{"id":2418,"date":"2026-03-01T19:26:07","date_gmt":"2026-03-01T18:26:07","guid":{"rendered":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/?p=2418"},"modified":"2026-04-07T17:58:49","modified_gmt":"2026-04-07T15:58:49","slug":"quest-ce-qui-fait-de-nous-des-juifs-entretien-avec-david-lemler-sur-linvention-du-judaisme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/quest-ce-qui-fait-de-nous-des-juifs-entretien-avec-david-lemler-sur-linvention-du-judaisme\/","title":{"rendered":"Qu\u2019est-ce qui fait de nous des Juifs ?  Entretien avec David Lemler sur &#8220;L\u2019Invention du juda\u00efsme&#8221;"},"content":{"rendered":"\t\t<div data-elementor-type=\"wp-post\" data-elementor-id=\"2418\" class=\"elementor elementor-2418\">\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-element elementor-element-2611c3cf e-flex e-con-boxed e-con e-parent\" data-id=\"2611c3cf\" data-element_type=\"container\">\n\t\t\t\t\t<div class=\"e-con-inner\">\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-element elementor-element-284cb3d elementor-widget elementor-widget-heading elh-el heading\" data-id=\"284cb3d\" data-element_type=\"widget\" data-settings=\"{&quot;design_style&quot;:&quot;style_3&quot;}\" data-widget_type=\"heading.default\">\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-widget-container\">\n\t\t\t\t\t        <div class=\"tf-section-heading tf-section-heading__with-border pl-65\">\n            <h2 class=\"tf-title mb-0\">Le philosophe David Lemler, Ma\u00eetre de conf\u00e9rences \u00e0 l\u2019UFR d\u2019\u00e9tudes arabes et h\u00e9bra\u00efques de Sorbonne Universit\u00e9 et sp\u00e9cialiste de la pens\u00e9e juive m\u00e9di\u00e9vale, a r\u00e9cemment publi\u00e9 chez Albin Michel un brillant ouvrage intitul\u00e9 L\u2019Invention du juda\u00efsme dans lequel il s\u2019emploie \u00e0 interroger la fa\u00e7on dont les Juifs se d\u00e9finissent eux-m\u00eames comme tels, \u00e0 travers trois moments clefs, de l\u2019Antiquit\u00e9 \u00e0 la modernit\u00e9 en passant par le Moyen-\u00c2ge. Il s\u2019agit l\u00e0 de mettre en \u00e9vidence l\u2019\u00e9volution - parfois et m\u00eame souvent discontinue - qu\u2019a connu la notion de \u00ab\u00a0juda\u00efsme\u00a0\u00bb, \u00e0 travers la mani\u00e8re r\u00e9flexive dont les Juifs en ont \u00e9labor\u00e9 au fil du temps une compr\u00e9hension sans cesse renouvel\u00e9e. Loin d\u2019\u00eatre fig\u00e9e, l\u2019 \u00ab\u00a0essence\u00a0\u00bb du juda\u00efsme n\u2019a ainsi cess\u00e9 d\u2019\u00eatre red\u00e9finie selon les contextes g\u00e9ographiques, politiques, historiques auxquels les Juifs \u00e9taient confront\u00e9s, lui donnant constamment un sens nouveau.                <span class=\"border-shape hide-after\"><\/span>\n            <\/h2>\n        <\/div>\n\n        \n        \t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-element elementor-element-54e02ec0 elementor-widget elementor-widget-text-editor\" data-id=\"54e02ec0\" data-element_type=\"widget\" data-widget_type=\"text-editor.default\">\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t<p><b>Marianne Cense<\/b><span style=\"font-weight: 400;\"> : <\/span><b>Vous avez choisi d\u2019intituler votre ouvrage \u00ab <\/b><b><i>L\u2019Invention du juda\u00efsme<\/i><\/b><b> \u00bb, et vous \u00e9crivez dans votre introduction [1] que nous devons lire dans ce terme d\u2019 \u00ab invention \u00bb son sens \u00ab plus ancien \u00bb, qui correspond \u00e0 celui de d\u00e9couverte. Pouvez-vous revenir sur cette notion, qui permet de comprendre le juda\u00efsme non pas comme un concept dont le sens serait fig\u00e9 mais bien plut\u00f4t en constant renouvellement ?<\/b><\/p><p><b>David Lemler<\/b><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">: Le titre est d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment provocateur et fait \u00e9cho \u00e0 celui de l\u2019ouvrage de Shlomo Sand\u00a0: <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Comment le peuple juif fut invent\u00e9<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> (2008). L\u2019id\u00e9e est de redonner un sens positif \u00e0 la notion d\u2019invention en montrant comment la tradition juive s\u2019\u00e9labore par une s\u00e9rie d\u2019inventions et de r\u00e9inventions. Ce titre a en cela deux significations. Il parle d\u2019une part de la mani\u00e8re dont le juda\u00efsme a \u00e9t\u00e9 invent\u00e9 mais il \u00e9voque aussi l\u2019enqu\u00eate que j\u2019ai men\u00e9e sur les archives de ce que l\u2019on met derri\u00e8re la notion de juda\u00efsme.<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Il y a une difficult\u00e9 \u00e0 d\u00e9signer l\u2019objet de cette invention par un mot, \u00e0 d\u00e9faut de mieux\u00a0j\u2019ai utilis\u00e9 la notion de \u00ab\u00a0juda\u00efsme\u00a0\u00bb, mot qui a aussi une histoire et qui, d\u2019apr\u00e8s D. Boyarin, est une invention elle-m\u00eame moderne [2]. C\u2019est \u00e0 l\u2019\u00e9poque moderne que les Juifs utilisent ce terme pour se rapporter \u00e0 leur religion. La terminaison en \u00ab\u00a0-isme\u00a0\u00bb est r\u00e9v\u00e9latrice, on comprend que la notion traduit une vision du monde. \u00c0 ce moment de l\u2019histoire, le juda\u00efsme correspond \u00e0 une religion pouvant \u00eatre s\u00e9par\u00e9e des Juifs comme groupe la pratiquant, elle d\u00e9signe alors \u00e0 proprement parler la tradition religieuse des Juifs. Dans mon livre, il ne s\u2019agit pas seulement de comprendre par juda\u00efsme ce sens que lui a donn\u00e9 la modernit\u00e9 mais de le comprendre de fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale comme la d\u00e9finition que les Juifs donnent \u00e0 leur r\u00e9alit\u00e9, leur tradition, \u00e0 ce qui d\u00e9termine ce pourquoi ils sont Juifs. C\u2019est ce sens que l\u2019on retrouve dans le sous-titre\u00a0: \u00ab\u00a0Comment les Juifs se d\u00e9finissent eux-m\u00eames\u00a0\u00bb.<\/span><\/p><p><b>MC <\/b><b>:<\/b><b> Il s\u2019agit ainsi dans votre livre d\u2019interroger et d\u2019enqu\u00eater sur la mani\u00e8re dont les Juifs se sont pens\u00e9s au fil du temps, c\u2019est-\u00e0-dire ont cherch\u00e9 \u00e0 comprendre ce qui faisait d\u2019eux justement des Juifs. Vous identifiez trois p\u00e9riodes clefs qui proposent chacune une formulation distincte de la question de ce qu\u2019est le fait juif. La premi\u00e8re \u00e9tape de votre recherche est l\u2019Antiquit\u00e9 avec comme point de d\u00e9part le Talmud. Pourquoi partir d\u2019abord de ce qui constitue la Torah orale ?<\/b><\/p><p><b>DL\u00a0<\/b><span style=\"font-weight: 400;\">: Pour provoquer encore un peu, je dirais que la Bible parle \u00e9videmment d\u2019Isra\u00ebl, mais qu\u2019elle ne r\u00e9fl\u00e9chit pas sur la port\u00e9e de ce terme. Je ne commence pas par la Bible car ce qui m\u2019int\u00e9resse est la mani\u00e8re dont les Juifs r\u00e9fl\u00e9chissent \u00e0 ce pourquoi ils sont juifs. Ce moment r\u00e9flexif n\u2019appara\u00eet pas dans le texte biblique, mais dans la Torah orale. Il y a bien s\u00fbr des \u00e9laborations parall\u00e8les de la question, notamment chez le philosophe juif hell\u00e9nis\u00e9 Philon d\u2019Alexandrie. Mais il s\u2019agit pour moi de faire une histoire longue de ce probl\u00e8me et Philon n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9 dans la tradition. \u00c0 l&#8217;inverse, dans le Talmud, on voit bien comment est d\u00e9fini ce qu&#8217;est \u00eatre Juif, et cette d\u00e9finition va \u00eatre r\u00e9investie, transform\u00e9e, repens\u00e9e, dans les strates post\u00e9rieures de l\u2019histoire, \u00e0 l\u2019\u00e9poque m\u00e9di\u00e9vale puis moderne. Or, il s\u2019agit l\u00e0 de suivre le fil de cette conception que la tradition a gard\u00e9 en m\u00e9moire pour voir de quelle mani\u00e8re les \u00e9poques qui lui succ\u00e8dent lui donnent un sens et la traitent en la r\u00e9inventant.<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\"><strong>MC :<\/strong> <\/span><b>Vous revenez dans le premier chapitre de votre livre [3] sur le c\u00e9l\u00e8bre \u00e9pisode du trait\u00e9 <\/b><b><i>Shabbat<\/i><\/b><b> du Talmud de Babylone, durant lequel un candidat \u00e0 la conversion se pr\u00e9sente d\u2019abord face \u00e0 Shamma\u00ef puis face \u00e0 Hillel, deux sages rivaux du Ier si\u00e8cle avant notre \u00e8re, en leur demandant de le convertir \u00e0 condition de lui enseigner toute la Torah alors qu\u2019il se tient sur un pied. En quoi cette sc\u00e8ne est selon vous repr\u00e9sentative de la fa\u00e7on dont le fait juif \u00e9tait con\u00e7u durant l\u2019Antiquit\u00e9 ?<\/b><\/p><p><b>DL\u00a0<\/b><span style=\"font-weight: 400;\">: Cette sc\u00e8ne est paradigmatique, elle cristallise les enjeux de la question qui m\u2019int\u00e9resse. C\u2019est l\u2019un des quelques passages du Talmud o\u00f9 l\u2019on pose la question g\u00e9n\u00e9rale de ce qu\u2019est la Torah, elle pose la question de l\u2019ensemble. Avec d\u2019autres textes que j\u2019ai s\u00e9lectionn\u00e9s, ce passage permet de comprendre comment la question est pos\u00e9e en termes g\u00e9n\u00e9raux et \u00e0 la diff\u00e9rence de la plupart des passages talmudiques qui abordent et discutent un passage pr\u00e9cis de la Torah, un aspect pr\u00e9cis de la <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">halakha<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">.<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">La particularit\u00e9 de ce passage est que la question vient de l\u2019ext\u00e9rieur, d\u2019un homme qui n\u2019est pas Juif mais candidat \u00e0 la conversion. Et ce qui m\u2019int\u00e9resse sp\u00e9cifiquement ce sont les deux r\u00e9actions oppos\u00e9es des Sages\u00a0: il y a d\u2019un c\u00f4t\u00e9 \u2013 avec Shamma\u00ef \u2013 le refus de r\u00e9pondre \u00e0 la question, le refus de la question elle-m\u00eame. Cela signifie que l\u2019on ne peut pas r\u00e9sumer la Torah, qui est irr\u00e9ductible \u00e0 une quelconque d\u00e9finition. Et de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 il y a Hillel\u00a0qui accepte de convertir le pr\u00e9tendant en donnant une r\u00e9ponse \u00e0 sa question par ce qu\u2019on appelle la r\u00e8gle d\u2019or\u00a0: \u00ab Ce qui t\u2019es ha\u00efssable, ne le fais pas \u00e0 ton prochain, c\u2019est l\u00e0 l\u2019ensemble de toute la Torah, le reste est son commentaire, va \u00e9tudier \u00bb [4]. C\u2019est cette structure qui m\u2019int\u00e9resse car elle correspond aux deux p\u00f4les que contient la question. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, avec Shamma\u00ef, le p\u00f4le de la \u00ab\u00a0facticit\u00e9\u00a0\u00bb, de l\u2019irr\u00e9ductibilit\u00e9 de l\u2019existence juive \u00e0 autre chose qu\u2019elle-m\u00eame et de l\u2019autre avec Hillel le p\u00f4le de la \u00ab\u00a0r\u00e9flexivit\u00e9\u00a0\u00bb, qui entend donner une signification globale, g\u00e9n\u00e9rale \u00e0 l\u2019ensemble.\u00a0<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Et ce qui est parlant ici c\u2019est que la question se formule autour de la Torah : le concept de Torah est d\u00e9finitionnel, nous verrons plus tard que d\u2019autres concepts vont prendre cette place. En tout cas, l\u2019un des enjeux est bien de voir ici comment le Talmud \u00e9labore le concept de Torah comme loi et enseignement \u00e0 partir duquel les Juifs vont penser ce qui fait d\u2019eux des Juifs.<\/span><\/p><p><b>MC<\/b><span style=\"font-weight: 400;\"> : <\/span><b>Un changement cons\u00e9quent s\u2019esquisse d\u00e8s lors que nous entrons au Moyen-\u00c2ge avec l\u2019apparition de la notion de croyance qui devient un \u00e9l\u00e9ment central du juda\u00efsme, notamment sous la plume de Ma\u00efmonide. Comment comprendre le surgissement de la notion de \u00ab croyance \u00bb au sein de la pens\u00e9e juive ?<\/b><\/p><p><b>DL\u00a0<\/b><span style=\"font-weight: 400;\">: Je constitue la g\u00e9n\u00e9alogie du concept de croyance \u00e0 partir de Saadia Gaon jusqu\u2019\u00e0 Ma\u00efmonide qui donne une d\u00e9finition syst\u00e9matique de la croyance. La croyance devient un concept d\u00e9finitionnel de ce que c\u2019est d\u2019appartenir \u00e0 Isra\u00ebl. Dans les paragraphes qui suivent l\u2019\u00e9nonciation des treize articles de foi, Ma\u00efmonide \u00e9crit qu\u2019appartenir \u00e0 Isra\u00ebl c\u2019est croire et celui qui en doute sort de la communaut\u00e9.\u00a0<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Contrairement \u00e0 ce que l\u2019on pense souvent, dans la tradition juive, le concept de croyance ne devient central qu\u2019au X\u00e8me si\u00e8cle, \u00e0 travers des discussions tant \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur qu\u2019entre les communaut\u00e9s qui cohabitent dans le monde m\u00e9di\u00e9val domin\u00e9 par l\u2019Islam. L\u2019enjeu de d\u00e9finition est alors diff\u00e9rentiel\u00a0: se d\u00e9finir soi-m\u00eame autour de croyances sp\u00e9cifiques et par diff\u00e9rence avec les musulmans, mais aussi avec les juifs kara\u00eftes (qui ne reconnaissent pas la Torah orale) qui \u00e9voluent dans la m\u00eame sph\u00e8re g\u00e9ographique et intellectuelle.<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Mais un autre \u00e9l\u00e9ment important intervient, celui de la confrontation avec la philosophie grecque qui fait partie du paysage de l\u2019\u00e9poque. Dans ce sens, Saadia Gaon introduit le concept de croyance selon les termes du <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">kal\u0101m <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">[science religieuse de l\u2019Islam inspir\u00e9e de la philosophie grecque], c\u2019est-\u00e0-dire selon une mani\u00e8re de formuler des croyances sp\u00e9cifiques \u00e0 partir de raisonnements rationnels. Quand on parle de croyance, ce ne sont pas des croyances au sens de quelque chose qui serait diff\u00e9rent de la science : pour ces auteurs la croyance est du savoir, de la science, c\u2019est par exemple et d\u2019abord une connaissance rationnelle de Dieu, de son existence. C\u2019est dans ce sens que je parle \u00ab d\u2019invention m\u00e9di\u00e9vale du monoth\u00e9isme juif \u00bb. Le juda\u00efsme devient un monoth\u00e9isme au sens d\u2019une doctrine de l\u2019unit\u00e9 de Dieu : il s\u2019agit d\u2019acc\u00e9der \u00e0 une croyance correcte de l\u2019unit\u00e9 de Dieu.<\/span><\/p><p><b>MC : <\/b><b>La modernit\u00e9 h\u00e9rite de cette notion de croyance tout en inaugurant une nouvelle mani\u00e8re de penser le juda\u00efsme. Vous identifiez la question directrice, que vous nommez \u00ab la question moderne des Juifs \u00bb, comme \u00e9tant \u00ab Pourquoi restons-nous juifs ? \u00bb. Comment cette question en est-elle venue \u00e0 faire advenir l\u2019id\u00e9e d\u2019un juda\u00efsme \u00e9thique ?<\/b><\/p><p><b>DL\u00a0<\/b><span style=\"font-weight: 400;\">: J\u2019essaie de montrer comment un probl\u00e8me nouveau appara\u00eet avec la modernit\u00e9, d\u00e9finie comme la p\u00e9riode ouverte par l\u2019\u00c9mancipation des Juifs, durant laquelle ils ne sont plus distingu\u00e9s par un statut juridique distinct des autres. Cette p\u00e9riode donne lieu \u00e0 un mouvement progressif et diff\u00e9renci\u00e9 en Europe \u00e0 partir de la R\u00e9volution fran\u00e7aise. C\u2019est une v\u00e9ritable rupture dans l\u2019histoire des Juifs. D\u00e8s lors que les Juifs ne sont pas distingu\u00e9s des autres, des non-juifs,\u00a0la question devient\u00a0: pourquoi restent-ils Juifs alors qu\u2019ils ne sont pas contraints de le rester\u00a0?\u00a0<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">L\u2019autre enjeu du paradigme moderne est la s\u00e9cularisation, la sortie de la religion. Ce retrait de la religion concerne la soci\u00e9t\u00e9 occidentale en g\u00e9n\u00e9ral et les Juifs en particulier. Chez ces derniers ce saut dans une soci\u00e9t\u00e9 s\u00e9cularis\u00e9e est cependant plus brutal, il ne passe pas par un long processus de gestation qui s\u2019appelle l\u2019humanisme ou la R\u00e9forme. L\u00e0 je reprends une id\u00e9e de Jacob Katz, historien de l\u2019\u00e9mancipation : il y a une esp\u00e8ce d\u2019entr\u00e9e brutale des Juifs dans la modernit\u00e9 qui oblige \u00e0 poser la question du rapport \u00e0 la tradition, \u00e0 la religion.<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Et tout cela \u00e9merge dans un contexte aussi marqu\u00e9 par l\u2019\u00e9mergence de l\u2019antis\u00e9mitisme moderne qui renvoie les Juifs \u00e0 leur jud\u00e9it\u00e9 malgr\u00e9 l\u2019assimilation voir la conversion. Cette r\u00e9surgence de la question a ainsi aussi \u00e0 voir avec le d\u00e9sir de rester juifs.<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">C\u2019est l\u00e0 que l\u2019on voit \u00e9merger d\u2019une part le juda\u00efsme comme religion, comme une sph\u00e8re sp\u00e9cifique de l\u2019existence, circonscrite \u00e0 une dimension pr\u00e9cise de celle-ci, on va alors parler par exemple de \u00ab Fran\u00e7ais de confession isra\u00e9lite \u00bb, de Fran\u00e7ais ayant pour religion le juda\u00efsme, religion qu\u2019il pratique dans la sph\u00e8re priv\u00e9e. Et d\u2019autre part, l\u2019id\u00e9e d\u2019un juda\u00efsme \u00e9thique dans le sens o\u00f9 l\u2019une des mani\u00e8res par lesquelles les penseurs Juifs r\u00e9pondent \u00e0 la question va se formuler autour du th\u00e8me de la mission \u00e9thique des Juifs. En r\u00e9ponse \u00e0 la question de savoir ce qui diff\u00e9rencie les Juifs des autres, va advenir l\u2019id\u00e9e d\u2019un peuple juif porteur d\u2019un id\u00e9al \u00e9thique universel, avec le paradoxe d\u2019une universalit\u00e9 port\u00e9e par une communaut\u00e9 particuli\u00e8re.<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Le juda\u00efsme va finalement de cette mani\u00e8re \u00eatre pris dans le contexte plus g\u00e9n\u00e9ral de red\u00e9finition de la religion qui s\u2019observe aussi dans la th\u00e9ologie chr\u00e9tienne qui est \u00e9galement confront\u00e9e \u00e0 ce probl\u00e8me nouveau : pourquoi faut-il rester chr\u00e9tiens ? La religion appara\u00eet de la m\u00eame fa\u00e7on garante de la morale en ce que la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la transcendance garantit des normes \u00e9thiques que ne garantissent pas les \u00c9tats.\u00a0<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">On observe alors un d\u00e9placement de la croyance comme enjeu central vers les cons\u00e9quences \u00e9thiques de la croyance. Quand Ma\u00efmonide entendait chercher \u00e0 acc\u00e9der le plus possible \u00e0 la connaissance de Dieu, Mendelssohn le r\u00e9cuse en d\u00e9terminant comme centrale non plus les doctrines religieuses mais la pratique. C\u2019est \u00e0 partir de l\u00e0 que se fonde un id\u00e9al \u00e9thique.\u00a0<\/span><\/p><p><b>MC : <\/b><b>Depuis 1948 et la cr\u00e9ation de l\u2019\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl le rapport \u00e0 l\u2019\u00c9tat juif entre d\u00e9sormais en consid\u00e9ration dans la question du fait juif. Alors qu\u2019en est-il du juda\u00efsme ? La cr\u00e9ation de l\u2019\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl, la souverainet\u00e9 politique ainsi exerc\u00e9e, fait-elle entrer la question dans un nouveau paradigme ?<\/b><\/p><p><b>DL\u00a0: <\/b><span style=\"font-weight: 400;\">C\u2019est une question que je laisse ouverte dans la conclusion du livre. Il y a la Shoah d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et la cr\u00e9ation d\u2019Isra\u00ebl de l\u2019autre. Ces deux \u00e9v\u00e8nements tirent racine dans l\u2019\u00c9mancipation, ils sont comme l\u2019aboutissement de deux si\u00e8cles de constitution d\u2019un antis\u00e9mitisme nouveau, racial et biologique. Mais le sionisme n\u2019est d\u2019ailleurs pas seulement le produit d\u2019une r\u00e9action \u00e0 l\u2019antis\u00e9mitisme, il a aussi un versant positif : il constitue l\u2019une des nouvelles mani\u00e8res de se d\u00e9finir comme Juif dans une soci\u00e9t\u00e9 s\u00e9cularis\u00e9e, et est dans ce sens une affirmation non seulement politique mais aussi culturelle. Alors on peut dire que la cr\u00e9ation de l\u2019\u00c9tat d&#8217;Isra\u00ebl est un des produits de deux si\u00e8cles de red\u00e9finition de la question de ce qu\u2019est \u00eatre juif. Si l\u2019on poursuit, on peut aussi dire que la Shoah et Isra\u00ebl marquent \u00e0 la fois un r\u00e9sultat et un \u00e9chec de l\u2019\u00c9mancipation.<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Il est clair que l\u2019existence d\u2019un \u00c9tat qui porte le nom \u00ab\u00a0Isra\u00ebl\u00a0\u00bb constitue une inflexion majeure de l\u2019histoire longue des red\u00e9finitions de ce nom. Car cette longue histoire de l\u2019auto-d\u00e9finition des Juifs est aussi une longue histoire des red\u00e9finitions du nom \u00ab\u00a0Isra\u00ebl\u00a0\u00bb\u00a0: communaut\u00e9 juridique de ceux qui sont soumis \u00e0 la Torah, communaut\u00e9 des croyants monoth\u00e9istes, anticipation d\u2019une humanit\u00e9 \u00e9thique pour ne citer que quelques-unes de ces red\u00e9finitions. L\u2019enjeu du livre est aussi de redonner une profondeur historique \u00e0 ce nom propre et d\u2019affirmer qu\u2019il est n\u00e9cessaire de toujours maintenir ouverte la possibilit\u00e9 de sa red\u00e9finition. Il me semble que nous vivons un moment historique o\u00f9 ce chantier doit \u00e0 nouveau \u00eatre ouvert et que les rapports, au sein \u00ab\u00a0d\u2019Isra\u00ebl\u00a0\u00bb (\u00e0 entendre au sens de l\u2019ensemble des Juifs), entre l\u2019\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl, comme institution, et les Juifs, en Isra\u00ebl et en diaspora, est un \u00e9l\u00e9ment central dans cette r\u00e9flexion.<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Notes :\u00a0<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">[1] D. Lemler, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">L\u2019Invention du juda\u00efsme<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, Paris, Albin Michel, 2025, p.16.<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">[2] D. Boyarin, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Judaism\u00a0: the Genealogy of a Modern Notion<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, New Brunswick, Rutgers University Press, 2019.\u00a0<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">[3] D. Lemler, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">L\u2019Invention du juda\u00efsme<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">op. cit<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">., p. 32.\u00a0<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">[4] Talmud de Babylone, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Shabbat<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, 31a. <\/span><\/p>\t\t\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le philosophe David Lemler, Ma\u00eetre de conf\u00e9rences \u00e0 l\u2019UFR d\u2019\u00e9tudes arabes et h\u00e9bra\u00efques de Sorbonne Universit\u00e9 et sp\u00e9cialiste de la pens\u00e9e juive m\u00e9di\u00e9vale, a r\u00e9cemment publi\u00e9 chez Albin Michel un brillant ouvrage intitul\u00e9 L\u2019Invention du juda\u00efsme dans lequel il s\u2019emploie \u00e0 interroger la fa\u00e7on dont les Juifs se d\u00e9finissent eux-m\u00eames comme tels, \u00e0 travers trois moments clefs, de l\u2019Antiquit\u00e9 \u00e0 la modernit\u00e9 en passant par&#8230; <\/p>\n<p class=\"more\"><a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/quest-ce-qui-fait-de-nous-des-juifs-entretien-avec-david-lemler-sur-linvention-du-judaisme\/\">Read More<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":51,"featured_media":2430,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"ngg_post_thumbnail":0,"footnotes":""},"categories":[34,48],"tags":[],"class_list":["post-2418","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-entretiens","category-tous-les-articles","is-cat-link-borders-light is-cat-link-rounded"],"acf":[],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/files\/2026\/03\/df739702-f999-43fb-a333-3a7be918692b.jpg","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2418","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/users\/51"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2418"}],"version-history":[{"count":18,"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2418\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2527,"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2418\/revisions\/2527"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/media\/2430"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2418"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2418"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2418"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}