire d’extrême droite, il est néanmoins toujours, d’emblée, l’objet d’un tel soupçon. Par soupçon, il faut entendre une malveillance passive et attentive à l’égard du Juif. On observe, on analyse, on questionne, on attend. Le cerveau active son instinct de prédation et attend que sa proie fasse la moindre erreur – qui révélerait son sionisme au grand jour – pour lui sauter dessus, lui déchirer la chair et le dévorer sous les ovations et les projecteurs. Il est évident que certains portent en eux un antisémitisme viscéral. Ceux-là ont la vulgarité, lorsqu’ils sont face à un Juif, de se dire automatiquement qu’ils sont face à un sioniste, c’est-à-dire, à ce qu’il y a de plus détestable en ce monde ; mais pour beaucoup, le raisonnement est bien plus insidieux. Ils se demandent : face à moi, ce Juif pourrait bien être un sioniste ; la question est de savoir si je dois me risquer à lui faire confiance ? 

 

Comment comprendre cette distinction entre judaïsme et sionisme et la raison pour laquelle elle n’est faite la plupart du temps qu’avec peu de conviction ? Il convient pour le comprendre de faire la distinction entre le judaïsme et la judéité. Si, par judaïsme, on entend l’ensemble des doctrines, croyances, lois, il est alors manifeste que le judaïsme n’est pas le sionisme. Voilà ce que l’on peut entendre autant chez les antisionistes que chez certains orthodoxes. 

 

Le sionisme est en revanche une des composantes de la judéité, c’est-à-dire la manière dont un Juif vit son appartenance à la communauté juive, son insertion dans le monde, la manière de se sentir juif et de réagir à la condition juive. Or le Juif, ce n’est pas seulement la religion, c’est aussi une culture, une histoire, une mémoire, un destin collectif, autrement dit, un peuple. Et contrairement à ce que l’on entend ici ou là, le sionisme n’est ni intrinsèque au judaïsme, ni opposé à ce dernier. Il est en revanche, et c’est là où la distinction se révèle utile, une des manières – et une manière importante assurément – par laquelle un Juif se sent juif et vit son appartenance à l’ensemble des personnes juives, à la judaïcité. Le sioniste, c’est alors quelqu’un qui vit d’une certaine manière parmi d’autres sa judéité

 

Et c’est sur point que l’antisioniste religieux et l’antisioniste mondain se distinguent : l’antisioniste religieux souhaite redéfinir, en interne, ce qui compose la judéité ; l’antisioniste mondain entend, de l’extérieur, contraindre, refuser, entraver les Juifs d’une certaine manière de vivre leur judéité. L’antisioniste religieux porte un projet pour sa propre communauté ; l’antisioniste mondain refuse un droit à tout un groupe humain. 

 

Et cette condition ne peut que résonner avec cette autre figure de l’homme dominé qu’est le colonisé. Faire du Juif un colonisé : voilà un paradoxe que beaucoup refuseront de questionner. Et pourtant, il est le plus vieux colonisé du monde. 

 

Lui qui a éprouvé à de nombreuses reprises la perte de sa souveraineté sur sa propre terre – par des Assyriens, des Babyloniens, des Grecs, des Romains, des Arabes, des Turcs, des Anglais –, qui est devenu chez lui le sujet d’une puissance étrangère qui ne voyait en son royaume qu’une province d’une importance secondaire ; lui à qui l’on a retiré son histoire, son autonomie, que l’on a arraché à la grande histoire, celle des Etats et des nations durant des siècles et qui a été privé durant autant de temps de sa dignité. Le Juif est, assurément, un colonisé

 

Or, si le Juif est un colonisé, le sioniste, c’est alors le colonisé qui prend conscience de l’être. Et par cette prise de conscience même, dans laquelle à l’instinct du dominé se substitue la conscience de l’être, il entend mettre fin à cet ordre des choses. Le sionisme se conçoit pour sa part comme un mouvement de décolonisation. C’est la restauration d’une souveraineté et d’une dignité juive sur sa terre, la justice que Memmi exige pour les siens après l’avoir réclamée pour les Arabes victimes de la colonisation. Le colonisé et le décolonisé sont alors un seul et même personnage, un seul et même portrait, pris dans une même dynamique, celle de la révolte, à un stade différent de cette dernière. 



“La carence la plus grave subie par le colonisé est d’être placé hors de l’histoire et hors de la cité. La colonisation lui supprime toute part libre dans la guerre comme dans la paix, toute décision qui contribue au destin du monde et du sien, toute responsabilité historique et sociale (…) “Le colonisé ne se sent ni responsable, ni coupable, ni septique, il est hors de jeu”. En aucune manière, il n’est sujet de l’histoire ; bien entendu il en subit le poids, souvent plus cruellement que les autres, mais toujours comme objet. Il a fini par perdre l’habitude de toute participation active à l’histoire et ne la réclame même plus. Pour peu que dure la colonisation, il perd jusqu’au souvenir de sa liberté ; il oublie ce qu’elle coûte ou n’ose plus en payer le prix” (Portrait du colonisé



La révolte du colonisé, c’est le refus de la fatalité, le refus d’être dépossédé de son propre destin, de subir le poids du monde sans y prendre part. Quel sens donne-t-on alors à cette révolte ? Celui de l’entrée dans l’Histoire. Comment s’habille l’Histoire ? En treillis et en kaki. Revêtir l’habit militaire, c’est revêtir l’habit de l’histoire. Cet habit que le sioniste revêt est par conséquent celui de la souillure, du feu, du sang, de la guerre, des armes, des bombes, de la mort, de l’injustice, du pouvoir, de la corruption et de la terreur. Tel est le prix à payer pour celui qui a la prétention d’entrer dans l’Histoire ; tel est le prix payé par le sioniste à vouloir être un peuple comme les autres. 

 

Ces trois grands portraits du sioniste – colonisateur, Juif, colonisé – devront alors servir de nuanciers à partir desquels pourront être déduits une infinité de sionisme différents : libertaire, religieux, socialiste, messianique, laïc, pacifiste, conquérant, isolationniste, diplomatique, européen, oriental, kibboutznik, nationaliste, de refuge. Ces portraits, ce seront les tiens, lecteur, puisses-tu te reconnaître dans au moins l’un d’entre eux, eux qui annoncent, chacun à sa manière, le retour des Juifs comme peuple dans l’Histoire.

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