Rudy Milstein : Sérieusement drôle

Auteur et metteur en scène, Rudy Milstein prouve que le pire est le meilleur terrain d’expérimentation du rire. Avec sa pièce "Ce n’est pas facile d’être heureux quand ça va mal", pour laquelle il a remporté le Molière de la meilleure comédie, il raconte le cancer, les névroses des descendants de la Shoah, la dépression, la solitude et les fatigues ordinaires qui traversent des vies trop conscientes d’elles-mêmes. Un théâtre qui regarde avec humour nos contradictions, sans jamais tomber dans le cynisme. Ce même regard traverse son travail au cinéma, notamment dans "Je ne suis pas un héros", porté par Géraldine Nakache et Vincent Dedienne, où l’humour continue de se frayer un chemin là où rien ne promet d’aller mieux.

Ce n’est pas facile d’être heureux quand ça va mal parle de nos maux contemporains, ceux que l’on reconnaît immédiatement, parce qu’on les habite déjà. En suivant les mésaventures de cinq bobos parisiens névrosés, à la fois lucides et empêtrés dans leurs contradictions. La pièce ose là où ça fait le plus mal. Elle fait entrer la Shoah, la maladie, la mort, la dépression dans le champ du rire, parce que ces héritages, ces peurs-là, structurent nos vies.

Le rire héritier de la douleur. 

« Le rire, c’est le seul antidote qu’on a trouvé pour combattre notre finitude. » Rudy Milstein ne cherche d’ailleurs pas à « écrire drôle ». « Ce n’est pas une volonté de dire : je vais écrire quelque chose de drôle. C’est une vision du monde. »  Cette vision est intimement liée à l’histoire juive ashkénaze et l’humour qui en est né : un humour de désacralisation. Se moquer, ironiser, déplacer, non pas nier la violence, mais la rendre vivable. Rudy Milstein a grandi avec ses grands-parents, victimes de la Shoah. Sa grand-mère faisait des blagues, pas sur la Shoah, insiste-t-il, mais avec la douleur qui en découle. « Ça nous est arrivé. Qu’est-ce qu’on fait maintenant de cette douleur ? »

Cette question irrigue toute la pièce. Un débat absurde et hilarant sur la possibilité de tuer Hitler bébé. Une danse sur une chanson des camps. L’annonce d’un cancer. Malgré le rire,  les personnages ne vont jamais mieux et répètent inlassablement les mêmes erreurs. « On est des hamsters », dit-il. Car oui, Rudy Milstein est drôle mais il est lucide, voire même un peu pessimiste « De toute façon, on va tous mourir. » Mais, c’est justement ce constat qui rend le rire nécessaire. « Je pense qu’on peut rire de tout. Tout dépend comment c’est fait. Le rire devient compliqué quand il devient partisan. »

Rire de résistance ou rire de collaboration ?

Cette limite du rire se cristallise dans un échange précis de la pièce, autour de la Shoah et de la concurrence mémorielle. Il raconte : « À un moment, ils ont un échange où il lui dit : “Je ne savais pas que tu étais juive aussi”. Et elle lui dit : “Je ne le suis pas, vous n’avez pas le monopole de la Shoah”. Et lui répond : “Ouais, mais on est actionnaire majoritaire quand même”. Et quand elle dit “vous n’avez pas le monopole de la Shoah”, je suis très surpris quand des gens rigolent là-dessus. Je me dis : “Attends, ils rigolent pourquoi ?” Est-ce qu’ils rigolent parce qu’il y a un truc de concurrence mémorielle ? Est-ce qu’il n’y a pas un truc de “vous êtes juifs, vous nous faites chier avec la Shoah” ? Peut-être que c’est l’ambiance générale qui me rend parano… Mais je ne comprends pas pourquoi parfois quelques personnes rigolent là-dessus, ce n’est pas une vanne. »

Cette vigilance fait directement écho aux débats récents autour du sketch de Blanche Gardin « Je ne suis pas antisémite ». Ce qui dérange Rudy Milstein n’est pas tant le sketch en lui-même que la façon dont il est reçu. Les rires dans la salle. Les applaudissements. Le décalage entre l’intention et l’interprétation. Plus que l’écriture, c’est la réception qui devient politique.

Il étend cette réflexion à d’autres formes d’humour. Certaines blagues, dit-il, ne sont pas homophobes à l’écriture, mais les réactions du public révèlent autre chose. « Il y a peut-être des homophobes dans la salle. Et à cause de ces rires-là, j’enlèverais la blague. Je n’aimerais pas nourrir quelque chose. »

Ce rapport au rire dit aussi autre chose de fondamental sur Rudy Milstein. Il ne sacralise pas ce qu’il écrit. Aucune réplique n’est intangible, aucune blague n’est défendue au nom de l’intention ou de la création artistique. Il accepte de retirer, de modifier, de renoncer. Écouter la salle devient alors un geste d’écriture à part entière, une écriture en mouvement, ajustée, réversible. « Si j’entends un rire un peu étrange, je l’enlève direct. » Ce déplacement éclaire précisément ce qui inquiète Rudy Milstein : le moment où une œuvre cesse d’appartenir à celui qui l’a pensée et commence à produire des effets qui lui échappent. Là où la satire devait dénoncer, elle peut servir. Le rire de résistance devient parfois sans le vouloir un rire de collaboration. Cette réversibilité du rire est particulièrement visible dans l’actualité récente. The Guardian a interviewé récemment le créateur de la vidéo devenue virale, générée par IA, où l’on découvre Donald Trump sirotant des cocktails à Gaza, transformée pour l’occasion en une véritable Riviera de luxe. L’artiste Solo Avital explique pourtant que sa vidéo a été relayée à son insu par Trump, et qu’il s’agissait au départ d’une vidéo satirique visant à dénoncer l’absurdité du projet du président américain.  En se réappropriant cette vidéo, Trump parvient à détruire la possibilité même de l’humour. Mais alors, peut-on malgré tout faire rire encore ? 

Le rire, ce contre-pouvoir démocratique. 

Pour rire encore, Rudy Milstein met son humour au service de l’ère du temps. La solitude, les réseaux sociaux, la fatigue politique, les applications de rencontre, l’épuisement collectif : tout y passe. Pourtant, malgré cet angle très contemporain, il refuse de tomber dans la facilité d’une lecture nostalgique. Il cite Guerre et Paix de Tolstoï pour rappeler que ces travers existaient déjà : « les jeunes filles, les jeunes garçons, les adolescents sont là constamment à se regarder dans le miroir (…) Il y a quand même un rapport très superficiel à la beauté, à l’apparence et tout. Je veux dire, ce rapport-là d’extrême superficialité, il a toujours existé. » Il ajoute :  « c’est la nature humaine qui est complètement pourrie. Oui, là, ça parle de l’ère du temps parce que c’est contemporain, mais ce n’est pas une dénonciation de l’époque. »

« Dire que c’était mieux avant n’a aucun sens. Maintenant, ça marche comme ça. La question, c’est : comment on vit avec ? » Pour tenter d’y répondre, le théâtre offre un espace de liberté. Une liberté que le cinéma, selon lui, permet plus difficilement. Quand il écrit Ce n’est pas facile d’être heureux quand ça va mal, Rudy Milstein tente de monter son premier film, Je ne suis pas un héros, un film sur le cancer. Le sujet inquiète, refroidit, bloque les financements. « On me disait qu’on ne pouvait pas parler de tel sujet, que ce n’était pas montrable au cinéma. » La pièce naît dans un moment de rage. « Je me suis dit : je vais faire un pot-pourri de tous les thèmes interdits au cinéma, et je vais faire des blagues là-dessus. » Le théâtre engage moins d’argent, moins d’interlocuteurs, moins de contrôle. Là où un film traverse des années de validations anxieuses, le théâtre offre une immédiateté. Un rapport direct au spectateur. La possibilité d’ajuster, de retirer, de modifier.

« Je pense à des comédies de boulevard qui sont hilarantes, et c’est aussi un acte politique de se dire, pendant une heure et demie, on va faire que rire alors que le monde est en train de s’écrouler derrière. C’est un acte absurde, mais qui nous empêche de ne pas tomber dans le désespoir. » Cette liberté nous rappelle que ce n’est pas un hasard si le rire est l’un des contre-pouvoirs démocratiques les plus surveillés. En Corée du Nord, Kim Jong-un est allé jusqu’à l’interdire pendant onze jours, pour commémorer la mort de son père. 

Sortir de la stupeur. 

Le rire est aussi, pour lui, « un moyen de sortir de la stupeur, de la sidération quand il nous arrive des trucs horribles. Tant que j’arrive à faire des blagues, je n’ai pas besoin de prendre mon antidépresseur. »

Et encore :
« Le jour où je n’arriverai plus à faire des blagues, je demanderai à ma psy de me prescrire des médicaments plus forts. (…) Écrire part aussi de rage, de colère, d’injustice, de besoin de poser des questions qui sont trop angoissantes pour rester à l’intérieur. »

Rudy Milstein continue de transformer la rage en comédie. Une nouvelle pièce est en préparation, autour de la génétique prédictive. Des tests capables de dire, à l’avance, les maladies qu’un enfant développera peut-être. Une mère découvre les résultats de son fils. Elle a alors la possibilité de l’échanger avec un autre bébé. La pièce se construit autour de cette question impossible et de ses conséquences.

En parallèle, un film est en financement autour de la place de la communauté juive aujourd’hui. « Qu’est-ce que c’est d’être juif de gauche aujourd’hui ? Est-ce que c’est encore possible ? » Peut-on vivre avec quelqu’un qui ne pense pas comme soi. Peut-on encore penser contre soi-même. 

Rire, ici, ne nous offrira pas la réponse, mais nous donnera la force de ne pas renoncer malgré ce vide et son absurdité.

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