{"id":1292,"date":"2013-10-19T04:05:47","date_gmt":"2013-10-19T03:05:47","guid":{"rendered":"http:\/\/uejf.org\/univsenligne\/?p=1292"},"modified":"2014-01-30T04:10:07","modified_gmt":"2014-01-30T03:10:07","slug":"porter-un-regard-neuf-sur-la-question-urgente-du-racisme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/uejf.org\/univsenligne\/2013\/10\/19\/porter-un-regard-neuf-sur-la-question-urgente-du-racisme\/","title":{"rendered":"Porter un regard neuf sur la question urgente du racisme"},"content":{"rendered":"<p>Dans\u00a0<span>Les N\u00e8gres<\/span>, en 1948, Jean Genet s&#8217;interrogeait en ces termes :\u00a0<span>\u00ab Mais qu&#8217;est-ce que c&#8217;est donc, un Noir ? Et d&#8217;abord, c&#8217;est de quelle couleur ? \u00bb\u00a0<\/span>Un ouvrage collectif, \u00e0 para\u00eetre au d\u00e9but du mois de novembre aux \u00e9ditions La D\u00e9couverte, d\u00e9place la question en se demandant\u00a0<span>De quelle couleur sont les Blancs?<\/span>\u00a0Des\u00a0<span>\u00ab petits Blancs \u00bb\u00a0<\/span>des colonies au\u00a0<span>\u00ab\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>\u00a0anti-Blancs \u00bb\u00a0<\/span>.<br \/>\nComprendre la perp\u00e9tuation des dominations et des discriminations fond\u00e9es sur des bases ethniques suppose en effet de ne pas cantonner la question du\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>\u00a0au sort des minorit\u00e9s invisibles mais de retourner le regard vers le groupe majoritaire et sa\u00a0<span>\u00ab blanchit\u00e9 \u00bb\u00a0<\/span>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>L&#8217;un des contributeurs de cet ouvrage collectif, Maxime Cervulle, ma\u00eetre de conf\u00e9rences \u00e0 l&#8217;Universit\u00e9 Paris VIII, vient de publier, aux \u00e9ditions Amsterdam, un livre tir\u00e9 de sa th\u00e8se, intitul\u00e9\u00a0<span>Dans le blanc des yeux. Diversit\u00e9,\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>\u00a0et m\u00e9dias<\/span>, dont le projet est d&#8217;\u00e9tudier\u00a0<span>\u00ab l&#8217;impact du\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>\u00a0sur ceux-l\u00e0 m\u00eames qui le perp\u00e9tuent \u00bb\u00a0<\/span>, pour reprendre les mots de l&#8217;\u00e9crivain Toni Morrison, en ne s&#8217;int\u00e9ressant pas seulement aux\u00a0<span>\u00ab minorit\u00e9s visibles \u00bb\u00a0<\/span>mais aussi \u00e0 la\u00a0<span>\u00ab majorit\u00e9 invisible \u00bb\u00a0<\/span>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Un d\u00e9placement du regard qui constitue un moyen pr\u00e9cieux pour rendre flagrantes les limites des discours de bonne conscience sur la promotion de la diversit\u00e9 ou d&#8217;un slogan r\u00e9publicain aveugle aux diff\u00e9rences ethniques. Entretien.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span>Comment expliquez-vous que la th\u00e9matique de la\u00a0<span>\u00ab diversit\u00e9 \u00bb\u00a0<\/span>semble moins port\u00e9e par la gauche au pouvoir que par la droite chiraquienne puis sarkozyste ?<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La question du\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>\u00a0traverse l&#8217;ensemble des deux camps, la gauche et la droite, en les fracturant. La mise en place d&#8217;outils statistiques permettant d&#8217;identifier et cartographier les manifestations du\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>\u00a0a divis\u00e9 la gauche, y compris lors de la primaire socialiste lorsque Fran\u00e7ois Hollande \u00e9tait, sur ce point, en d\u00e9saccord avec Manuel Valls, favorable, alors, \u00e0 ce type de statistiques. Sur la question du\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>, Fran\u00e7ois Hollande a adopt\u00e9 une posture humaniste assez classique, mais d&#8217;un humanisme qui, en souhaitant ne pas percevoir la diff\u00e9rence ou les diff\u00e9rences, va jusqu&#8217;\u00e0 nier les effets sociaux des processus de diff\u00e9renciation.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>En souhaitant ne pas percevoir la race, ne pas employer le terme de race, voire l&#8217;effacer du corpus de la l\u00e9gislation nationale et \u00e9ventuellement de la Constitution, on en arrive \u00e0 nier l&#8217;existence du\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>, ou tout au moins \u00e0 ne pas mettre en oeuvre de dispositifs publics de r\u00e9flexion et d&#8217;action contre le\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>. Le refus des\u00a0<span>\u00ab statistiques de la diversit\u00e9 \u00bb\u00a0<\/span>tend \u00e0 faire dispara\u00eetre la question du\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>\u00a0de la statistique publique. On a beaucoup de difficult\u00e9s \u00e0 identifier ce que le\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>\u00a0veut dire en termes socio-\u00e9conomiques, ce qui n&#8217;est pas le cas dans d&#8217;autres territoires. Par exemple, aux \u00c9tats-Unis, on sait tr\u00e8s bien qu&#8217;\u00eatre noir implique une probabilit\u00e9 plus \u00e9lev\u00e9e de vivre en dessous du seuil de pauvret\u00e9 : en 2010, 27 % des personnes s&#8217;\u00e9tant d\u00e9clar\u00e9es\u00a0<span>\u00ab noires \u00bb\u00a0<\/span>vivaient sous ce seuil, contre 10 % des personnes s&#8217;identifiant comme\u00a0<span>\u00ab blanches \u00bb\u00a0<\/span>. En France, on n&#8217;en a strictement aucune id\u00e9e.<br \/>\n<span>Il existe tout de m\u00eame l&#8217;enqu\u00eate\u00a0<span>Trajectoire et Origine<\/span>, r\u00e9alis\u00e9e conjointement par l&#8217;Insee et l&#8217;Ined en 2008&#8230;<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>L&#8217;enqu\u00eate TeO a \u00e9t\u00e9 le contournement principal de ce manque et elle a consid\u00e9rablement contribu\u00e9 \u00e0 la r\u00e9flexion sur ce sujet, notamment en d\u00e9montrant que la couleur de peau constitue un facteur significatif de discrimination, dissoci\u00e9 de la question de l&#8217;immigration. Mais les restrictions l\u00e9gales qui, depuis 1978, p\u00e8sent sur la constitution de statistiques ethnoraciales &#8211; qui permettraient d&#8217;\u00e9valuer plus avant les m\u00e9canismes crois\u00e9s de discriminations fond\u00e9es sur l&#8217;ethnicisation ou la racialisation &#8211; emp\u00eachent une r\u00e9flexion plus large. Cette contrainte a des effets sur l&#8217;action publique et sur la recherche en sciences sociales. L&#8217;absence de cat\u00e9goriel ethnoracial permettant de mesurer les effets du\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>\u00a0conduit souvent \u00e0 un effacement de cette question dans la recherche. Par facilit\u00e9 institutionnelle, on en parle peu. Rares sont les postes fl\u00e9ch\u00e9s\u00a0<span>\u00ab sociologie du\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>\u00a0\u00bb\u00a0<\/span>\u00e0 l&#8217;universit\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span>Un argument pour retirer le mot\u00a0<span>\u00ab race \u00bb\u00a0<\/span>de la l\u00e9gislation et de la Constitution est qu&#8217;il n&#8217;a pas de fondement scientifique. Serait-il pertinent de la remplacer par le terme d&#8217;<span>\u00a0\u00ab ethnie \u00bb\u00a0<\/span>?<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Non. Les termes race et ethnie d\u00e9signent des r\u00e9alit\u00e9s totalement diff\u00e9rentes. J&#8217;utilise le terme de race au singulier, non bien entendu comme une cat\u00e9gorie biologique, mais pour d\u00e9signer un processus social de partition de la population. Cet axe de diff\u00e9renciation continue \u00e0 avoir une pertinence aujourd&#8217;hui dans la r\u00e9partition des ressources et dans l&#8217;acc\u00e8s aux biens, comme dans la structuration des imaginaires sociaux. Alors que la race d\u00e9signe une position assign\u00e9e au sein des rapports sociaux, l&#8217;ethnicit\u00e9 d\u00e9signe une identit\u00e9 culturelle, un rapport commun \u00e0 une langue ou une religion, une identit\u00e9 positive, \u00e0 soi, revendiqu\u00e9e. Qu&#8217;ont en commun les groupes qui sont assign\u00e9s \u00e0 la m\u00eame position raciale ? Une exp\u00e9rience partag\u00e9e de l&#8217;oppression.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>En France, l&#8217;exercice impos\u00e9 de l&#8217;euph\u00e9misme lorsque l&#8217;on parle du\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>\u00a0a conduit \u00e0 des glissements lexicaux entre ces deux termes. Le meilleur exemple de cela est un rapport remis \u00e0 Jean-Louis Borloo en 2005, quand il \u00e9tait ministre de l&#8217;emploi qui s&#8217;intitulait<span>\u00a0\u00ab La lutte contre les discriminations ethniques dans le domaine de l&#8217;emploi \u00bb\u00a0<\/span>. Mais si on ouvrait le rapport, les termes d&#8217;ethnie ou d&#8217;ethnique n&#8217;apparaissaient pas. Il \u00e9tait bien question de\u00a0<span>\u00ab discrimination raciale \u00bb\u00a0<\/span>. Encore une fois, nous manquons peut-\u00eatre d&#8217;outils pour penser l&#8217;articulation de ces deux types de discriminations, particuli\u00e8rement alors que le\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>\u00a0se fonde aussi d\u00e9sormais sur l&#8217;affirmation de diff\u00e9rences culturelles soi-disant irr\u00e9m\u00e9diables et incommensurables.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span>Vous reprenez, dans votre ouvrage, la formule de Kendall Thomas, selon laquelle\u00a0<span>\u00ab race est un verbe \u00bb\u00a0<\/span>, c&#8217;est-\u00e0-dire un processus toujours en cours. Mais comment d\u00e9samorcer le risque de racialisation du d\u00e9bat public inh\u00e9rent \u00e0 l&#8217;identification des origines des acteurs sociaux ?<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Peut-on vraiment penser que le d\u00e9bat public aujourd&#8217;hui en France n&#8217;est pas racialis\u00e9 ? Je ne vais pas revenir sur les propos r\u00e9cents de Manuel Valls sur les Roms. Certains discours illustrent bien les formes que peut rev\u00eatir le n\u00e9o-<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>\u00a0culturel tel que l&#8217;a analys\u00e9 le philosophe \u00c9tienne Balibar. Par ailleurs, si la mesure des discriminations fond\u00e9es sur l&#8217;apparence est rendue difficile, l&#8217;identification des origines est quant \u00e0 elle tout \u00e0 fait commune dans la statistique publique.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le terme\u00a0<span>\u00ab race \u00bb\u00a0<\/span>est \u00e0 la fois le signe historique de la partition de la population et, en m\u00eame temps, le seul moyen conceptuel d&#8217;identifier la persistance et les transformations de ces ph\u00e9nom\u00e8nes de partition. \u00c9tienne Balibar disait \u00e0 ce sujet, pour d\u00e9fendre la pr\u00e9sence du terme dans la Constitution, qu&#8217;il faut\u00a0<span>\u00ab nommer les choses par leur nom historiquement d\u00e9terminant \u00bb\u00a0<\/span>. Le projet de Fran\u00e7ois Hollande d&#8217;effacer le mot\u00a0<span>\u00ab race \u00bb\u00a0<\/span>de la l\u00e9gislation a donc quelque chose d&#8217;assez ubuesque. L&#8217;ironie veut d&#8217;ailleurs que son premier article stipule que la R\u00e9publique\u00a0<span>\u00ab ne reconna\u00eet l&#8217;existence d&#8217;aucune pr\u00e9tendue race \u00bb\u00a0<\/span>. Pour maintenir la protection juridique contre le\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>, on doit pr\u00e9cis\u00e9ment employer le terme que l&#8217;on cherche \u00e0 effacer. Cette bataille lexicale est vaine et fait oublier la lutte contre les r\u00e9alit\u00e9s que rev\u00eat cette cat\u00e9gorie dans les pratiques sociales.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span>On comprend les limites d&#8217;un aveuglement de la r\u00e9publique fran\u00e7aise vis-\u00e0-vis des diff\u00e9renciations raciales, m\u00eame lorsqu&#8217;il part d&#8217;un principe humaniste qui voudrait que ces diff\u00e9rences n&#8217;existent pas. Mais comment expliquer d\u00e8s lors que, de Nicolas Sarkozy \u00e0 Manuel Valls, les partisans des statistiques ethniques se recrutent dans les rangs de ceux qui d\u00e9fendent la conception la plus autoritaire et la moins inclusive qui soit de la R\u00e9publique ?\u00a0<\/span><br \/>\nS&#8217;agissant du go\u00fbt de Nicolas Sarkozy pour ces questions, qui \u00e9tait pr\u00e9sent bien avant la campagne de 2007, il y a quelque chose de son atlantisme qui s&#8217;exprimait, et d&#8217;une conception de l&#8217;identit\u00e9 assez diff\u00e9rente de celle du r\u00e9publicanisme humaniste d\u00e9fendu par Fran\u00e7ois Hollande. Le premier renvoie \u00e0 une gestion manag\u00e9riale et essentialiste de la\u00a0<span>\u00ab diversit\u00e9 \u00bb\u00a0<\/span>, le second \u00e0 un effacement pur et simple de la lutte contre les discriminations de l&#8217;agenda des priorit\u00e9s publiques. N\u00e9anmoins je pense qu&#8217;il existe une autre voie, entre l&#8217;aveuglement universaliste et un multiculturalisme essentialiste qui va jusqu&#8217;\u00e0 calcifier les identit\u00e9s. Celle d&#8217;un constructivisme critique, qui permet, \u00e0 mon sens, d&#8217;avoir une utilisation raisonn\u00e9e du concept de race, c&#8217;est-\u00e0-dire avec un objectif antiraciste.<br \/>\n<span>En quoi cela permettrait-il de constituer la\u00a0<span>\u00ab politique de la reconnaissance \u00bb\u00a0<\/span>que vous \u00e9voquez ?\u00a0<\/span><br \/>\nPour \u00e9viter un certain nombre de pi\u00e8ges, il faut tenir ensemble les dimensions mat\u00e9rielle et symbolique du\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>. La dimension mat\u00e9rielle se manifeste dans les rapports sociaux. Il s&#8217;agit de comprendre le\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>\u00a0non comme une conduite d\u00e9viante et marginale, mais comme syst\u00e9mique. En d&#8217;autres termes, de saisir le\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>\u00a0comme une distribution in\u00e9gale des ressources fond\u00e9e sur une division du travail racialement marqu\u00e9e.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Cette question mat\u00e9rielle doit s&#8217;articuler \u00e0 celle des enjeux symboliques &#8211; des luttes pour la visibilit\u00e9, pour la reconnaissance, conduites par les minorit\u00e9s, sur des revendications identitaires en faveur de l&#8217;\u00e9galit\u00e9. Cette articulation est une n\u00e9cessit\u00e9 pour pr\u00e9venir le risque d&#8217;une vision essentialiste de la soci\u00e9t\u00e9 et des processus de racialisation qui sont \u00e0 l&#8217;oeuvre.<br \/>\n<span>Pourquoi vous para\u00eet-il n\u00e9cessaire d&#8217;importer le concept de blanchit\u00e9, traduction de l&#8217;anglais\u00a0<span>\u00ab whiteness \u00bb\u00a0<\/span>, dans le contexte fran\u00e7ais ? Pourquoi, alors m\u00eame qu&#8217;on manque de donn\u00e9es et de mani\u00e8res d&#8217;agir sur le sort des\u00a0<span>\u00ab miniorit\u00e9s visibles \u00bb\u00a0<\/span>se pr\u00e9occuper de la\u00a0<span>\u00ab majorit\u00e9 invisible \u00bb\u00a0<\/span>?<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<br \/>\nTravailler sur la blanchit\u00e9 revient \u00e0 \u00e9tudier\u00a0<span>\u00ab l&#8217;impact du\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>\u00a0sur ceux-l\u00e0 m\u00eames qui le perp\u00e9tuent \u00bb\u00a0<\/span>, pour reprendre l&#8217;expression de Toni Morrison. Le point de d\u00e9part est assez simple : le\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>\u00a0en tant que syst\u00e8me traverse l&#8217;ensemble des domaines de notre soci\u00e9t\u00e9, affecte l&#8217;ensemble de la structure sociale et donc l&#8217;ensemble des individus en son sein.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Mais la question de la fa\u00e7on dont les groupes sociaux situ\u00e9s en position h\u00e9g\u00e9monique peuvent \u00eatre affect\u00e9s par le\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>, ou peuvent s&#8217;en trouver complices dans leurs pratiques les plus ordinaires, a \u00e9t\u00e9 souvent \u00e9cart\u00e9e au profit d&#8217;une approche centr\u00e9e sur les minorit\u00e9s. C&#8217;est une tendance assez r\u00e9guli\u00e8re de la sociologie que de se centrer sur les groupes minoritaires ou dits\u00a0<span>\u00ab d\u00e9viants \u00bb\u00a0<\/span>, plut\u00f4t que d&#8217;interroger le fonctionnement des groupes h\u00e9g\u00e9moniques. C&#8217;est pareil sur les questions de classe : beaucoup de travaux sont publi\u00e9s sur les classes populaires, peu sur la bourgeoisie ou l&#8217;\u00e9lite internationale, m\u00eame si cela est en train de changer.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le concept de blanchit\u00e9 permet d&#8217;interroger la fa\u00e7on dont se pense et se construit le groupe social en position h\u00e9g\u00e9monique. Cela permet de penser la dynamique du\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>\u00a0de l&#8217;autre c\u00f4t\u00e9 des rapports sociaux, d&#8217;appr\u00e9hender des pratiques sociales quotidiennes qui participent de l&#8217;exclusion des minorit\u00e9s ethnoraciales.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La question de la blanchit\u00e9 a d&#8217;abord \u00e9merg\u00e9 dans les \u00e9crits d&#8217;auteurs africains-am\u00e9ricains, en particulier chez W.E.B. Du Bois, l&#8217;un des fondateurs de la sociologie am\u00e9ricaine (<span>photo ci-contre<\/span>), qui a notamment \u00e9tudi\u00e9 la question de la reproduction du\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>\u00a0par les Blancs. De quelles fa\u00e7ons les membres de ce groupe social s&#8217;engagent-ils ou non dans des pratiques qui reconduisent le\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>\u00a0? Et cet engagement est-il conscient ? Une des interrogations centrales consiste \u00e0 savoir dans quelle mesure les individus socialement per\u00e7us comme blancs, et qui \u00e0 ce titre peuvent b\u00e9n\u00e9ficier d&#8217;avantages qui d\u00e9coulent du\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>\u00a0syst\u00e9mique, ont conscience ou non de l&#8217;existence de ce\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>\u00a0syst\u00e9mique, ont conscience ou non de percevoir des avantages imm\u00e9rit\u00e9s.<br \/>\n<span>Le groupe majoritaire \u00ab blancs \u00bb est en r\u00e9alit\u00e9, tr\u00e8s h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne, comme l&#8217;est d&#8217;ailleurs le groupe \u00ab noirs \u00bb . Mais si la blanchit\u00e9 d\u00e9signe moins la couleur de peau blanche qu&#8217;un mode de domination naturalis\u00e9, o\u00f9 l&#8217;on n&#8217;a m\u00eame plus conscience d&#8217;\u00eatre du c\u00f4t\u00e9 des dominants, la partie du groupe majoritaire qui est du c\u00f4t\u00e9 des domin\u00e9s sociaux appartient-il \u00e0 la blanchit\u00e9 ?\u00a0<\/span><br \/>\nLe terme\u00a0<span>\u00ab noir \u00bb\u00a0<\/span>est un terme qui unifie des identit\u00e9s ethniques tout \u00e0 fait diff\u00e9rentes, mais qui a permis de d\u00e9signer des formes d&#8217;oppression commune dans des moments ou des territoires donn\u00e9s. Au sein des\u00a0<span>black studies<\/span>\u00a0ou des\u00a0<span>cultural studies<\/span>\u00a0britanniques, qui ont travaill\u00e9 sur ces questions-l\u00e0, la conception de l&#8217;identit\u00e9 noire est \u00e0 la fois constructiviste et pragmatique. Elle remet en cause l&#8217;homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 de cette cat\u00e9gorie, mais elle reconna\u00eet le caract\u00e8re absolument indispensable, notamment historiquement, de cette cat\u00e9gorie pour contester le\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le concept de blanchit\u00e9 d\u00e9signe une position mat\u00e9rielle et symbolique dans les rapports sociaux de race. Si on comprend le\u00a0<span style=\"color: red;\">racisme<\/span>comme syst\u00e9mique, c&#8217;est-\u00e0-dire comme une distribution asym\u00e9trique de l&#8217;acc\u00e8s aux biens, aux ressources et \u00e0 la reconnaissance, les personnes socialement per\u00e7ues comme blanches peuvent b\u00e9n\u00e9ficier d&#8217;un certain nombre d&#8217;avantages imm\u00e9rit\u00e9s. Il s&#8217;agit donc de poser la question du b\u00e9n\u00e9fice de l&#8217;in\u00e9galit\u00e9 pour certains segments de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La blanchit\u00e9 s&#8217;arrime \u00e0 la couleur de peau, mais c&#8217;est la construction sociale et historique de cette couleur en signe racial qui l&#8217;ancre dans les rapports sociaux. Son interpr\u00e9tation varie puisqu&#8217;on peut, par exemple, \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 ou non comme blanc selon le contexte. C&#8217;est donc bien un concept li\u00e9 \u00e0 des cadres historiques et sociaux d&#8217;interpr\u00e9tation de la couleur de peau, qui vont se transformer en valeurs dans l&#8217;organisation de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Des travaux am\u00e9ricains ont \u00e9tudi\u00e9 la fabrique historique des identit\u00e9s blanches, et les cons\u00e9quences socio-\u00e9conomiques qu&#8217;a pu avoir, sur ces groupes, le fait d&#8217;\u00eatre per\u00e7u, ou non, comme blancs. Le classique de Noel Ignatiev,\u00a0<span>How the Irish Became White<\/span>, raconte le processus de blanchiment symbolique de la population irlandaise. L&#8217;\u00e9mergence de l&#8217;identit\u00e9 blanche aux \u00c9tats-Unis, \u00e0 la fin du XIX<span>e<\/span>\u00a0si\u00e8cle, se fait selon l&#8217;historien David Roediger, sur une sorte d&#8217;alliance entre diff\u00e9rents groupes d&#8217;immigr\u00e9s europ\u00e9ens, qui ont revendiqu\u00e9 le fait d&#8217;\u00eatre blanc, pour valoriser le travail salari\u00e9 face \u00e0 l&#8217;esclavage. Dans cette situation, les identit\u00e9s blanches ou noires ne d\u00e9signent pas tant la couleur de peau que des positions dans une \u00e9conomie politique : esclavage contre salariat.<br \/>\n<span>Cela repose la question de la mani\u00e8re dont on importe un concept am\u00e9ricain dans le champ fran\u00e7ais. La pr\u00e9sence de l&#8217;esclavage aux \u00c9tats-Unis a permis d&#8217;\u00e9vacuer, dans ce pays, la question sociale telle qu&#8217;elle s&#8217;est constitu\u00e9e en France au XIXe\u00a0si\u00e8cle. L&#8217;articulation question sociale \/ question raciale \u00e9tait donc centrale d\u00e8s l&#8217;origine aux \u00c9tats-Unis. Cette articulation ne se pose pas de la m\u00eame fa\u00e7on en France, en d\u00e9pit de la colonisation et des migrations. Est-ce que la transposition de\u00a0<span>\u00ab whiteness \u00bb\u00a0<\/span>en\u00a0<span>\u00ab blanchit\u00e9 \u00bb\u00a0<\/span>ne risque pas, alors, d&#8217;\u00eatre incongrue ?<\/span><br \/>\nJe ne crois pas \u00e0 la dissociation de la question sociale et de la question raciale. L&#8217;imp\u00e9rialisme, le colonialisme et l&#8217;esclavage ont laiss\u00e9 des traces profondes dans la structure sociale, \u00e9conomique et culturelle de la France. Comment ignorer par exemple le fait que la R\u00e9publique a produit l&#8217;indig\u00e9nat, et les codes juridiques aff\u00e9rents, et qu&#8217;aujourd&#8217;hui des collectifs politiques se revendiquent de cette position indig\u00e8ne pour contester la persistance, sous des formes\u00a0<span style=\"color: red;\">renouvel\u00e9es<\/span>, du racisme colonial ? De la m\u00eame fa\u00e7on, les formes contemporaines particuli\u00e8rement violentes de l&#8217;islamophobie ne peuvent \u00eatre dissoci\u00e9es de l&#8217;histoire coloniale. Si l&#8217;on suit l&#8217;id\u00e9e selon laquelle nous serions dans une situation postcoloniale, c&#8217;est-\u00e0-dire au sein de laquelle persistent les effets du colonialisme, quel est l&#8217;envers persistant de la figure de l&#8217;indig\u00e8ne ?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>[[lire_aussi]]<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>D&#8217;une certaine fa\u00e7on, le concept de blanchit\u00e9 renoue avec certains des \u00e9crits de C\u00e9saire ou de Fanon, qui ont pu \u00eatre lus selon ce prisme dans le contexte \u00e9tatsunien. Lorsque Fanon \u00e9crit en 1952,\u00a0<span>\u00ab le Blanc est enferm\u00e9 dans sa blancheur \u00bb\u00a0<\/span>, il ouvre une r\u00e9flexion sur les\u00a0<span style=\"color: red;\">effets<\/span>\u00a0du racisme sur le groupe social en position h\u00e9g\u00e9monique. L&#8217;une des voix de la sociologie fran\u00e7aise les plus importantes\u00a0<span style=\"color: red;\">sur<\/span>\u00a0le racisme, Colette Guillaumin, tra\u00e7ait elle aussi, en 1972, la voie d&#8217;un tel programme. Elle notait, avec justesse, que la fixation sur\u00a0<span>\u00ab la sp\u00e9cificit\u00e9 des racismes a contribu\u00e9 \u00e0 voiler la tr\u00e8s r\u00e9elle sp\u00e9cificit\u00e9 du racisant en abordant ce dernier dans une optique de g\u00e9n\u00e9ralisation qui excluait une d\u00e9finition sociologique de sa position \u00bb\u00a0<\/span>. Je pense que ce programme de recherche garde toute sa pertinence aujourd&#8217;hui et que la traduction fran\u00e7aise du concept de blanchit\u00e9 permet de rouvrir cette r\u00e9flexion.<br \/>\n<span>Comment d\u00e9samorcer le risque d&#8217;un effet boomerang de l&#8217;id\u00e9e de blanchit\u00e9 \u00e0 travers le risque de son instrumentalisation ou de son renversement, par ceux qui \u00e9voquent, par\u00a0<span style=\"color: red;\">exemple<\/span>, un\u00a0<span>\u00ab racisme anti-blanc \u00bb\u00a0<\/span>?<\/span><br \/>\nCela pose la question de la circulation des concepts entre l&#8217;universit\u00e9, l&#8217;espace public et le langage courant. Il y a des effets de d\u00e9placement qui, sans doute, ne sont pas ma\u00eetrisables. Mais le concept de blanchit\u00e9 est d&#8217;abord un outil pour la gauche critique, ou l&#8217;universit\u00e9 critique, pour saisir et aborder sous un angle nouveau la question\u00a0<span style=\"color: red;\">urgente<\/span>\u00a0du racisme. Mais le livre s&#8217;adresse aussi aux pouvoirs publics, sur un certain nombre de points, qui\u00a0<span style=\"color: red;\">touchent<\/span>\u00a0au racisme syst\u00e9mique et institutionnel.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Enfin, pour r\u00e9pondre tout \u00e0 fait \u00e0 votre question, le concept de blanchit\u00e9 est indissociable de\u00a0<span style=\"color: red;\">celui<\/span>\u00a0de racisme syst\u00e9mique, qui conteste pr\u00e9cis\u00e9ment la th\u00e8se\u00a0<span style=\"color: red;\">d<\/span>&#8216;un\u00a0<span>\u00ab racisme anti-blanc \u00bb\u00a0<\/span>. Il ne faut pas confondre des actes de langage isol\u00e9s avec une structure d&#8217;in\u00e9galit\u00e9 qui se d\u00e9ploie dans l&#8217;ensemble du champ social : acc\u00e8s \u00e0 l&#8217;emploi, au logement, \u00e0 l&#8217;\u00e9ducation, etc.\u00a0<span style=\"color: red;\">Le<\/span>\u00a0pr\u00e9tendu\u00a0<span>\u00ab racisme anti-blanc \u00bb\u00a0<\/span>n&#8217;est qu&#8217;un \u00e9cran de fum\u00e9e visant \u00e0 masquer l&#8217;in\u00e9galit\u00e9 raciste et \u00e0 la renforcer.<\/p>\n<p>Mediapart, Mardi\u00a015 octobre 2013<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans\u00a0Les N\u00e8gres, en 1948, Jean Genet s&#8217;interrogeait en ces termes :\u00a0\u00ab Mais qu&#8217;est-ce que c&#8217;est donc, un Noir ? Et d&#8217;abord, c&#8217;est de quelle couleur ? \u00bb\u00a0Un ouvrage collectif, \u00e0 para\u00eetre au d\u00e9but du mois de novembre aux \u00e9ditions La D\u00e9couverte, d\u00e9place la question en se demandant\u00a0De quelle couleur sont les Blancs?\u00a0Des\u00a0\u00ab petits Blancs \u00bb\u00a0des [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":23,"featured_media":1302,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"ngg_post_thumbnail":0,"footnotes":""},"categories":[64],"tags":[],"class_list":["post-1292","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-racisme"],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/uejf.org\/univsenligne\/files\/2014\/01\/racisme-diversit\u00e9.jpg","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/uejf.org\/univsenligne\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1292","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/uejf.org\/univsenligne\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/uejf.org\/univsenligne\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/uejf.org\/univsenligne\/wp-json\/wp\/v2\/users\/23"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/uejf.org\/univsenligne\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1292"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/uejf.org\/univsenligne\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1292\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1303,"href":"https:\/\/uejf.org\/univsenligne\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1292\/revisions\/1303"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/uejf.org\/univsenligne\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1302"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/uejf.org\/univsenligne\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1292"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/uejf.org\/univsenligne\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1292"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/uejf.org\/univsenligne\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1292"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}