{"id":2468,"date":"2026-03-10T16:58:58","date_gmt":"2026-03-10T15:58:58","guid":{"rendered":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/?p=2468"},"modified":"2026-03-15T15:58:39","modified_gmt":"2026-03-15T14:58:39","slug":"idolatrie-fascisme-genealogie-biblique-dune-mutation-contemporaine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/idolatrie-fascisme-genealogie-biblique-dune-mutation-contemporaine\/","title":{"rendered":"Idol\u00e2trie, Fascisme : g\u00e9n\u00e9alogie biblique d\u2019une mutation contemporaine.\u00a0"},"content":{"rendered":"\t\t<div data-elementor-type=\"wp-post\" data-elementor-id=\"2468\" class=\"elementor elementor-2468\">\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-element elementor-element-2e637873 e-flex e-con-boxed e-con e-parent\" data-id=\"2e637873\" data-element_type=\"container\">\n\t\t\t\t\t<div class=\"e-con-inner\">\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-element elementor-element-7e77b26b elementor-widget elementor-widget-text-editor\" data-id=\"7e77b26b\" data-element_type=\"widget\" data-widget_type=\"text-editor.default\">\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t<p><span style=\"font-weight: 400;\">Le 30 novembre 2025 \u00e0 l\u2019Institut Van Leer de J\u00e9rusalem dans le cadre d\u2019un colloque hommage au philosophe juif \u00e9tats-uniens Michael Walzer, Moshe Halbertal offrait au public une reflection sur la notion de souverainet\u00e9 et la tension que celle-ci entretien avec la sph\u00e8re religieuse dans le r\u00e9cit biblique, notamment le livre des Juges. Son intervention appelait \u00e0 quelques r\u00e9flexions que nous pr\u00e9sentons ici. Halbertal rappelait que l\u2019interdiction d\u2019adorer d&#8217;autres dieux (\u2018<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Avoda Zara<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">) avait pour signification profonde l\u2019interdiction d\u2019attribuer \u00e0 des forces naturelles ou politiques des caract\u00e9ristiques exclusives \u00e0 Dieu. Pour Halbertal, le <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">livre des Juges<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> offre le r\u00e9cit de r\u00e9sistance \u00e0 la tentation monarchique, qui est une r\u00e9sistance \u00e0 la th\u00e9ologie politique du proche-orient ancien. Les attributs r\u00e9galiens de l\u2019Etat moderne, la taxation et le service militaire permettant le maintien d\u2019une arm\u00e9e permanente au ordre d\u2019un ex\u00e9cutif constitu\u00e9e, \u00e9tait dans les soci\u00e9t\u00e9s du croissant fertiles des comp\u00e9tences inscrite dans la sph\u00e8re th\u00e9ologique, le roi participant de la sph\u00e8re divine \u00e0 la fois dans ses fonctions et dans sa personne.\u00a0<\/span><\/p><p>\u00a0<\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Les tribus isra\u00e9lites de la p\u00e9riode des juges, en \u00e9largissant le domaine du divin, le <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">numen<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> de YHWH, restreignait la possibilit\u00e9 d\u2019organiser le champ politique proprement humain de mani\u00e8re hi\u00e9rarchique et proc\u00e9durale. Pour Halbertal, le r\u00e9cit biblique qui se poursuit en Samuel I avec le sacre de Saul comme premier roi d\u2019Isra\u00ebl ne vient pas remettre en cause ce mod\u00e8le de la \u201cmonarchie des cieux\u201d ch\u00e8re \u00e0 Martin Buber, mais op\u00e8re n\u00e9anmoins une d\u00e9viation du mod\u00e8le initial. YHWH est remplac\u00e9 comme Roi d&#8217;Isra\u00ebl par un agent humain, mais cet agent humain est l\u2019oint de YHWH, il ne participe pas \u00e0 la nature de ce dernier et sa fonction est conditionn\u00e9e. Dans le mod\u00e8le monarchique du proche-orient ancien, la monarchie est descendue des cieux, comme en t\u00e9moigne la <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Liste sum\u00e9rienne des rois<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> (c.2112-2004 avant l\u2019\u00e8re chr\u00e9tienne) qui d\u00e9clare \u201c<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Apr\u00e8s le d\u00e9luge, lorsque la royaut\u00e9 vient du ciel, le ciel de la royaut\u00e9 fut \u00e0 Kish<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">\u201d, dans le mod\u00e8le monarchique isra\u00e9lite, la monarchie est le r\u00e9sultat d\u2019une crise historique, une alt\u00e9ration licite mais contingente du mod\u00e8le initial de th\u00e9ocratie tribale, la demande des tribus d\u2019avoir un roi pour \u00eatre \u201ccomme les autres peuples\u201d.\u00a0<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Le risque fondamental de l\u2019institution monarchique n\u2019est pas seulement le risque de tyrannie, m\u00eame si celui-ci est bien \u00e9voqu\u00e9 dans les discours que le r\u00e9dacteur biblique met dans la bouche du proph\u00e8te Samuel, c\u2019est avant tout le risque de l\u2019idol\u00e2trie : de l\u2019effondrement du th\u00e9ologique dans le politique. Le juriste nazi Carl Schmitt avait affirm\u00e9 que toute notion politique \u00e9tait une notion th\u00e9ologique s\u00e9cularis\u00e9e. Le mod\u00e8le de la monarchie des cieux r\u00e9siste, paradoxalement, \u00e0 cette s\u00e9cularisation du th\u00e9ologique et restreint donc l\u2019agentivit\u00e9 politique de ceux qui exercent le pouvoir en \u00e9tablissant une claire subordination, mais \u00e9galement une distinction tranch\u00e9e, du profane envers le sacr\u00e9. La cons\u00e9quence est une stricte limitation du pouvoir politique humain, dont le r\u00e9cit biblique \u00e9graine les transgressions, les empi\u00e9tement du roi humain dans le domaine de YHWH.\u00a0<\/span><\/p><p>\u00a0<\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Si ce mod\u00e8le de la th\u00e9ocratie tribale comme <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">garantie <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">contre le pouvoir politique humain para\u00eet aujourd\u2019hui si contre-intuitif au regard du succ\u00e8s d\u2019id\u00e9ologies comme le Khomeynisme ou le Kahanisme qui entendent faire usage du sacr\u00e9 comme moyen d\u2019\u00e9tendre les pr\u00e9rogative des porteurs humains, elle \u00e9tait proprement r\u00e9volutionnaire au cr\u00e9puscule de l\u2019\u00e2ge de bronze. Halbertal souligne en effet qu\u2019alors que les rois et roitelets du croissant fertiles sont autant d\u2019autorit\u00e9s politiques garantes de l\u2019ordre cosmique, le roi isra\u00e9lite, si il se voit autoris\u00e9 deux comp\u00e9tences qui \u00e9taient autrefois l&#8217;apanage de YHWH seul, la lev\u00e9e de l\u2019imp\u00f4t et la conscription pour \u201cles guerres du Seigneur\u201d, il n\u2019a pas droit \u00e0 tous les attributs de la divinit\u00e9, il est exclus de la l\u00e9gislation et du rituel. En cela il est un roi diff\u00e9rent des rois assyriens, babyloniens et \u00e9gyptiens qui sont \u00e0 la fois l\u00e9gislateur (Hammurabi), grand-pr\u00eatre (Nabonide) ou m\u00eame dieu-vivant (les Pharaons). C\u2019est en somme une monarchie \u201ccirconcise\u201d, dont certains attributs traditionnels sont retranch\u00e9s et repr\u00e9sentent \u201cla part\u201d des pr\u00eatres et de Dieu.\u00a0<\/span><\/p><p>\u00a0<\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Ici, il convient sans doute d&#8217;entrer dans des d\u00e9tails que Halbertal \u00e0 laiss\u00e9 de c\u00f4t\u00e9 dans sa pr\u00e9sentation et de revenir au livre de la <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Gen\u00e8se<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, dans le passage connu comme la \u201ctable des nations\u201d (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Gen\u00e8se<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, chapitre 10), qui d\u00e9crit les g\u00e9n\u00e9alogies des fils de No\u00e9, Shem, Ham et Japhet. Aux versets 8-12, la liste des fils de Kush, fils de Ham, s\u2019interrompt et le narrateur ajoute : \u201c<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">et Kush engendra \u00e9galement Nimrod, qui fut le premier grand homme sur la terre. Il fut un grand chasseur devant YHWH, d\u2019o\u00f9 le dicton \u201cComme Nimrod, il fut un grand chasseur devant l\u2019\u00e9ternel\u201d, et les principaux domaines de son royaume \u00e9taient Babylone, Erech, Akkad et toutes \u00e9taient dans la vall\u00e9e de Shinear. Et de cette terre sorti Ashur et il b\u00e2tit Ninive, Rehovot, Calah et Resen entre Ninive et Calah, qui est la grande ville.\u201d <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">Le narrateur revient ensuite \u00e0 ses listes g\u00e9n\u00e9alogiques.<\/span><span style=\"font-weight: 400;\"><br \/><\/span><span style=\"font-weight: 400;\"><br \/><\/span><span style=\"font-weight: 400;\">Ce passage pose d\u2019int\u00e9ressant probl\u00e8mes. En premier lieu l\u2019\u00e9num\u00e9ration des engendrements des fils de No\u00e9 est ici interrompue \u00e0 la fin du verset 9 par une glose narrative qui donne des informations d\u00e9taill\u00e9es sur la fondation des villes m\u00e9sopotamiennes et sur le caract\u00e8re de leur fondateur, le myst\u00e9rieux Nimrod, grand homme sur la terre et grand chasseur devant l\u2019Eternel, et reprend comme si de rien n\u2019\u00e9tait au verset 13. Peu importe ici que cette glose des versets 10-12 soit un ajout tardif comme le veut la critique biblique ou qu\u2019elle soit le fait de l\u2019auteur des versets 1-9 et 13-32. Sa pr\u00e9sence indique qu\u2019une information d\u2019importance nous est-ici signal\u00e9e. Mais la glose elle-m\u00eame pose d\u2019autres questions. Kush en effet, est dans le r\u00e9cit biblique, l\u2019anc\u00eatre \u00e9ponyme du Royaume de Kush, un royaume africain \u00e0 cheval entre l\u2019\u00c9thiopie et la Nubie. Dans les livres ult\u00e9rieures du Tanakh, Kushite devient un synonyme \u201cd\u2019Africain, d\u2019homme noir\u201d, et en h\u00e9breu moderne il a m\u00eame prie la coloration raciste du mot \u201cN\u00e8gre\u201d en fran\u00e7ais. Or, Nimrod n\u2019est pas d\u00e9crit comme un africain, mais comme un m\u00e9sopotamien, sa figure est rattach\u00e9e \u00e0 la fondation des principales m\u00e9tropoles m\u00e9sopotamiennes : Babylone, Akkad, etc\u2026 Il est d\u00e9crit comme un grand chasseur, un motif que l\u2019on retrouve beaucoup dans l\u2019id\u00e9ologie royale assyrienne.\u00a0<\/span><\/p><p>\u00a0<\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Rien chez Nimrod ne le rattache \u00e0 l\u2019Afrique, pourtant le r\u00e9dacteur biblique en fait le fils de Kush, le fondateur du premier royaume africain (et dont les fils correspondent par ailleurs aux royaumes du sud de la p\u00e9ninsule arabique, une tradition que l\u2019on retrouve aussi dans les l\u00e9gendes pr\u00e9-islamiques). Kush en h\u00e9breu s&#8217;\u00e9crit \u05db\u05d5\u05e9. Le waw (\u05d5) est un trait allong\u00e9 sur la longueur des autres lettres. Il faut ici revenir \u00e0 la liste des rois sum\u00e9rienne qui commence son chapitre post-diluvien par la phrase d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9e \u201cApr\u00e8s le d\u00e9luge, lorsque la royaut\u00e9 vient du ciel, le ciel de la royaut\u00e9 fut \u00e0 Kish\u201d, Kish est la plus ancienne ville de M\u00e9sopotamie, mais n\u2019est pas cit\u00e9e dans la liste des villes fond\u00e9es par Nimrod. Kish en h\u00e9breu s\u2019\u00e9crit, \u05db\u05d9\u05e9. Mais un scribe, par \u00e9longation du trait, peut tout \u00e0 fait transformer Kish (\u05db\u05d9\u05e9) en Kush (\u05db\u05d5\u05e9). Ainsi s\u2019explique l\u2019anomalie du rattachement de Nimrod, pr\u00e9sent\u00e9 comme l\u2019arch\u00e9type du roi m\u00e9sopotamien, chasseur et fondateur de cit\u00e9, au royaume de Kush, en fait \u00e0 la cit\u00e9 de Kish.\u00a0<\/span><\/p><p>\u00a0<\/p><p><i><span style=\"font-weight: 400;\">Gen\u00e8se<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> 10:10-12 serait ainsi une r\u00e9f\u00e9rence quasi-directe \u00e0 la liste sum\u00e9rienne des rois, soit effac\u00e9e \u00e0 la suite d\u2019une erreur scribale, soit intentionnellement camoufl\u00e9e. Cette lecture est acceptable \u00e0 la fois du point de vue de la tradition qui date la Torah de la premi\u00e8re ann\u00e9e apr\u00e8s la sortie d\u2019Egypte (c. -1312 avant l\u2019\u00e8re chr\u00e9tienne) soit du magist\u00e8re d\u2019Ezra \u00e0 J\u00e9rusalem (c. -400\/398 avant l\u2019\u00e8re chr\u00e9tienne), la liste sum\u00e9rienne des rois \u00e9tant elle dat\u00e9e de c.-2112\/2004 avant l\u2019\u00e8re chr\u00e9tienne elle est dans tous les cas ant\u00e9rieure au texte biblique et il n\u2019importe pas tant \u00e0 notre propos que les anciens h\u00e9breux ait \u00e9t\u00e9 mis en contact avec cette tradition sum\u00e9rienne pendant la jeunesse d\u2019Avraham \u00e0 Ur ou pendant l\u2019Exil des Juifs \u00e0 Babylone. Ce qui est important c\u2019est que la Torah offre ici une r\u00e9f\u00e9rence directe \u00e0 un texte sum\u00e9rien expliquant l\u2019origine divine de la monarchie et le subvertit. Nimrod, fils de Kish, est pr\u00e9sent\u00e9 comme le fondateur des grandes villes m\u00e9sopotamiennes et un grand chasseur, une activit\u00e9 violente marqu\u00e9e dans la Torah de connotations n\u00e9gatives comme en t\u00e9moigne la figure d\u2019Esav. Nimrod incarne donc un mod\u00e8le, celui du roi assyrien, chasseur et guerrier, il pr\u00e9figure l\u2019ennemi futur d\u2019Isra\u00ebl, ennemi certes historique mais aussi conceptuel. Le Midrash (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Midrash HaGadol<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">) va encore plus loin dans la subversion explicite du mod\u00e8le m\u00e9sopotamien : Nimrod y est d\u00e9crit comme celui qui, apr\u00e8s le d\u00e9luge, r\u00e9introduit l\u2019idol\u00e2trie, dont nous savons la port\u00e9e politique. Le nom m\u00eame de Nimrod serait d\u00e9riv\u00e9 de l\u2019h\u00e9breu <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">marad <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">(\u05de\u05b8\u05e8\u05b7\u05d3) qui signifie \u201cr\u00e9volt\u00e9\u201d, charriant l\u2019id\u00e9e de r\u00e9bellion contre Dieu.\u00a0<\/span><\/p><p>\u00a0<\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Toute la figure de Nimrod r\u00e9capitule et subvertit le mod\u00e8le th\u00e9ologico-politique m\u00e9sopotamien dont le r\u00e9cit biblique fait la critique et contre-lequel se d\u00e9veloppe les mod\u00e8les de la \u201cmonarchie des cieux\u201d qui va de Mo\u00efse \u00e0 Samuel, puis de la \u201cmonarchie circoncise\u201d qui va de Saul \u00e0 S\u00e9d\u00e9cias. Le mod\u00e8le babylonien de la royaut\u00e9, o\u00f9 le roi est fils et image du dieu sur terre et participe de toutes les sph\u00e8res de comp\u00e9tence du divin : rituel, l\u00e9gislation, conscription et taxation ; ce qui en fait <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">de facto <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">un souverain absolu. Ce mod\u00e8le politique est la corollaire du mod\u00e8le th\u00e9ologique pr\u00e9valent dans le proche-orient ancien, la superstructure id\u00e9ologique des monarchies du croissant fertile et \u00e0 l\u2019encontre de lequel se d\u00e9veloppe le mod\u00e8le biblique. Comme toute superstructure id\u00e9ologique d\u2019Etat, son adoption ou son rejet est souvent conditionn\u00e9e \u00e0 la situation g\u00e9opolitique internationale : de m\u00eame que les \u00c9tats d\u2019Europe de l\u2019Est furent contraint d\u2019accepter comme id\u00e9ologie d\u2019\u00c9tat le marxisme-l\u00e9ninisme, cette \u201cid\u00e9ologie froide\u201d pour reprendre l\u2019expression du penseur marxiste Kostas Papaioannou, les \u00c9tats soumis \u00e0 l\u2019Assyrie adopt\u00e8re son id\u00e9ologie d\u2019\u00c9tat et les formes de son culte, et ce d\u2019autant plus que c\u2019est bien le mod\u00e8le th\u00e9ologique assyrien qui sous tend la logique des trait\u00e9s de vassalit\u00e9 \u00e9tablis entre les Rois d\u2019Ashur et les rois vaincus, au nombre desquelles les rois de Juda. C\u2019est cette id\u00e9ologie et le mod\u00e8le politique qu\u2019elle charrie que le r\u00e9cit biblique d\u00e9nonce comme idol\u00e2trie, c\u2019est l\u2019adoration des forces de la nature comme premi\u00e8re \u00e9tape de divinisation de l\u2019appareil d\u2019\u00c9tat.\u00a0<\/span><\/p><p>\u00a0<\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">D\u00e8s avant la destruction par l\u2019Assyrie du royaume d&#8217;Isra\u00ebl en 722 avant l\u2019\u00e8re chr\u00e9tienne, le roi Ahaz de Juda s\u2019aligne politiquement avec le roi assyrien Tiglath-Phalazar III, et cons\u00e9quemment op\u00e8re une r\u00e9forme du culte du temple de YHWH \u00e0 J\u00e9rusalem pour le rendre conforme aux pratiques assyriennes (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Second Livre des Rois<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, XVI:18). \u00c9tat-tampon pris dans la tourmente de la guerre froide entre les superpuissances \u00e9gyptiennes et assyriennes, Juda \u00e0 du faire le non-choix de l\u2019alignement id\u00e9ologique auquel beaucoup de puissances de second rang ont d\u00fb se r\u00e9soudre au cours de la guerre froide du si\u00e8cle dernier, y compris l\u2019\u00c9tat moderne d\u2019Isra\u00ebl. Sa vie intellectuelle et religieuse s\u2019est largement retrouv\u00e9e \u00eatre le sous-produit de cette situation internationale. Le ou les r\u00e9dacteurs des textes bibliques offre ainsi un avertissement dans la figure de Nimrod, fils de Kish, c\u2019est \u00e0 dire produit prototypique du mod\u00e8le monarchique m\u00e9sopotamien qui fait de l\u2019\u00c9tat plus qu\u2019un fait de nature une extension de la domination divine et non pas comme dans le livre de Samuel, le produit d\u2019un <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">compromis<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> entre YHWH et les hommes. Cette courte glose du livre de la Gen\u00e8se est en soit un acte de r\u00e9sistance critique capital face \u00e0 l\u2019h\u00e9g\u00e9monie de la th\u00e9ologie politique assyrienne.\u00a0<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">La port\u00e9e politique de l&#8217;idol\u00e2trie qu\u2019\u00e9voque Moshe Halbertal et dont nous avons vu les racines et certains exemples dans le r\u00e9cit biblique r\u00e9sonne avec les avertissements d\u2019un autre penseur isra\u00e9lien connu pour sa radicalit\u00e9 quasi-proph\u00e9tique : Yeshayahu Leibowitz (1903-1994). Fervent sioniste, colonel de la Hagana pendant le si\u00e8ge de J\u00e9rusalem par la l\u00e9gion arabe en 1948 et juif orthodoxe sans remords, Leibowitz \u00e0 toujours mis en garde contre toute vision autre qu\u2019instrumentale de l\u2019\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl. Pour lui, l\u2019\u00c9tat n\u2019\u00e9tait pas une \u201cvaleur\u201d (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Erekh, <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">\u05e2\u05b5\u05e8\u05b6\u05da)\u00a0; il ne pouvait \u00eatre qu\u2019un moyen. Au soir de sa vie, d\u00e9sillusionn\u00e9 sur les potentialit\u00e9s positives du sionisme religieux auquel il \u00e9tait acquis dans sa jeunesse il \u00e9tait arriv\u00e9 \u00e0 une vision \u00e9pur\u00e9e du r\u00f4le de l\u2019\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl qui ne devait r\u00e9pondre qu\u2019au besoin des Juifs de se gouverner eux-m\u00eame sur leur terre. Le sionisme et l\u2019\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl ont une <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">fonction <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">politique mais n\u2019ont pas de <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">valeur<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> religieuse. <\/span><b>Le renversement des concepts qui fait de l\u2019\u00c9tat une fin en soi portait pour Leibowitz un nom : le fascisme. L\u2019attribution d\u2019une valeur sacr\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00c9tat, lui aussi porte un nom : l\u2019idol\u00e2trie.\u00a0<\/b><\/p><p>\u00a0<\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">L\u2019\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl contemporain est le produit d\u2019une crise historique, tout comme la monarchie isra\u00e9lite antique. Il fut aussi le fruit d\u2019une s\u00e9rie de compromis, \u00e9tant un \u00c9tat qui renouvelle l\u2019ind\u00e9pendance nationale des Juifs sur la terre de leurs anc\u00eatre et s\u2019inscrit donc dans une longue tradition h\u00e9rit\u00e9e mais qui ne s&#8217;inscrit pourtant pas dans le cadre d\u2019une restauration messianique et qui ne pouvait avoir aucune pr\u00e9tention \u00e0 une autorit\u00e9 religieuse pour le monde juif; un \u00c9tat pens\u00e9 par des socialistes mais qui s&#8217;alignent avec les d\u00e9mocraties de march\u00e9 durant la guerre froide et lib\u00e9ralisa progressivement son \u00e9conomie; un \u00c9tat juif en guerre avec des \u00c9tats arabes, mais qui a su maintenir, avec plus ou moins de bonne volont\u00e9e, un espace d\u2019expression d\u00e9mocratique pour sa minorit\u00e9 arabe. Mais les subtilit\u00e9s de ces compromis historiques sont \u00e0 leur tour progressivement menac\u00e9s par une nouvelle crise historique, qui favorise la mont\u00e9e d&#8217;acteurs politiques appelant \u00e0 une clarification, une radicalisation de l\u2019\u00c9tat, auxquelles ils veulent attribuer de nouvelles valeurs plus absolues.\u00a0<\/span><\/p><p>\u00a0<\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Il est int\u00e9ressant de revenir \u00e0 la d\u00e9finition du fascisme que donne une autorit\u00e9 en la mati\u00e8re, Benito Mussolini\u00a0: \u201c<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">En effet, pour le fasciste, tout est dans l\u2019\u00c9tat, et rien d\u2019humain ni de spirituel n\u2019existe et a fortiori n\u2019a de valeur, en dehors de l\u2019\u00c9tat. En ce sens, le fascisme est totalitaire, et l\u2019\u00c9tat fasciste, synth\u00e8se et unit\u00e9 de toute valeur, interpr\u00e8te, d\u00e9veloppe et domine toute la vie du peuple<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> \u201d [1]. Paradoxalement, cette vision totalitaire de l\u2019\u00c9tat s\u2019accompagne en pratique d\u2019une d\u00e9composition des institutions, car ces derni\u00e8res, qui d\u00e9limitent des p\u00e9rim\u00e8tres de comp\u00e9tences et distribuent le pouvoir en plusieurs centres qui s&#8217;\u00e9quilibrent entre eux, vient faire obstacle \u00e0 l&#8217;arbitraire des dirigeants fascistes. L\u2019\u00c9tat totalitaire fasciste n\u2019est pas une <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">res publica<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, il est la valeur au nom de laquelle l\u2019arbitraire le plus absolue s\u2019exerce, il investit les dirigeants politiques d\u2019une autorit\u00e9 illimit\u00e9e. En cela le fascisme est une reconduction sous les formes modernes de \u201cl&#8217;idol\u00e2trie\u201d telles que conceptualis\u00e9es par les r\u00e9dacteurs du texte biblique. Le fascisme est l&#8217;idol\u00e2trie d\u2019un monde s\u00e9cularis\u00e9. De m\u00eame qu\u2019aucune soci\u00e9t\u00e9 antique n\u2019\u00e9tait immunis\u00e9e face \u00e0 l&#8217;idol\u00e2trie, aucune soci\u00e9t\u00e9 contemporaine n\u2019est immunis\u00e9e face au fascisme. Alors que la d\u00e9mocratie isra\u00e9lienne traverse depuis plusieurs ann\u00e9es maintenant une crise prolong\u00e9e in\u00e9dite, et que les acquis du sionisme sont remis en cause de toutes parts, les notions de fascisme et d&#8217;idol\u00e2trie en contexte contemporain doivent faire l\u2019objet d\u2019un r\u00e9examen s\u00e9rieux, dont Yeshayahu Leibowitz et Moshe Halbertal ont pos\u00e9 les fondements conceptuels.<\/span><\/p><p>\u00a0<\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Note :\u00a0<\/span><\/p><p>\u00a0<\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">[1] MUSSOLINI, Benito, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">La Doctrine Fasciste, <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">3e \u00e9dition, 1938, p.16.<\/span><\/p><p>\u00a0<\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Bibliographie indicative :\u00a0<\/span><\/p><ul><li style=\"font-weight: 400;\" aria-level=\"1\"><span style=\"font-weight: 400;\">Henri Frankfort, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Kingship and the Gods: A Study of Ancient Near Eastern Religion as the Integration of Society and Nature<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, University of Chicago Press, 1978.<\/span><\/li><li style=\"font-weight: 400;\" aria-level=\"1\"><span style=\"font-weight: 400;\">Jean-Jacques Glassner, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Chroniques m\u00e9sopotamiennes<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, Les Belles Lettres, 1993\u00a0<\/span><\/li><li style=\"font-weight: 400;\" aria-level=\"1\"><span style=\"font-weight: 400;\">Robert Graves et Raphael Pata\u00ef, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Hebrew Myths: The Book of Genesis<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, 2022.\u00a0<\/span><\/li><li style=\"font-weight: 400;\" aria-level=\"1\"><span style=\"font-weight: 400;\">Moshe Halbertal et Avishai Margalit, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Idolatry<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, Harvard University Press, 2005.<\/span><\/li><li style=\"font-weight: 400;\" aria-level=\"1\"><span style=\"font-weight: 400;\">Yeshayahu Leibowitz, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Judaism, Human Values and the Jewish State<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, Harvard University Press, 1992.\u00a0<\/span><\/li><li style=\"font-weight: 400;\" aria-level=\"1\"><span style=\"font-weight: 400;\">Kostas Papaioannou, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">L\u2019id\u00e9ologie froide, essais sur le d\u00e9p\u00e9rissement du marxisme<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, \u00c9ditions de l\u2019Encyclop\u00e9die des Nuisances, 2009.\u00a0<\/span><\/li><\/ul><p>\u00a0<\/p>\t\t\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le 30 novembre 2025 \u00e0 l\u2019Institut Van Leer de J\u00e9rusalem dans le cadre d\u2019un colloque hommage au philosophe juif \u00e9tats-uniens Michael Walzer, Moshe Halbertal offrait au public une reflection sur la notion de souverainet\u00e9 et la tension que celle-ci entretien avec la sph\u00e8re religieuse dans le r\u00e9cit biblique, notamment le livre des Juges. Son intervention appelait \u00e0 quelques r\u00e9flexions que nous pr\u00e9sentons ici. Halbertal rappelait&#8230; <\/p>\n<p class=\"more\"><a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/idolatrie-fascisme-genealogie-biblique-dune-mutation-contemporaine\/\">Read More<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":57,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"ngg_post_thumbnail":0,"footnotes":""},"categories":[39,48],"tags":[],"class_list":["post-2468","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pensees-juives","category-tous-les-articles","is-cat-link-borders-light is-cat-link-rounded"],"acf":[],"jetpack_featured_media_url":"","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2468","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/users\/57"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2468"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2468\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2475,"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2468\/revisions\/2475"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2468"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2468"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2468"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}