{"id":2444,"date":"2026-03-10T15:37:45","date_gmt":"2026-03-10T14:37:45","guid":{"rendered":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/?p=2444"},"modified":"2026-03-10T16:28:43","modified_gmt":"2026-03-10T15:28:43","slug":"universitaires-et-pensee-politique-pour-qui-ecrit-on","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/universitaires-et-pensee-politique-pour-qui-ecrit-on\/","title":{"rendered":"Universitaires et pens\u00e9e politique : pour qui \u00e9crit-on ?"},"content":{"rendered":"\t\t<div data-elementor-type=\"wp-post\" data-elementor-id=\"2444\" class=\"elementor elementor-2444\">\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-element elementor-element-5888989d e-flex e-con-boxed e-con e-parent\" data-id=\"5888989d\" data-element_type=\"container\">\n\t\t\t\t\t<div class=\"e-con-inner\">\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-element elementor-element-3c4b51d elementor-widget elementor-widget-heading elh-el heading\" data-id=\"3c4b51d\" data-element_type=\"widget\" data-settings=\"{&quot;design_style&quot;:&quot;style_3&quot;}\" data-widget_type=\"heading.default\">\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-widget-container\">\n\t\t\t\t\t        <div class=\"tf-section-heading tf-section-heading__with-border pl-65\">\n            <h2 class=\"tf-title mb-0\">Comment d\u00e9mocratiser la prise de parole politique ? Il n'est pas facile d\u2019exercer le r\u00f4le d\u2019\u201dintellectuel\u201d, tout en s'engageant pour la participation du plus grand nombre au d\u00e9bat public. En effet, en publiant des ouvrages de pens\u00e9e politique potentiellement techniques et donc peu accessibles, en \u00e9tant mis en avant dans le d\u00e9bat au risque de monopoliser la parole, l'intellectuel ne risque-t-il pas d\u2019aller \u00e0 l\u2019encontre de ce qu\u2019il pr\u00eache ? La description de quelques tiraillements de l\u2019intelligentsia fran\u00e7aise du XXe si\u00e8cle offre ainsi l\u2019occasion d\u2019une courte r\u00e9flexion sur le r\u00f4le de l\u2019universitaire dans le d\u00e9bat public : son savoir acad\u00e9mique lui conf\u00e8re-t-il une l\u00e9gitimit\u00e9 particuli\u00e8re \u00e0 s\u2019exprimer ? Si oui, comment peut-il \u00e9viter l\u2019\u00e9cueil suppos\u00e9ment anti-d\u00e9mocratique de l\u2019\u00e9litisme ?                <span class=\"border-shape hide-after\"><\/span>\n            <\/h2>\n        <\/div>\n\n        \n        \t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-element elementor-element-2191c20f elementor-widget elementor-widget-text-editor\" data-id=\"2191c20f\" data-element_type=\"widget\" data-widget_type=\"text-editor.default\">\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t<ul><li aria-level=\"1\"><b>Le \u00ab paradoxe du gauchisme \u00bb<\/b><\/li><\/ul><p><span style=\"font-weight: 400;\">Transmettre ses convictions, c\u2019est aussi parfois transmettre ses contradictions. Virginie Linhart est la fille de Robert Linhart, intellectuel connu pour son engagement en usine dans les suites de mai 68[1], qui tente de se donner la mort en 1981, avant d\u2019entrer dans une p\u00e9riode de mutisme prolong\u00e9. Pour mieux comprendre son p\u00e8re, et plus g\u00e9n\u00e9ralement l\u2019\u00e9ducation qu\u2019elle a re\u00e7ue, elle \u00e9crit en 2008 <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Le jour o\u00f9 mon p\u00e8re s\u2019est tu <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">: un compte-rendu de son enqu\u00eate aupr\u00e8s d\u2019autres \u00ab enfants de mai 68 \u00bb, d\u2019autres personnes de sa g\u00e9n\u00e9ration, ayant elles aussi \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9es par d\u2019importantes figures intellectuelles de la gauche fran\u00e7aise de la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle. En lisant les t\u00e9moignages recueillis, on est frapp\u00e9 par une contradiction que les personnes interrog\u00e9es ne manquent pas de soulever elles-m\u00eames :<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab Le paradoxe du gauchisme, c\u2019est que c\u2019est une culture \u00e9litiste, ultra-litt\u00e9raire, issue de la r\u00e9volution surr\u00e9aliste, qui se veut aussi du c\u00f4t\u00e9 du peuple, dans la lutte des classes et hors de la soci\u00e9t\u00e9.[2] \u00bb<\/span><\/p><p>\u00a0<\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">En effet, nombre d\u2019\u00a0\u00ab\u00a0enfants de mai 68\u00a0\u00bb ont \u00e9t\u00e9 encourag\u00e9s par leurs parents soixante-huitards \u00e0 accomplir de longues et prestigieuses \u00e9tudes\u2026 Y compris dans des structures d\u2019enseignement aux antipodes de leur mode de vie et de leurs valeurs, comme certains lyc\u00e9es parisiens connus pour leur public bourgeois. Ainsi Claudia Senik, fille d\u2019Andr\u00e9 Senik, a-t-elle \u00e9t\u00e9 scolaris\u00e9e \u00e0 l&#8217;\u00c9cole alsacienne \u00e0 Paris. Le jour o\u00f9 elle passe le test d\u2019admission, son p\u00e8re l\u2019accompagne mais lui glisse \u00e0 l\u2019oreille: \u00ab Souviens-toi toujours que ces gens sont nos ennemis de classe ! \u00bb [3].<\/span><\/p><p>\u00a0<\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Pourtant, tout en favorisant la politisation et l\u2019engagement de leur prog\u00e9niture, ces intellectuels appellent classiquement de leurs v\u0153ux l\u2019action politique du \u00ab peuple \u00bb, donc d\u2019une partie de la population entreprenant rarement des \u00e9tudes sup\u00e9rieures longues. Le fait qu\u2019ils valorisent autant la recherche d\u2019excellence universitaire suscite donc le doute : selon eux, le niveau d\u2019\u00e9tudes serait-il li\u00e9 d\u2019une fa\u00e7on ou d\u2019une autre \u00e0 la qualit\u00e9 de l\u2019engagement politique ? Auquel cas, comment pensent-ils l\u2019engagement des ouvriers, des employ\u00e9s \u2013 cat\u00e9gories socio-professionnelles les moins \u00ab \u00e9duqu\u00e9es \u00bb en France, et pourtant acteurs par excellence de la politique, dans une perspective de gauche radicale ? En bref, il s\u2019agit de se demander quelle forme de l\u00e9gitimit\u00e9 le savoir des \u00ab intellectuels \u00bb, des universitaires, leur conf\u00e8re en politique \u2013 la l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e9tant ici comprise, dans la continuit\u00e9 de l\u2019oeuvre de Max Weber, comme le fait que d\u2019autres que nous soient convaincus qu\u2019on est fond\u00e9 \u00e0 agir tel qu\u2019on le fait.\u00a0\u00a0<\/span><\/p><p>\u00a0<\/p><ul><li aria-level=\"1\"><b>Le savoir comme facteur de l\u00e9gitimation : la place de l\u2019information en politique<\/b><\/li><\/ul><p>\u00a0<\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Qu\u2019entend-on exactement par \u00ab savoir \u00bb ? S\u2019agit-il de r\u00e9f\u00e9rences th\u00e9oriques, de donn\u00e9es chiffr\u00e9es, d\u2019exp\u00e9riences v\u00e9cues ? En premi\u00e8re analyse, on peut se pencher sur le savoir dit \u00ab\u00a0expert \u00bb, reposant sur l\u2019information et permettant l\u2019action politique. Si celui-ci donne une valeur ajout\u00e9e \u00e0 l\u2019opinion en la rationalisant, il ne peut pas pour autant s\u2019imposer comme source principale de l\u00e9gitimit\u00e9 de la prise de parole en d\u00e9mocratie &#8211; au risque d\u2019exclure une partie de la population du d\u00e9bat public.<\/span><\/p><p>\u00a0<\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Une opinion semble g\u00e9n\u00e9ralement plus solide lorsqu\u2019on l\u2019estime inform\u00e9e, \u00ab \u00e9clair\u00e9e \u00bb ; on rangera dans la cat\u00e9gorie d\u2019 \u00ab information \u00bb tout type de donn\u00e9e ancrant l\u2019opinion dans la r\u00e9alit\u00e9. On peut ainsi penser au nombre croissant de rapports d\u2019experts command\u00e9s par le personnel politique pour pr\u00e9parer puis justifier leurs d\u00e9cisions \u2013 l\u2019 \u00ab expertise \u00bb \u00e9tant une forme de savoir orient\u00e9e vers l\u2019action et renvoyant \u00e0 des faits. En effet, les d\u00e9cisions politiques sont soumises \u00e0 un imp\u00e9ratif d\u2019efficacit\u00e9, tentant de r\u00e9pondre \u00e0 des besoins tr\u00e8s concrets, avec des cons\u00e9quences non moins concr\u00e8tes : elles influent sur le prix des aliments, la qualit\u00e9 de l\u2019air qu\u2019on respire, ou encore le temps pass\u00e9 dans les transports pour aller au travail. A partir de l\u00e0, il para\u00eet \u00e9vident qu\u2019au-del\u00e0 des id\u00e9aux personnels, une position politique qui pr\u00e9tend \u00e0 l\u2019efficacit\u00e9 doit prendre en compte un certain nombre de donn\u00e9es factuelles. \u00a0 \u00a0 \u00a0 <\/span> <span style=\"font-weight: 400;\"><br \/><\/span><span style=\"font-weight: 400;\"> Le caract\u00e8re \u00ab inform\u00e9 \u00bb d\u2019une d\u00e9cision est donc une double ressource en politique : non seulement il est suppos\u00e9 augmenter les chances de r\u00e9ussite de l\u2019action entreprise, mais il est \u00e9galement vecteur de l\u00e9gitimit\u00e9 en conf\u00e9rant \u00e0 la d\u00e9cision une assise jug\u00e9e rationnelle. Cette tendance semble se retrouver dans le d\u00e9bat politique entre particuliers : la tradition d\u00e9mocratique r\u00e9publicaine ne valorise-t-elle pas l\u2019image d\u2019un \u00e9lecteur \u00ab \u00e9clair\u00e9 \u00bb, se renseignant minutieusement avant de faire son choix ? A ce stade, rien n\u2019emp\u00eache d\u2019imaginer une discussion collective laissant en droit la place \u00e0 tout le monde, chacun \u00e9tant laiss\u00e9 libre de se documenter afin d\u2019accro\u00eetre la l\u00e9gitimit\u00e9 de sa prise de position. Ainsi, si les intellectuels occupaient une place privil\u00e9gi\u00e9e dans le d\u00e9bat, ce serait en vertu du caract\u00e8re hautement inform\u00e9 de leur jugement.<\/span><\/p><p>\u00a0<\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">En r\u00e9alit\u00e9, trois nuances doivent \u00eatre apport\u00e9es \u00e0 cette hypoth\u00e8se largement fictive.<\/span><span style=\"font-weight: 400;\"><br \/><\/span> <span style=\"font-weight: 400;\">Premi\u00e8rement, le type de savoir dont disposent les intellectuels n\u2019est pas pr\u00e9cis\u00e9ment \u00ab\u00a0expert\u00a0\u00bb\u00a0: selon la d\u00e9finition classique de l&#8217;expertise en sciences sociales, celle-ci n\u2019est pas statutaire mais relationnelle [4]. Cela signifie qu\u2019un savoir tire sa qualit\u00e9 d\u2019 \u00ab expert \u00bb, non pas de son contenu, mais de la situation et des r\u00e8gles pr\u00e9sidant \u00e0 sa production : est expert, celui qui est consult\u00e9 pour r\u00e9pondre \u00e0 un probl\u00e8me politique donn\u00e9. Si toute personne peut ainsi \u00eatre amen\u00e9e \u00e0 jouer le r\u00f4le d\u2019expert, y compris des universitaires, la position de ceux-ci est alors ambigu\u00eb \u2013 puisque d\u2019ordinaire, la recherche universitaire et la science tirent une part de leur l\u00e9gitimit\u00e9 de leur ind\u00e9pendance et de leur caract\u00e8re d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9. Ce n\u2019est donc pas en tant qu\u2019 \u00ab experts \u00bb que les intellectuels interviennent dans le d\u00e9bat public, dans le cas qui nous int\u00e9resse.<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\"><br \/><\/span><span style=\"font-weight: 400;\"> Par ailleurs, les \u00e9tudes portant sur la notion de \u00ab comp\u00e9tence politique \u00bb (qui renvoie globalement \u00e0 l\u2019int\u00e9r\u00eat pour la politique, la capacit\u00e9 \u00e0 en manier les termes techniques et l\u2019envie de s\u2019y impliquer) tendent au contraire \u00e0 mettre en \u00e9vidence un faible r\u00f4le de l\u2019information dans la participation des citoyens au d\u00e9bat public. Le politiste Lo\u00efc Blondiaux retrace l\u2019histoire de la notion dans son article \u00ab Faut-il se d\u00e9barrasser de la notion de comp\u00e9tence politique ? Retour critique sur un concept classique de la science politique \u00bb [5]. Il y distingue deux dimensions du terme de \u00ab comp\u00e9tence \u00bb : une d\u2019ordre cognitif (\u00eatre comp\u00e9tent signifierait avoir une \u00ab connaissance approfondie \u00bb des r\u00e9alit\u00e9s politiques), et une d\u2019ordre politique ou juridique, ayant trait \u00e0 la l\u00e9gitimit\u00e9 de celui qui s\u2019exprime (\u00eatre comp\u00e9tent conf\u00e9rerait alors \u00ab le droit de juger ou de d\u00e9cider \u00bb en ce qui concerne la politique). Les \u00e9tudes sur le sujet se sont longtemps int\u00e9ress\u00e9es au premier de ces deux pans, en tentant d\u2019\u00e9valuer les \u00ab connaissances \u00bb des personnes interrog\u00e9es en mati\u00e8re de politique. Les r\u00e9sultats obtenus, assez constants au fil des \u00e9tudes et des d\u00e9cennies, sont formels &#8211; et nous fournissent notre deuxi\u00e8me et notre troisi\u00e8me nuances face \u00e0 l\u2019hypoth\u00e8se \u00e9voqu\u00e9e plus haut. D\u2019une part, le niveau d\u2019information global de la population est relativement bas. Les choix politiques effectu\u00e9s par les citoyens, notamment au moment de voter, sont donc bien moins \u201c\u00e9clair\u00e9s\u201d qu\u2019on ne le croit. De plus, on constate \u00e9galement un \u00ab in\u00e9gal acc\u00e8s \u00e0 l\u2019information politique des diff\u00e9rentes cat\u00e9gories sociales \u00bb [6], les classes populaires \u00e9tant statistiquement les moins inform\u00e9es ; il est donc na\u00eff et injuste de penser que le fait de peu s\u2019informer d\u00e9pend d\u2019un seul manque de volont\u00e9 de la part des personnes concern\u00e9es. \u00a0<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\"><br \/><\/span><span style=\"font-weight: 400;\">A consid\u00e9rer que l\u2019on prend la parole dans le d\u00e9bat public en vertu du niveau d\u2019information dont on dispose \u00e0 titre individuel, il faudrait donc conclure \u00e0 une l\u00e9gitimit\u00e9 globalement tr\u00e8s faible d\u2019une importante partie de la population (qui serait encore amoindrie dans le cas des classes populaires).<\/span><\/p><p>\u00a0<\/p><ul><li aria-level=\"1\"><b>La politique, une question morale avant d\u2019\u00eatre une question de connaissance<\/b><\/li><\/ul><p>\u00a0<\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Ce dernier constat para\u00eet bien peu d\u00e9mocratique \u2013 qu\u2019en est-il de l\u2019\u00e9gale pr\u00e9tention des citoyens au vote et \u00e0 la participation \u00e0 la d\u00e9cision ? Heureusement, la politique n\u2019est pas r\u00e9ductible \u00e0 des questions de connaissance ; il peut m\u00eame s\u2019av\u00e9rer dangereux d\u2019accorder une trop grande l\u00e9gitimit\u00e9 au savoir acad\u00e9mique ou expert dans le d\u00e9bat public. <\/span><\/p><p>\u00a0<\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Tout d\u2019abord, l\u2019efficacit\u00e9 d\u2019une politique publique (et donc la justesse de l\u2019opinion la d\u00e9fendant) n\u2019est jamais garantie par la quantit\u00e9 d\u2019expertises la promouvant, pour de multiples raisons \u2013 l\u2019une d\u2019entre elles \u00e9tant que les disciplines traitant du monde social et \u00e9conomique ne sont pas des sciences exactes.\u00a0 \u00a0 <\/span> <span style=\"font-weight: 400;\"><br \/><\/span><span style=\"font-weight: 400;\"> De plus, les d\u00e9cisions politiques ne sont jamais purement techniques, en ce qu\u2019elles charrient des enjeux moraux : la capacit\u00e9 \u00e0 prendre position face \u00e0 des probl\u00e8mes sociaux (comme la fin de vie, la GPA\u2026) est vraisemblablement li\u00e9e au syst\u00e8me de valeurs adopt\u00e9, \u00e0 la propension \u00e0 l\u2019empathie, plut\u00f4t qu\u2019aux seules connaissances sur le sujet trait\u00e9. On ne tire donc pas sa l\u00e9gitimit\u00e9 de son opinion ou de son engagement de son niveau d\u2019\u00e9rudition mais, par exemple, du simple fait d\u2019appartenir \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9, et d\u2019\u00eatre \u00e0 ce titre au moins indirectement concern\u00e9 par la plupart de ses questions[7] ; ou encore, du fait de disposer d\u2019un sens moral (facult\u00e9 que l\u2019on consid\u00e8re comme universellement r\u00e9partie, et d\u00e9corr\u00e9l\u00e9e de la connaissance). Dans ce cas, on n\u2019est plus si s\u00fbr de ce qui justifierait une mise \u00e0 l\u2019honneur des intellectuels (qui ne sont ni plus, ni moins moraux que les autres citoyens) dans le d\u00e9bat public.<\/span><\/p><p>\u00a0<\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Et en effet, dans son article \u00ab Intellectuels : les ombres changeantes de mai 68 \u00bb [8], l\u2019historien Bernard Brillant pr\u00e9sente mai 68 comme le catalyseur d\u2019une crise de l\u00e9gitimit\u00e9 des intellectuels fran\u00e7ais, les obligeant \u00e0 repenser leur fonction politique. Leur r\u00f4le de \u00ab\u00a0porte-paroles \u00bb privil\u00e9gi\u00e9s de la classe populaire se voit remis en question lorsque l\u2019espace public est investi par des travailleurs et une jeunesse \u00e9tudiante et lyc\u00e9enne tr\u00e8s mobilis\u00e9s, y portant eux-m\u00eames leurs revendications.\u00a0 De fa\u00e7on plus g\u00e9n\u00e9rale, la conception traditionnelle de l\u2019\u00e9ducation elle-m\u00eame, comme transmission verticale du savoir, allant d\u2019un professeur \u00ab\u00a0sachant \u00bb \u00e0 des \u00e9l\u00e8ves \u00ab ignorants \u00bb, est contest\u00e9e \u2013 pour les relations de pouvoir qu\u2019elle instaure, et pour le peu de cas qu\u2019elle fait des savoirs non-acad\u00e9miques, comme ceux issus de l\u2019exp\u00e9rience personnelle par exemple. En effet, dans le cas des exemples susmentionn\u00e9s de la GPA et de la fin de vie, le r\u00e9cit d\u2019exp\u00e9rience de m\u00e8res porteuses ou de proches de malades en soins palliatifs semble devoir \u00eatre \u00e9cout\u00e9 avec au moins autant d\u2019attention que l\u2019avis de m\u00e9decins et de sp\u00e9cialistes de la sant\u00e9. Il para\u00eet donc essentiel de ne pas r\u00e9duire le savoir \u00e0 sa dimension acad\u00e9mique, l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue pouvant \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme vectrice d\u2019une forme de savoir \u2013 en partie transmissible par le biais du t\u00e9moignage \u2013 l\u00e9gitimant elle aussi la prise de parole. De fa\u00e7on plus g\u00e9n\u00e9rale, et comme l\u2019explique Brillant, \u00ab L\u2019intellectuel est [&#8230;] l\u2019objet d\u2019une contestation radicale de son r\u00f4le de sp\u00e9cialiste des \u201cchoses de l\u2019esprit\u201d, de sa place dans la division du travail, et de cette division elle-m\u00eame, au nom d\u2019une remise en cause de la s\u00e9paration manuels\/intellectuels\u00a0\u00bb. [9]<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\"><br \/><\/span><span style=\"font-weight: 400;\"> Ainsi, non seulement on ne peut fonder une l\u00e9gitimit\u00e9 prioritaire des intellectuels \u00e0 participer en d\u00e9bat public en vertu de leur savoir, mais on aboutit m\u00eame \u00e0 une relativisation de la valeur des connaissances d\u2019ordre acad\u00e9mique (et des titres universitaires) dans le monde politique. On en arriverait presque \u00e0 inverser la question de d\u00e9part : en quoi l\u2019intellectuel aurait-il un r\u00f4le particulier \u00e0 jouer dans le d\u00e9bat public ? Qu\u2019est-ce qui justifie qu\u2019il s\u2019y exprime autrement qu\u2019au simple titre de citoyen ?\u00a0\u00a0\u00a0<\/span><\/p><p>\u00a0<\/p><ul><li aria-level=\"1\"><b>\u00a0<\/b><b>L\u2019utilit\u00e9 du savoir acad\u00e9mique dans le d\u00e9bat public \u2013 quelques conditions et contradictions<\/b><\/li><\/ul><p>\u00a0<\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">En r\u00e9alit\u00e9, l\u2019objectif ici n\u2019est pas de d\u00e9nier tout int\u00e9r\u00eat au savoir acad\u00e9mique et \u00e0 la th\u00e9orie politique, loin de l\u00e0.\u00a0 <\/span><b>\u00a0\u00a0<\/b> <span style=\"font-weight: 400;\"><br \/><\/span><span style=\"font-weight: 400;\"> L\u2019action politique ne se r\u00e9duit pas \u00e0 la gestion de probl\u00e8mes ponctuels, elle est aussi rendue possible par le fait de pouvoir envisager un avenir commun sur le long terme. Les \u0153uvres th\u00e9oriques tentent de r\u00e9pondre \u00e0 ce besoin de disposer de cadres de pens\u00e9e, de principes et d\u2019objectifs coh\u00e9rents dans lesquels se projeter.\u00a0 <\/span><span style=\"font-weight: 400;\"><br \/><\/span><span style=\"font-weight: 400;\"> Par ailleurs, la philosophie, les sciences sociales consistent \u2013 sans s\u2019y r\u00e9duire \u2013 en un pr\u00e9cieux travail du langage. Il s\u2019agit de circonscrire les diff\u00e9rents sens qu\u2019on attache traditionnellement aux mots, de pr\u00e9venir les confusions, les glissements et les erreurs de communication, de se donner des cat\u00e9gories de pens\u00e9e pr\u00e9cises pour faire avancer la r\u00e9flexion. Les ressources langagi\u00e8res ainsi mises au point peuvent permettre \u00e0 chacun de mieux se saisir des probl\u00e8mes affront\u00e9s. \u00a0 <\/span> <span style=\"font-weight: 400;\"><br \/><\/span><span style=\"font-weight: 400;\"> Enfin, le retrait de l\u2019intellectuel de l\u2019urgence de l\u2019action politique efficace et quotidienne est aussi ce qui fait sa force : la possibilit\u00e9 d\u2019inscrire sa r\u00e9flexion dans le temps long est un luxe (car tout le monde n\u2019a pas le m\u00eame temps d\u2019esprit disponible \u00e0 consacrer aux questions de soci\u00e9t\u00e9), mais aussi un besoin en cette p\u00e9riode o\u00f9 r\u00e8gnent, pour nombre de penseurs, l\u2019instantan\u00e9it\u00e9 de la r\u00e9action et o\u00f9 s\u2019impose sans cesse la prise en charge de probl\u00e8mes de court et moyen termes.<\/span><\/p><p>\u00a0<\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Ces trois caract\u00e9ristiques nous am\u00e8nent \u00e0 consid\u00e9rer la recherche universitaire en sciences sociales et humaines, ainsi que la prise de parole des intellectuels dans le d\u00e9bat public, comme \u00e9tant d\u2019utilit\u00e9 publique. Cependant, elles ne peuvent remplir leur r\u00f4le qu\u2019\u00e0 condition de ne pas se replier dans une forme d\u2019entre-soi.<\/span><\/p><p>\u00a0<\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Si la figure de l\u2019 \u00ab intellectuel engag\u00e9 \u00bb, telle qu\u2019on l\u2019observe dans l\u2019histoire fran\u00e7aise du si\u00e8cle dernier, a globalement disparu, on peut \u2013 humblement \u2013 reporter les fruits de cette r\u00e9flexion \u00e0 la figure de l\u2019\u00e9tudiant(e) en sciences humaines, ou du contributeur\/de la contributrice \u00e0 une revue \u00e9tudiante (toute ressemblance avec l\u2019autrice de cet article serait bien \u00e9videmment fortuite). Comment faire lorsque l\u2019on souhaite s\u2019inscrire dans le d\u00e9bat public en tant qu\u2019universitaire, tout en en faisant un espace d\u00e9mocratique d\u2019inclusion de la parole de tous ?<\/span><span style=\"font-weight: 400;\"><br \/><\/span><span style=\"font-weight: 400;\">Si la connaissance et la r\u00e9flexion ne sont pas la simple marque d\u2019une \u00e9lite sociale, mais bien plut\u00f4t un facteur de transformation des conditions de vie de tous, c\u2019est qu\u2019elles doivent avoir vocation \u00e0 \u00eatre partag\u00e9es et d\u00e9battues collectivement, plut\u00f4t qu\u2019adress\u00e9es \u00e0 une poign\u00e9e de sp\u00e9cialistes. Et si la l\u00e9gitimit\u00e9 fondamentale \u00e0 prendre part au d\u00e9bat public ne provient pas de ces m\u00eames connaissance et r\u00e9flexion, mais, plus g\u00e9n\u00e9ralement, du simple fait d\u2019 \u00ab \u00eatre l\u00e0 \u00bb \u2013 c\u2019est donc que le savoir acad\u00e9mique, pour tout utile et enrichissant qu\u2019il soit dans le cadre de cette discussion collective, ne donne droit ni \u00e0 une monopolisation de la parole, ni \u00e0 une quelconque position de sup\u00e9riorit\u00e9, que pr\u00e9supposerait une partition binaire des participants entre \u00ab sachants \u00bb et \u00ab ignorants \u00bb. Cela suppose de reconna\u00eetre, \u00e0 la fois une sp\u00e9cificit\u00e9 et un int\u00e9r\u00eat propre du savoir acad\u00e9mique et du savoir expert, mais aussi l\u2019existence d\u2019un savoir plus large, issu de l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue, qui donne leur sens aux deux premiers. \u00a0 \u00a0 <\/span> <span style=\"font-weight: 400;\"><br \/><\/span><span style=\"font-weight: 400;\">Ce qui donne de la valeur \u00e0 notre proposition, d\u00e8s lors qu\u2019on l\u2019esp\u00e8re politique, c\u2019est donc son accessibilit\u00e9 (que l\u2019on tentera de ne pas rendre synonyme de \u00ab simplification \u00bb). Ces quelques pages, paradoxalement, s\u2019adressent prioritairement \u00e0 ceux qui \u00e9crivent, et dont le parcours, la profession et les pr\u00e9occupations sont similaires aux miens ; mais je ne manque pas d\u2019esp\u00e9rer qu\u2019elles trouveront un public plus large, dans l\u2019espoir que le cadre de la discussion, de m\u00eame que le groupe des \u00ab \u00e9crivants \u00bb, eux aussi, s\u2019\u00e9largissent.<\/span><\/p><p>\u00a0<\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Notes\u00a0:\u00a0<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">[1] Pour un compte-rendu de cette exp\u00e9rience, voir son ouvrage autobiographique <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">L&#8217;\u00c9tabli<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, initialement paru en 1978 aux Editions de Minuit.\u00a0<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">[2] Juliette Senik, fille du militant et enseignant de philosophie Andr\u00e9 Senik, dans<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\"> Le jour o\u00f9 mon p\u00e8re s\u2019est tu<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, Virginie Linhart, Paris, Seuil, 2008, p. 81.<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">[3] <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Ibid,<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> p. 85.<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">[4] A ce sujet, voir par exemple l\u2019ouvrage de Corinne Delmas, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Sociologie politique de l\u2019expertise<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, paru en 2011 aux \u00c9ditions La D\u00e9couverte.<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">[5] Blondiaux Lo\u00efc, \u201cFaut-il se d\u00e9barrasser de la notion de comp\u00e9tence politique ?. Retour critique sur un concept classique de la science politique\u201d, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Revue fran\u00e7aise de science politique<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> 2007\/6, Volume 57, p. 759-774.<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">[6] <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Ibid.<\/span><\/i><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">[7] On renverra ainsi \u00e0 l\u2019article de Blondiaux pour une r\u00e9flexion sur la l\u00e9gitimit\u00e9 de tous \u00e0 participer au d\u00e9bat public, dans une perspective de d\u00e9mocratie dite \u00ab d\u00e9lib\u00e9rative \u00bb : la rationalit\u00e9, ou la comp\u00e9tence politique, n\u2019est alors plus comprise comme un attribut individuel, mais comme ce qui se construit collectivement \u00e0 travers la discussion.<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">[8] BRILLANT, Bernard, <\/span><span style=\"font-weight: 400;\">2008. Intellectuels : les ombres changeantes de Mai 68. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Vingti\u00e8me Si\u00e8cle. Revue d&#8217;histoire, <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">2008\/2 n\u00b0 98, p.89-99. Disponible en ligne sur Cairn :<\/span> <a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2008-2-page-89?lang=fr\"><span style=\"font-weight: 400;\">https:\/\/shs.cairn.info\/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2008-2-page-89?lang=fr<\/span><\/a><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">[9] <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Ibid<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. <\/span><\/p>\t\t\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comment d\u00e9mocratiser la prise de parole politique ? Il n&#8217;est pas facile d\u2019exercer le r\u00f4le d\u2019\u201dintellectuel\u201d, tout en s&#8217;engageant pour la participation du plus grand nombre au d\u00e9bat public. En effet, en publiant des ouvrages de pens\u00e9e politique potentiellement techniques et donc peu accessibles, en \u00e9tant mis en avant dans le d\u00e9bat au risque de monopoliser la parole, l&#8217;intellectuel ne risque-t-il pas d\u2019aller \u00e0 l\u2019encontre&#8230; <\/p>\n<p class=\"more\"><a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/universitaires-et-pensee-politique-pour-qui-ecrit-on\/\">Read More<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":48,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"ngg_post_thumbnail":0,"footnotes":""},"categories":[43,48],"tags":[],"class_list":["post-2444","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-philosophie","category-tous-les-articles","is-cat-link-borders-light is-cat-link-rounded"],"acf":[],"jetpack_featured_media_url":"","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2444","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/users\/48"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2444"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2444\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2453,"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2444\/revisions\/2453"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2444"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2444"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2444"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}