{"id":1304,"date":"2013-12-01T04:10:39","date_gmt":"2013-12-01T03:10:39","guid":{"rendered":"http:\/\/uejf.org\/univsenligne\/?p=1304"},"modified":"2014-01-30T04:13:18","modified_gmt":"2014-01-30T03:13:18","slug":"pierre-andre-taguieff-lantiracisme-en-echec","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/uejf.org\/univsenligne\/2013\/12\/01\/pierre-andre-taguieff-lantiracisme-en-echec\/","title":{"rendered":"Pierre-Andr\u00e9 Taguieff : &#8220;L&#8217;antiracisme en \u00e9chec&#8221;"},"content":{"rendered":"<p><span>Les insultes prof\u00e9r\u00e9es contre Christiane Taubira signifient-elles un &#8220;retour de la France raciste&#8221; ? L&#8217;historien des id\u00e9es (*) fustige cette id\u00e9e re\u00e7ue.<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span>Le Point : Dans une tribune au<span>\u00a0Monde<\/span>, le journaliste Harry Roselmack a d\u00e9nonc\u00e9 &#8220;le retour de la France raciste&#8221;. &#8220;Ce qui me chagrine, \u00e9crit-il, c&#8217;est le fond de\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>\u00a0qui r\u00e9siste au temps et aux mots d&#8217;ordre, pas seulement au sein du FN, mais au plus profond de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise. C&#8217;est un h\u00e9ritage des temps anciens, une justification pour une domination supr\u00eame et criminelle : l&#8217;esclavage et la colonisation (&#8230;). Si on \u00e9tait capable de lire l&#8217;inconscient des Fran\u00e7ais, on y d\u00e9couvrirait bien souvent un Noir na\u00eff, s&#8217;exprimant dans un fran\u00e7ais approximatif, et d\u00e9pourvu d&#8217;histoire ou, tout du moins, d&#8217;oeuvre civilisatrice.&#8221; Qu&#8217;inspire ce diagnostic \u00e0 l&#8217;auteur du\u00a0<span>Dictionnaire historique et critique du\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span><\/span>\u00a0?<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span>Pierre-Andr\u00e9 Taguieff :<\/span>\u00a0Il s&#8217;agit l\u00e0 de d\u00e9clarations si g\u00e9n\u00e9rales qu&#8217;elles auraient pu \u00eatre publi\u00e9es telles quelles il y a dix, vingt ou trente ans. L&#8217;annonce du &#8220;retour de la France raciste&#8221; est r\u00e9guli\u00e8rement faite depuis l&#8217;\u00e9pisode poujadiste, en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Vichy ou aux ann\u00e9es trente. Dans ces diagnostics fabriqu\u00e9s sur le mod\u00e8le du &#8220;retour du\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>&#8221; ou de sa &#8220;r\u00e9surgence&#8221;, on reconna\u00eet aussi la th\u00e8se, tr\u00e8s r\u00e9pandue dans les milieux antiracistes organis\u00e9s, du &#8220;<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>\u00a0institutionnel&#8221;, postulant que la soci\u00e9t\u00e9 tout enti\u00e8re est intrins\u00e8quement raciste, en raison de sinistres h\u00e9ritages dont la persistance serait irr\u00e9m\u00e9diable. On n&#8217;a donc pas \u00e0 s&#8217;\u00e9tonner de tels &#8220;retours&#8221;. Aussi sinc\u00e8re soit-il dans l&#8217;expression de son \u00e9motion, ce journaliste croit pouvoir d\u00e9noncer une nouvelle pouss\u00e9e de<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>\u00a0anti-Noirs en s&#8217;appuyant sur une base factuelle plus qu&#8217;insuffisante. Ces propos rel\u00e8vent d&#8217;un genre de discours impressionniste tr\u00e8s r\u00e9pandu, qui consiste \u00e0 d\u00e9noncer un &#8220;climat&#8221; ou une &#8220;atmosph\u00e8re&#8221; id\u00e9ologique. Ceux qui d\u00e9noncent une nouvelle pouss\u00e9e de\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>\u00a0anti-Noirs ne font que r\u00e9agir avec \u00e9motion \u00e0 l&#8217;actualit\u00e9. Aucune \u00e9tude fond\u00e9e sur des enqu\u00eates r\u00e9centes ne permet de conclure dans ce sens.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Il n&#8217;y a pas, aujourd&#8217;hui en France, une vague de\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>\u00a0anti-Noirs. Dans son dernier rapport publi\u00e9 en mars 2013, la Commission nationale consultative des droits de l&#8217;homme a \u00e9tabli qu&#8217;en 2012, si l&#8217;on consid\u00e8re \u00e0 la fois les actes et les menaces, la violence antis\u00e9mite a consid\u00e9rablement augment\u00e9 (+ 58 %), la violence antimusulmane poursuivant sa hausse (+ 28 %), tandis que &#8220;le<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>\u00a0et la x\u00e9nophobie connaissent une relative stabilit\u00e9, avec une augmentation de 2 %&#8221;, les &#8220;personnes d&#8217;origine maghr\u00e9bine&#8221; en \u00e9tant &#8220;les principales victimes&#8221;. L&#8217;analyse de l&#8217;\u00e9volution des faits anti-Juifs (actions violentes et menaces confondues), recens\u00e9s en France de 1999 \u00e0 2012, montre une augmentation brutale de la jud\u00e9ophobie au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, avec des &#8220;pics&#8221; en 2000, 2002, 2004, 2009 et 2012. En 1999, on recensait 82 faits anti-Juifs, en 2000, 744, en 2009, 815, en 2011, 389, et en 2012, 614. Sur la base de ces donn\u00e9es, certains observateurs pourraient d\u00e9plorer un &#8220;retour de la France antis\u00e9mite&#8221;. Il s&#8217;agit, plus exactement, de l&#8217;apparition d&#8217;une nouvelle vague anti-juive, aliment\u00e9e par un endoctrinement &#8220;antisioniste&#8221; provenant de diverses sources.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span>Et Christiane Taubira ? N&#8217;est-elle pas victime d&#8217;un\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>\u00a0anti-Noirs ?<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Victime d&#8217;injures racistes aussi odieuses que grossi\u00e8res, Christiane Taubira est moins vis\u00e9e en tant que &#8220;Noire&#8221; qu&#8217;en tant que ministre devenue embl\u00e9matique de la gauche au pouvoir, frapp\u00e9e d&#8217;une impopularit\u00e9 croissante. Ce qui est vrai, c&#8217;est que les vieux st\u00e9r\u00e9otypes anti-Noirs jouant sur la m\u00e9taphore simiesque ressortent r\u00e9guli\u00e8rement. C&#8217;est de l&#8217;insulte toute faite, du genre de celle qui se diffuse massivement sur le Web. Mais on constate que ces attaques racistes sont unanimement condamn\u00e9es, \u00e0 quelques marginaux extr\u00e9mistes pr\u00e8s. Parmi les nombreux Fran\u00e7ais qui jugent Mme Taubira incomp\u00e9tente et irresponsable, donc &#8220;dangereuse&#8221;, il en est tr\u00e8s peu qui approuvent les attaques racistes contre elle. Si la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise \u00e9tait sous l&#8217;emprise de passions n\u00e9grophobes, la situation serait fort diff\u00e9rente.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span>&#8220;Je pr\u00e9f\u00e8re la voir dans un arbre apr\u00e8s les branches que l&#8217;avoir au gouvernement&#8221;, a d\u00e9clar\u00e9 une t\u00eate de liste FN aux municipales, depuis suspendue, \u00e0 propos de Christiane Taubira. Quelques jours plus tard, la ministre de la Justice s&#8217;est fait traiter de &#8220;guenon&#8221; par une gamine de douze ans lors d&#8217;une manifestation contre le mariage pour tous. Enfin, l&#8217;hebdomadaire\u00a0<span>Minute\u00a0<\/span>l&#8217;attaque grossi\u00e8rement \u00e0 la une en reprenant les m\u00eames th\u00e8mes (&#8220;singe&#8221;, &#8220;banane&#8221;). N&#8217;y a-t-il pas une &#8220;banalisation de la parole raciste&#8221;?<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Quelques injures racistes flagrantes, aussi intol\u00e9rables soient-elles, ne permettent pas d&#8217;\u00e9tablir un tel diagnostic. La d\u00e9nonciation de la &#8220;lib\u00e9ration&#8221; ou de la &#8220;banalisation de la parole raciste&#8221; est un lieu commun de la rh\u00e9torique antiraciste, et ce, depuis longtemps. De tels modes de stigmatisation sont r\u00e9guli\u00e8rement constat\u00e9s, et parfois sanctionn\u00e9s, notamment depuis la loi du 1er juillet 1972. Il n&#8217;y a ici rien de nouveau, hormis la fonction de la cible, garde des Sceaux, ministre de la Justice. Encore y a-t-il des pr\u00e9c\u00e9dents. Faut-il rappeler les violentes attaques antis\u00e9mites lanc\u00e9es contre Pierre Mend\u00e8s France \u00e0 l&#8217;\u00e9poque du poujadisme ou contre Simone Veil au moment des d\u00e9bats sur la d\u00e9p\u00e9nalisation de l&#8217;IVG, qui se sont poursuivies longtemps apr\u00e8s la promulgation, le 17 janvier 1975, de la &#8220;loi Veil&#8221; ? Ou encore, \u00e0 la une de\u00a0<span>Minute<\/span>\u00a0le 4 novembre 1992, exploitant l&#8217;affaire du sang contamin\u00e9, la caricature antis\u00e9mite de Laurent Fabius, repr\u00e9sent\u00e9 en vampire au nez crochu et aux griffes sanguinolentes ? L&#8217;op\u00e9ration inf\u00e2me de l&#8217;hebdomadaire\u00a0<span>Minute<\/span>, titrant \u00e0 la une &#8220;Maligne comme un singe, Taubira retrouve la banane&#8221;, doit \u00eatre condamn\u00e9e et sanctionn\u00e9e. Elle ne saurait cependant \u00eatre assimil\u00e9e \u00e0 un appel au lynchage par une version fran\u00e7aise du Ku Klux Klan. Ni m\u00eame \u00e0 un lynchage m\u00e9diatique, qui suppose la participation de la quasi-totalit\u00e9 des organes de presse \u00e0 l&#8217;op\u00e9ration. Ce qui n&#8217;est pas le cas, et l&#8217;on s&#8217;en r\u00e9jouit pour la ministre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span>Christiane Taubira estime que les insultes dont elle est l&#8217;objet rel\u00e8vent d&#8217;une &#8220;attaque au coeur de la R\u00e9publique&#8221;&#8230;<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>C&#8217;est \u00e9galement un clich\u00e9, auquel recourent tous les \u00e9lus ou les membres de l&#8217;ex\u00e9cutif lorsqu&#8217;ils sont attaqu\u00e9s. Le pr\u00e9sident de la R\u00e9publique, face aux hu\u00e9es qui le poursuivent, d\u00e9clare ainsi que &#8220;c&#8217;est la R\u00e9publique que l&#8217;on vise&#8221;. M\u00e9thode d&#8217;autotransfiguration : &#8220;Moi, la R\u00e9publique&#8221;. C&#8217;est supposer qu&#8217;on ose s&#8217;attaquer au sacr\u00e9 \u00e0 travers lui. C&#8217;est en m\u00eame temps sugg\u00e9rer que toute critique de sa politique rel\u00e8ve du sacril\u00e8ge. Le 12 novembre 2013, le Premier ministre Jean-Marc Ayrault, oubliant la sp\u00e9cificit\u00e9 raciste de l&#8217;attaque contre la ministre de la Justice, a d\u00e9clar\u00e9 \u00e0 l&#8217;Assembl\u00e9e nationale : &#8220;Quand on s&#8217;attaque \u00e0 Christiane Taubira, c&#8217;est s\u00fbrement une blessure personnelle, mais c&#8217;est aussi une fonction que l&#8217;on attaque et c&#8217;est la R\u00e9publique que l&#8217;on ab\u00eeme.&#8221; Il aurait d\u00fb dire : &#8220;Quand on s&#8217;attaque de cette mani\u00e8re \u00e0 Christiane Taubira&#8230;&#8221; Mais il a mis en cause toute attaque contre elle, la transformant en personne situ\u00e9e au-del\u00e0 de la critique, faisant d&#8217;elle une intouchable, une ic\u00f4ne vou\u00e9e \u00e0 l&#8217;admiration, voire \u00e0 la v\u00e9n\u00e9ration. Comme si les critiques contre les ministres de son gouvernement \u00e9taient par nature racistes, assimilables \u00e0 des sacril\u00e8ges. On croyait qu&#8217;une telle vision \u00e9tait le propre des islamistes les plus obtus et les plus fanatiques.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La r\u00e9alit\u00e9 est autre, plus prosa\u00efque : les injures et les hu\u00e9es visent un gouvernement de plus en plus impopulaire, en raison des effets de sa politique. Ce rejet de la gauche au pouvoir, les violences sociales l&#8217;expriment d&#8217;une fa\u00e7on plus significative. Les &#8220;Bonnets rouges&#8221; et les mouvements contestataires du m\u00eame type t\u00e9moignent de l&#8217;orage, fait d&#8217;inqui\u00e9tude, de d\u00e9sespoir et de col\u00e8re, qui balaie la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise. S&#8217;attaquent-ils, eux aussi, \u00e0 &#8220;la R\u00e9publique&#8221; ?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span>L&#8217;acharnement contre la ministre de la Justice a suscit\u00e9 dans un premier temps une molle indignation dans la classe politique. Dans un \u00e9ditorial intitul\u00e9 &#8220;Taubira, la banane et les d\u00e9rives du politiquement incorrect&#8221;, le directeur du<span>Monde des livres<\/span>, Jean Birnbaum, \u00e9crit : &#8220;Quelqu&#8217;un, quelque part, prononce une parole raciste, misogyne ou homophobe; or, t\u00e9moin de tels propos, chacun pr\u00e9f\u00e8re la boucler; l&#8217;ouvrir, ce serait s&#8217;exposer au grand ricanement de l&#8217;\u00e9poque : &#8220;Marre du politiquement correct ! ; protester, ce serait risquer le pilori&#8221;. Au nom de la d\u00e9nonciation du politiquement correct, ne tol\u00e8re-t-on pas les pires discours ?<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>C&#8217;est une d\u00e9rive qu&#8217;on peut craindre et un travers socialement observable. Toute vertu, toute id\u00e9e noble peut devenir l&#8217;instrument d&#8217;un terrorisme intellectuel. On conna\u00eet le principe de la d\u00e9rive : au nom de la libert\u00e9 d&#8217;expression et de la tol\u00e9rance, refuser toute limite de l&#8217;une ou de l&#8217;autre, et, en cons\u00e9quence, donner dans l&#8217;intol\u00e9rable, ou l&#8217;accepter. Certains se couvrent du rejet justifi\u00e9 du politiquement correct pour faire du politiquement incorrect une orthodoxie. Ce qui est inacceptable. Mais on n&#8217;en peut conclure logiquement que la censure et l&#8217;autocensure, que visent \u00e0 \u00e9tablir les tenants du politiquement correct, sont d&#8217;excellentes choses. Encore moins qu&#8217;une chasse aux sorci\u00e8res lanc\u00e9e contre les anti-Taubira et les anti-Hollande les plus bruyants ou les plus virulents constitue un bon traitement du malaise social. Cette affaire, \u00e0 l&#8217;\u00e9vidence orchestr\u00e9e et exploit\u00e9e par une gauche sur la d\u00e9fensive, pourrait finir en pantalonnade.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La R\u00e9publique n&#8217;est pas aujourd&#8217;hui menac\u00e9e par des ligues factieuses, comme elle le fut entre 1934 et 1936. Ce qui se banalise, en France, ce n&#8217;est pas &#8220;le\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>&#8220;, qui tout au contraire s&#8217;est d\u00e9banalis\u00e9 dans la p\u00e9riode post-nazie, ni &#8220;la parole raciste&#8221;, qui n&#8217;a jamais cess\u00e9 de se rar\u00e9fier, \u00e0 chaque g\u00e9n\u00e9ration, depuis qu&#8217;elle est devenue socialement visible et culturellement identifiable, et bien s\u00fbr condamnable. Dans le paysage m\u00e9diatique fran\u00e7ais, ce qui frappe, c&#8217;est la banalisation de l&#8217;indignation, qui est pour beaucoup une indignation de complaisance et de convenance. Une indignation antiraciste aussi consensuelle qu&#8217;hyperbolique, mue par une surench\u00e8re permanente. Mais une indignation s\u00e9lective, visant un petit nombre de cibles, toujours les m\u00eames. Avec un effet pervers caract\u00e9ris\u00e9 : la r\u00e9p\u00e9tition des m\u00eames cris d&#8217;indignation dans un consensus sans faille engendre une perte de force rh\u00e9torique. Ce discours r\u00e9p\u00e9titif mobilise de moins en moins. C&#8217;est qu&#8217;il n&#8217;incite \u00e0 rien d&#8217;exaltant (une p\u00e9tition, un manif ou un meeting de plus). Il sombre dans le bruit de fond du temps qui passe, et s&#8217;efface dans le brouillard du conformisme id\u00e9ologique. La r\u00e9citation du cat\u00e9chisme des indign\u00e9s provoque l&#8217;ennui, suscite une lassitude m\u00eame chez les r\u00e9citants, et cela se per\u00e7oit, s&#8217;entend dans les d\u00e9clarations fig\u00e9es, se lit dans les formules sloganiques. L&#8217;indignation convenue meurt des effets de sa monotonie.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span>Jean-Fran\u00e7ois Cop\u00e9 a reproch\u00e9 \u00e0 Christiane Taubira de ne pas l&#8217;avoir soutenu lorsqu&#8217;il a \u00e9t\u00e9 l&#8217;objet d&#8217;attaques antis\u00e9mites. N&#8217;assiste-t-on pas \u00e0 une surench\u00e8re dans la victimisation ?<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Ce n&#8217;est pas la premi\u00e8re fois que Jean-Fran\u00e7ois Cop\u00e9, comme Nicolas Sarkozy avant lui, est victime d&#8217;attaques antis\u00e9mites. Or, elles ne provoquent aucune indignation m\u00e9diatique, comme s&#8217;il y avait de bonnes et de mauvaises victimes des haines \u00e0 base ethnique. L&#8217;in\u00e9galit\u00e9 dans le traitement m\u00e9diatique des deux affaires est flagrante. On a l\u00e0 une parfaite application du principe &#8220;deux poids, deux mesures&#8221;. Faut-il en conclure que l&#8217;antis\u00e9mitisme para\u00eet moins inacceptable que le\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>\u00a0anti-Noirs ? Ou bien qu&#8217;\u00e0 droite, on se soucie moins de se mettre en sc\u00e8ne en tant que victime et objet de compassion ? Ou encore, que la droite est moins vers\u00e9e dans l&#8217;art d&#8217;exploiter politiquement les injures racistes ?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span>Le discours antiraciste n&#8217;est-il pas devenu inop\u00e9rant ?<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Il a le m\u00e9rite de rappeler des principes, des id\u00e9aux, des normes, ceux des soci\u00e9t\u00e9s &#8220;ouvertes&#8221; et des d\u00e9mocraties pluralistes. Mais, en se figeant, en devenant une langue de bois, il perd une grande partie de sa cr\u00e9dibilit\u00e9. Le moulinage rh\u00e9torique de clich\u00e9s et de slogans n&#8217;est gu\u00e8re attractif. Les mobilisations antiracistes ressemblent \u00e0 des fi\u00e8vres de courte dur\u00e9e. Le temps d&#8217;une manif, d&#8217;un meeting ou d&#8217;un concert gratuit. Depuis 1983-1984, les organisations antiracistes r\u00e9p\u00e8tent que leur objectif est de faire dispara\u00eetre le Front national de la sc\u00e8ne politique. Leur \u00e9chec est aussi flagrant que r\u00e9v\u00e9lateur. Leurs d\u00e9nonciations diabolisantes ne sont pas seulement inefficaces, elles paraissent participer \u00e0 la construction du mouvement lep\u00e9niste et renforcer son dynamisme. En outre, les militants qui ont professionnalis\u00e9 l&#8217;antiracisme, ou plut\u00f4t tel ou tel antiracisme, tendent \u00e0 remplacer la r\u00e9flexion critique, l&#8217;analyse des situations, la volont\u00e9 d&#8217;argumenter et le souci p\u00e9dagogique par des appels \u00e0 la r\u00e9pression et \u00e0 la sanction. Le policier et le juge chassent le sociologue et le p\u00e9dagogue. Quand on a dit que le\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>\u00a0\u00e9tait un d\u00e9lit, on croit avoir tout dit. Enfin, l&#8217;action antiraciste, en \u00e9rigeant le &#8220;<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>&#8221; en probl\u00e8me social et politique majeur, engendre une racialisation du d\u00e9bat politique, qui provoque une rivalit\u00e9 mim\u00e9tique pour le monopole de la parole antiraciste, ainsi qu&#8217;une radicalisation des projets r\u00e9pressifs risquant de limiter abusivement le champ de la libert\u00e9 d&#8217;expression. Paradoxe tragi-comique : le combat contre l&#8217;intol\u00e9rance finit par se retourner en lutte pour \u00e9largir ind\u00e9finiment le champ de l&#8217;intol\u00e9rable. Donc en combat pour l&#8217;intol\u00e9rance. Voil\u00e0 qui risque de donner \u00e0 l&#8217;expression du\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>\u00a0un parfum d&#8217;interdit.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span>Dans votre\u00a0<span>Dictionnaire historique et critique du\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span><\/span>, vous allez jusqu&#8217;\u00e0 parler des &#8220;cons\u00e9quences ind\u00e9sirables d&#8217;un antiracisme devenu machine \u00e0 exclure et \u00e0 tuer socialement&#8221;. L&#8217;antiracisme serait donc un\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>\u00a0invers\u00e9 ?<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Non, mais dans certains cas, l&#8217;antiracisme fonctionne de la m\u00eame mani\u00e8re que le\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>\u00a0qu&#8217;il pr\u00e9tend combattre. Notamment comme mode de stigmatisation qui, m\u00eame si l&#8217;accusation n&#8217;est pas bien \u00e9tablie, entra\u00eene la mort sociale du stigmatis\u00e9. L&#8217;accusation de &#8220;<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>&#8221; permet de disqualifier facilement un contradicteur, sans prendre la peine de r\u00e9pondre \u00e0 ses arguments. En outre, depuis les ann\u00e9es 1980, les instrumentalisations politiques de la &#8220;lutte contre le\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>&#8221; se sont banalis\u00e9es. Chaque parti, chaque groupe de pression, voire chaque groupe religieux, culturel ou ethnique (&#8220;communaut\u00e9&#8221;) a son &#8220;<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>&#8221; qu&#8217;il d\u00e9nonce de pr\u00e9f\u00e9rence \u00e0 tous les autres, jug\u00e9s n\u00e9gligeables, insignifiants ou inexistants. Ceux qui privil\u00e9gient la lutte contre l'&#8221;islamophobie&#8221; ne sont pas les m\u00eames que ceux qui sont particuli\u00e8rement sensibles aux nouvelles formes de la haine anti-juive et veulent les combattre. Cette fragmentation conflictuelle de l&#8217;antiracisme favorise la rivalit\u00e9 ou la concurrence entre les organisations antiracistes, qui ont tendance \u00e0 voir le\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>\u00a0dans l&#8217;oeil de l&#8217;autre et \u00e0 s&#8217;attribuer une pratique authentique des exigences antiracistes.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span>Vous montrez dans votre dictionnaire que l&#8217;antiracisme a toujours h\u00e9sit\u00e9 entre plusieurs discours. Aujourd&#8217;hui, n&#8217;est-il pas tiraill\u00e9 entre l&#8217;\u00e9loge des diff\u00e9rences et le refus de celles-ci ?<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>L&#8217;id\u00e9ologie antiraciste, surtout depuis les ann\u00e9es 1960, oscille en permanence entre l&#8217;appel \u00e0 respecter ou c\u00e9l\u00e9brer les diff\u00e9rences de groupe et le rappel de l&#8217;imp\u00e9ratif d&#8217;assimilation, imp\u00e9ratif anticommunautariste qui est celui de la tradition r\u00e9publicaine d&#8217;origine jacobine. Elle se caract\u00e9rise \u00e9galement par une tension interne entre l&#8217;id\u00e9al du m\u00e9tissage, biologique et culturel, qui va dans le sens de l&#8217;uniformisation ou de l&#8217;indiff\u00e9renciation, et l&#8217;id\u00e9al de la &#8220;diversit\u00e9&#8221;, qui b\u00e9tonne et sacralise les diff\u00e9rences groupales. Enfin, l&#8217;id\u00e9ologie antiraciste ne cesse d&#8217;h\u00e9siter entre la lutte contre les in\u00e9galit\u00e9s et, au nom du &#8220;respect de l&#8217;autre&#8221;, la d\u00e9fense des identit\u00e9s ethniques, des sp\u00e9cificit\u00e9s culturelles, etc. S&#8217;ajoutent \u00e0 ces contradictions les divisions li\u00e9es \u00e0 des all\u00e9geances politiques ou religieuses incompatibles, sources de conflits insurmontables (par exemple, entre antisionistes et pro-isra\u00e9liens). C&#8217;est pourquoi un &#8220;front antiraciste&#8221; unifi\u00e9 est impossible.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span>Certains estiment que l&#8217;antiracisme actuel est utilis\u00e9 pour neutraliser toute critique de l&#8217;immigration. Qu&#8217;en pensez-vous ?<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>C&#8217;est l\u00e0 en effet l&#8217;une des fonctions id\u00e9ologiques n\u00e9gatives que remplit l&#8217;antiracisme contemporain : il fait pression pour interdire le libre examen des questions d\u00e9licates ou sulfureuses, par exemple celle de l&#8217;immigration, et exerce en permanence une censure suspicieuse dans l&#8217;espace des d\u00e9bats publics. D&#8217;une fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale, \u00e0 quelques nuances pr\u00e8s, les antiracistes communient dans l&#8217;adh\u00e9sion \u00e0 ce que j&#8217;appellerai l&#8217;immigrationnisme r\u00e9dempteur, qui consiste \u00e0 \u00e9riger l&#8217;immigration en fatalit\u00e9 intrins\u00e8quement b\u00e9n\u00e9fique, ou en m\u00e9thode de salut pour une vieille nation \u00e9puis\u00e9e. C&#8217;est sur la base d&#8217;une telle immacul\u00e9e conception de l&#8217;immigration que certains antiracistes assimilent abusivement toute critique des flux migratoires incontr\u00f4l\u00e9s \u00e0 un indice de\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>ou de x\u00e9nophobie. Au point de laisser entendre que les 69 % de Fran\u00e7ais qui estiment qu&#8217;il y a &#8220;trop d&#8217;immigr\u00e9s&#8221; en France (enqu\u00eate CSA, d\u00e9cembre 2012) sont \u00e0 classer parmi les racistes ou les x\u00e9nophobes. En outre, comme ce pourcentage a progress\u00e9 depuis 2009 (+ 22 points), on en inf\u00e8re que le\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>\u00a0et la x\u00e9nophobie &#8220;montent&#8221;. Ces interpr\u00e9tations abusives des r\u00e9sultats de sondages alimentent une vision catastrophiste de l&#8217;\u00e9volution de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise, qui serait saisie par les &#8220;vieux d\u00e9mons&#8221; du\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>. Il reste \u00e0 se demander qui a int\u00e9r\u00eat \u00e0 diffuser cette vision d&#8217;une &#8220;France raciste&#8221;, et de plus en plus &#8220;raciste&#8221;.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span>&#8220;Tant que la droite et la gauche se contentent du th\u00e8me de la R\u00e9publique, sans prendre en compte les diversit\u00e9s de notre soci\u00e9t\u00e9, ethnicis\u00e9e, il y aura des pouss\u00e9es de l&#8217;expression raciste&#8221;, estime le sociologue Michel Wievorka. Qu&#8217;en pensez-vous ?<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Partisan du multiculturalisme, qu&#8217;il pense \u00eatre &#8220;la solution&#8221;, Michel Wieviorka r\u00e9p\u00e8te la m\u00eame formule sentencieuse depuis plus de vingt ans. Il semble y croire. Ce qu&#8217;il ne voit pas, ou refuse de consid\u00e9rer, c&#8217;est que le surgissement de multiples formes de racismes ou d&#8217;ethnismes est une cons\u00e9quence de la fragmentation multicommunautariste de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise et du relatif \u00e9puisement du mod\u00e8le r\u00e9publicain d&#8217;assimilation. La &#8220;diversit\u00e9&#8221; n&#8217;est qu&#8217;une d\u00e9signation euph\u00e9misante de la soci\u00e9t\u00e9 multiraciale ou pluriethnique, soci\u00e9t\u00e9 multiconflictuelle qui alimente les rivalit\u00e9s et les haines communautaires. Une fuite en avant dans la politique des identit\u00e9s ou dans l&#8217;illusion multiculturaliste ne peut qu&#8217;aggraver la situation. Il reste une voie, certes pav\u00e9e de difficiles probl\u00e8mes \u00e0 r\u00e9soudre : &#8220;r\u00e9g\u00e9n\u00e9rer&#8221; la tradition r\u00e9publicaine, ce qui implique de cesser d&#8217;invoquer &#8220;la R\u00e9publique&#8221; comme une idole et de la repenser comme un projet collectif, orient\u00e9 vers le bien commun, lui-m\u00eame \u00e0 red\u00e9finir \u00e0 l&#8217;\u00e9poque de la mondialisation. Et le bien commun ne se r\u00e9duit pas \u00e0 un &#8220;vivre ensemble&#8221; de consommateurs normalis\u00e9s et de membres de groupes ethniques qui se surveillent, se jalousent, se m\u00e9prisent ou se ha\u00efssent. La citoyennet\u00e9 est \u00e0 r\u00e9inventer.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span>\u00c0 gauche, l&#8217;antiracisme n&#8217;est-il pas en train de remplacer l&#8217;anticapitalisme ?<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Depuis le ralliement subreptice, sous Mitterrand, de la gauche non communiste \u00e0 l&#8217;\u00e9conomie de march\u00e9 et l&#8217;irruption du Front national sur la sc\u00e8ne politique, facilit\u00e9e par cette m\u00eame gauche, l&#8217;antiracisme tend \u00e0 se substituer au vieil antifascisme, centr\u00e9 sur les &#8220;r\u00e9surgences&#8221; plus ou moins fantasm\u00e9es du nazisme. L&#8217;antiracisme ne remplace pas l&#8217;anticapitalisme, il fait couple avec lui. Chacun de ces deux &#8220;ismes&#8221; a un contenu suffisamment flou pour pouvoir s&#8217;adapter aux situations nouvelles en se red\u00e9finissant. Aujourd&#8217;hui, \u00e0 gauche, l&#8217;anticapitalisme politiquement correct vise la seule financiarisation de l&#8217;\u00e9conomie, et l&#8217;antiracisme en vogue est celui qui privil\u00e9gie la lutte contre certaines cat\u00e9gories de victimes (Maghr\u00e9bins, Arabes, Africains ou &#8220;Noirs&#8221;, Roms, etc.), en en oubliant d&#8217;autres, les Juifs au premier chef, mais aussi les &#8220;Blancs&#8221; (Europ\u00e9ens, chr\u00e9tiens, &#8220;Fran\u00e7ais de souche&#8221;, etc.). En outre, lorsqu&#8217;elle est fortement contest\u00e9e, la gauche gouvernante n&#8217;h\u00e9site pas \u00e0 utiliser l&#8217;appel \u00e0 lutter contre le\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>\u00a0ou l&#8217;extr\u00eame droite comme tactique de diversion, non sans jeter la suspicion sur la droite.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span>Au printemps dernier, suite \u00e0 un vote au Parlement, la France a supprim\u00e9 le mot &#8220;race&#8221; de sa Constitution&#8230; tout en r\u00e9affirmant qu&#8217;elle &#8220;interdit et condamne le\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>&#8220;. N&#8217;y a-t-il pas l\u00e0 une contradiction ?<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La contradiction est flagrante, et l&#8217;op\u00e9ration contre-productive. C&#8217;est le mariage de la bonne volont\u00e9 antiraciste et de l&#8217;aveuglement, sous l&#8217;\u00e9gide d&#8217;une tendance \u00e0 l\u00e9gif\u00e9rer fr\u00e9n\u00e9tiquement et d&#8217;un moralisme autoritaire. Les deux principaux arguments avanc\u00e9s par les &#8220;\u00e9liminationnistes&#8221; sont les suivants : 1\u00b0 le mot &#8220;race&#8221; est d\u00e9nu\u00e9 de sens, car, dans l&#8217;\u00e9tat actuel des connaissances scientifiques, il ne correspond pas \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 g\u00e9n\u00e9tique d\u00e9finissable; 2\u00b0 le mot &#8220;race&#8221; est dangereux, car il reste charg\u00e9 de pr\u00e9jug\u00e9s et de st\u00e9r\u00e9otypes qu&#8217;il est susceptible de transmettre; ce mot serait donc \u00e0 jamais souill\u00e9 par les usages racistes qu&#8217;on en a fait dans le pass\u00e9, pour justifier l&#8217;esclavage moderne, le colonialisme et l&#8217;imp\u00e9rialisme occidental, le nationalisme x\u00e9nophobe et la politique g\u00e9nocidaire nazie. &#8220;Race&#8221; serait donc un mot en lui-m\u00eame impur et contagieux, \u00e0 \u00e9viter : vision na\u00efve du langage. Une id\u00e9e fausse s&#8217;ajoute \u00e0 ces deux arguments douteux : l&#8217;id\u00e9e que toute diff\u00e9renciation et toute cat\u00e9gorisation des groupes humains alimenterait le<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>. C&#8217;est faire le choix de l&#8217;obscurantisme.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span>Que peut-on attendre de cette suppression ? Un recul du\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>\u00a0?<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Si l&#8217;on pose la question de l&#8217;efficacit\u00e9, on voit mal en quoi supprimer le mot &#8220;race&#8221; du texte de la Constitution fran\u00e7aise (ou dans les manuels scolaires, par exemple) contribuerait \u00e0 la lutte contre le\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>. Tout d&#8217;abord, le mot &#8220;race&#8221; a de nombreux synonymes ou quasi-synonymes qu&#8217;il faudrait aussi supprimer. Il en va ainsi des mots &#8220;ethnie&#8221; ou &#8220;groupe ethnique&#8221;, &#8220;nation&#8221;, &#8220;culture&#8221;, &#8220;communaut\u00e9&#8221;, etc. Et il y a un\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>\u00a0sans r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la &#8220;race&#8221;, que j&#8217;ai appel\u00e9 nagu\u00e8re le n\u00e9oracisme diff\u00e9rentialiste et culturel. C&#8217;est la racialisation des repr\u00e9sentations qui est le vrai probl\u00e8me, non l&#8217;usage d&#8217;un mot. Les mots &#8220;juifs&#8221;, &#8220;musulmans&#8221; ou &#8220;chr\u00e9tiens&#8221; peuvent prendre un sens racial et d\u00e9signer des &#8220;pseudo-races&#8221; ou des &#8220;quasi-races&#8221; \u00e0 m\u00e9priser, rejeter ou exterminer.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Ensuite, en supprimant des mots, on ne supprime pas les id\u00e9es qu&#8217;ils \u00e9voquent : s&#8217;interdire d&#8217;employer un mot ne revient pas \u00e0 \u00e9liminer les repr\u00e9sentations qui lui \u00e9taient associ\u00e9es, car elles le sont \u00e9galement \u00e0 un grand nombre d&#8217;autres mots (&#8220;origine&#8221; ou &#8220;origine commune&#8221;, &#8220;filiation&#8221;, &#8220;h\u00e9r\u00e9dit\u00e9&#8221;, &#8220;parent\u00e9&#8221;, &#8220;ascendance&#8221;, &#8220;ressemblance&#8221;, etc.). Un raciste n&#8217;a nul besoin du mot &#8220;race&#8221; pour exprimer sa haine ou son m\u00e9pris. Il lui suffit de puiser dans le stock des images, m\u00e9taphores et analogies qui bestialisent ou diabolisent certains groupes humains. Jouer de l&#8217;implicite et du sous-entendu a plus de force pol\u00e9mique que recourir \u00e0 une cat\u00e9gorisation raciale explicite (du type &#8220;race inf\u00e9rieure&#8221;). Enfin, pour lutter contre le\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>, c&#8217;est-\u00e0-dire contre des attitudes, des comportements, des formes institutionnelles (discriminatoires, s\u00e9gr\u00e9gationnistes, etc.), ainsi que des dogmes id\u00e9ologiques, il faut bien pouvoir les d\u00e9signer et les qualifier en tant que &#8220;racistes&#8221;. On conservera donc le mot &#8220;<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>&#8220;, alors m\u00eame qu&#8217;il d\u00e9rive du mot &#8220;race&#8221; qu&#8217;on a prohib\u00e9. Incons\u00e9quence. Pour \u00eatre coh\u00e9rents, les &#8220;\u00e9liminationnistes&#8221; auraient d\u00fb proposer aussi la suppression des mots &#8220;<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>&#8221; et &#8220;antiracisme&#8221; dans les textes officiels. Ils ont su s&#8217;arr\u00eater \u00e0 mi-chemin sur la voie de l&#8217;absurdit\u00e9.<\/p>\n<p>Le Point,\u00a0Jeudi\u00a028 novembre 2013<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les insultes prof\u00e9r\u00e9es contre Christiane Taubira signifient-elles un &#8220;retour de la France raciste&#8221; ? 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