{"id":2248,"date":"2026-02-17T12:00:05","date_gmt":"2026-02-17T11:00:05","guid":{"rendered":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/?p=2248"},"modified":"2026-02-17T12:28:12","modified_gmt":"2026-02-17T11:28:12","slug":"grenade-la-juive-navait-plus-rien-de-juif","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/grenade-la-juive-navait-plus-rien-de-juif\/","title":{"rendered":"Grenade la Juive, n\u2019avait plus rien de juif"},"content":{"rendered":"\t\t<div data-elementor-type=\"wp-post\" data-elementor-id=\"2248\" class=\"elementor elementor-2248\">\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-element elementor-element-3dd8f52 e-flex e-con-boxed e-con e-parent\" data-id=\"3dd8f52\" data-element_type=\"container\">\n\t\t\t\t\t<div class=\"e-con-inner\">\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-element elementor-element-b539503 elementor-widget elementor-widget-heading elh-el heading\" data-id=\"b539503\" data-element_type=\"widget\" data-settings=\"{&quot;design_style&quot;:&quot;style_3&quot;}\" data-widget_type=\"heading.default\">\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-widget-container\">\n\t\t\t\t\t        <div class=\"tf-section-heading tf-section-heading__with-border pl-65\">\n            <h2 class=\"tf-title mb-0\">De retour d'un \u00e9change \u00e0 Grenade dans le cadre de ses \u00e9tudes, une jeune \u00e9tudiante nous fait part de son exp\u00e9rience en Espagne, dans la ville de Grenade. L'antis\u00e9mitisme, la solitude  du Juif, les traces d'un pass\u00e9 que l'Espagne tente en vain d'effacer : le Tohu Bohu nous fait d\u00e9couvrir son histoire, sur les pas des Juifs d'hier et d'aujourd'hui...                <span class=\"border-shape hide-after\"><\/span>\n            <\/h2>\n        <\/div>\n\n        \n        \t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-element elementor-element-7f228244 elementor-widget elementor-widget-text-editor\" data-id=\"7f228244\" data-element_type=\"widget\" data-widget_type=\"text-editor.default\">\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t<p><span style=\"font-weight: 400;\">1<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">er<\/span><span style=\"font-weight: 400;\"> septembre, c\u2019est le d\u00e9part.\u00a0<\/span><\/p><p>\u00a0<\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab Bienvenue \u00e0 Grenade, il est 9h30 heure locale \u00bb, dit l\u2019h\u00f4tesse de l\u2019air, d\u2019une voix douce et auditivement souriante. Le vol \u00e9tait rapide, sans turbulences et si calme que j\u2019ai dormi tout du long. Ma m\u00e8re me bouscule un peu pour m\u2019intimer de me lever rapidement. Je suis encore un peu dans mes r\u00eaves mais j\u2019ob\u00e9is, r\u00e9cup\u00e8re mes affaires et me dirige vers la sortie. On nous fraye un chemin sur le tarmac pour rejoindre l\u2019a\u00e9roport et en marchant, une \u00e9norme montagne semble nous fixer : la fameuse Sierra Nevada, imposante certes mais magnifique. L\u2019a\u00e9roport est minuscule en comparaison, bien loin de nos a\u00e9roports parisiens. Leur accent andalou m\u2019oblige \u00e0 me concentrer bien plus pour esp\u00e9rer comprendre quelques mots, mais j\u2019y arrive plut\u00f4t fi\u00e8rement. Je me r\u00e9approprie cette connexion sp\u00e9ciale que j\u2019ai toujours eue avec l\u2019Espagne, je m\u2019y sens comme \u00e0 la maison. Je suis persuad\u00e9e que je garde en moi une part de mes anc\u00eatres expuls\u00e9s d\u2019Espagne. Revenir sur la terre o\u00f9 a \u00e9t\u00e9 sign\u00e9 le d\u00e9cret d\u2019expulsion me provoque bizarrement une crise d\u2019euphorie : ils disaient qu\u2019ils reviendraient, ils avaient m\u00eame gard\u00e9 leurs cl\u00e9s, et me voil\u00e0.<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">La premi\u00e8re semaine passe \u00e0 une vitesse folle. Je ne rejoindrai l\u2019universit\u00e9 que 17 jours plus tard, alors j\u2019en profite pour visiter. Je passe par des petits recoins que j\u2019apprends \u00e0 appr\u00e9cier, cette ville me rappelle les r\u00e9cits de mon grand-p\u00e8re casablancais, j\u2019en suis tout \u00e9mue. Des b\u00e2timents historiques sont orn\u00e9s de motifs nasrides dans une couleur or \u00e9poustouflante. Je d\u00e9couvre m\u00eame rapidement en plein centre-ville un march\u00e9 arabe, La Alcaicer\u00eda, et j\u2019en tombe instantan\u00e9ment amoureuse. Certains commer\u00e7ants vendent des bijoux avec des \u00e9toiles de David, j\u2019aime les contempler. Je m\u2019y sens bien.<\/span><\/p><p>\u00a0<\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Grenade, c\u2019est aussi la ville du tag et je l\u2019ai vite compris. J\u2019ai m\u00eame eu un coup de c\u0153ur pour cette surcharge de mots sur les murs. Ville des tags mignons, des d\u00e9clarations d\u2019amour, mais aussi de militantisme. Au fil d\u2019un d\u00e9tour pour visiter ma fac, j\u2019y d\u00e9couvre inscrit sur sa devanture \u00ab fuera sionismo de nuestras aulas \u00bb (sionisme hors de nos classes) et \u00ab sionismo = genocida \u00bb (sionisme = g\u00e9nocidaire). Ils ne seront jamais effac\u00e9s par l\u2019Universit\u00e9. J\u2019admets que je ne suis pas vraiment la plus sioniste de mon entourage, j\u2019ai toujours \u00e9t\u00e9 ce qu\u2019on appelle marginalement \u00ab la juive de gauche \u00bb. Pourtant, en voyant ces tags dans l\u2019Universit\u00e9 qui sera la mienne pendant 10 mois, je ressens une fissure : j\u2019ai l\u2019impression de ne plus \u00eatre la bienvenue. De ne jamais l\u2019avoir \u00e9t\u00e9 en fait. Je ne fais que me demander si j\u2019ai pris la bonne d\u00e9cision, que suis-je all\u00e9e faire dans une ville comme celle-ci ? Cette m\u00eame ville qui a mat\u00e9rialis\u00e9 l\u2019expulsion des Juifs d\u2019Espagne. Ce m\u00eame pays qui a oblig\u00e9 les miens \u00e0 l\u2019exode. Je pr\u00e9f\u00e8re ne pas y penser et rester dans le r\u00e9confortant d\u00e9ni qui m\u2019a toujours fid\u00e8lement accompagn\u00e9e : j\u2019essaye de ne pas me sentir concern\u00e9e. J\u2019y suis pourtant malgr\u00e9 moi ramen\u00e9e au d\u00e9tour d\u2019une conversation avec des connaissances fran\u00e7aises, autour de la Palestine. \u00ab Le Hamas c\u2019est de la r\u00e9sistance \u00bb puis \u00e0 la suite d\u2019une mention des 1200 victimes du festival Nova, seule r\u00e9ponse : \u00ab cheh pour eux \u00bb.\u00a0<\/span><\/p><p>\u00a0<\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Et c\u2019est dans cette ville o\u00f9 l\u2019on a autrefois traqu\u00e9 les miens que j\u2019ai finalement dissimul\u00e9 qui je suis.\u00a0<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Tout a r\u00e9ellement commenc\u00e9 par mon \u00e9ducation : juive, pratiquante, attach\u00e9e \u00e0 la religion et aux coutumes. J\u2019ai grandi dans un environnement juif assez marqu\u00e9, et paradoxalement, je n\u2019ai jamais eu \u00e0 revendiquer ma jud\u00e9it\u00e9 : je l\u2019\u00e9tais, et c\u2019\u00e9tait juste une \u00e9vidence inutile \u00e0 rappeler. Puis, on m\u2019a toujours dit de ne pas parler de religion, \u00ab c\u2019est intime \u00bb me disait-on quelques fois, \u00ab c\u2019est dangereux \u00bb me disait-on la plupart du temps. Alors les mots \u00ab je suis juive \u00bb ne sont presque jamais sortis de ma bouche, alors que tout dans ma vie criait \u00ab je suis juive \u00bb. Quand j\u2019ai re\u00e7u mes v\u0153ux d\u2019affectation Erasmus et que j\u2019ai vu Grenade, j\u2019ai directement cherch\u00e9 les lieux juifs dans la ville. Synagogue, non. Beth Habad, non. \u00c9picerie casher, non. Juifs, non. Cette ville qui \u00e9tait autrefois surnomm\u00e9e Grenade la Juive, n\u2019avait plus rien de Juif. Sauf moi visiblement, mais seulement pour dix mois.<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Enfin, c\u2019est ce que je pensais jusqu\u2019\u00e0 ce que je trouve une trace juive : le mus\u00e9e s\u00e9pharade ! Ma m\u00e8re \u00e9tant encore \u00e0 Grenade \u00e0 ce moment-l\u00e0, elle appelle, tout enjou\u00e9e. Son visage se d\u00e9compose rapidement et la surprise se lit dans ses yeux. Une fois l\u2019appel fini, ma curiosit\u00e9 me pousse \u00e0 lui demander les d\u00e9tails de la communication. La propri\u00e9taire du mus\u00e9e est fran\u00e7aise, c\u2019est pratique, mais elle a formul\u00e9 une demande assez peu conventionnelle : nous devons lui envoyer notre passeport.\u00a0<\/span><\/p><p>\u00a0<\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Le lendemain \u00e0 19h, nous nous retrouvons donc au mus\u00e9e avec quelques autres personnes et quelle ne fut pas ma surprise en voyant qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019une femme Juive et pratiquante, qui porte fi\u00e8rement un foulard ! J\u2019apprends qu\u2019elle est mari\u00e9e \u00e0 un Juif Espagnol, qu\u2019ils habitent ici depuis une vingtaine d\u2019ann\u00e9es et qu\u2019ils ont donn\u00e9 naissance \u00e0 de merveilleux enfants dans cette m\u00eame ville.\u00a0<\/span><\/p><p>\u00a0<\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Au fil de la visite, nous sommes ravies d\u2019apprendre l\u2019histoire juive de Grenade, qui se voit pourtant peu dans l\u2019architecture et les monuments historiques\u2026 Je me sens bien dans ce mus\u00e9e, qui est \u00e9galement sa maison. D\u2019un coup, alors qu\u2019elle explique l\u2019origine de ce mus\u00e9e, elle fond en larmes et je sens mon c\u0153ur se serrer anormalement. Sa maison est constamment sous protection polici\u00e8re et encore la veille, une attaque a \u00e9t\u00e9 emp\u00each\u00e9e. Je comprends vite pourquoi elle demande les passeports : ils sont envoy\u00e9s pour authentification \u00e0 la police, afin d\u2019\u00e9viter tout risque. Ses larmes ne cessent de couler sur son visage marqu\u00e9 par la honte de se mettre \u00e0 nu devant des inconnus. A la fin de la visite, on d\u00e9cide d\u2019aller lui parler et malgr\u00e9 sa tentative d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de nous rassurer, elle finit par admettre que la ville est consum\u00e9e par l\u2019antis\u00e9mitisme et qu\u2019elle ne se sent pas en s\u00e9curit\u00e9. Une certaine connexion se cr\u00e9e entre nous, peut-\u00eatre parce qu\u2019on partage deux identit\u00e9s similaires : fran\u00e7aise et juive. Peut-\u00eatre aussi parce qu\u2019elle pourrait \u00eatre ma m\u00e8re, et qu\u2019elle me voit comme sa fille. Elle m\u2019interdit formellement d\u2019avouer \u00e0 quiconque ma jud\u00e9it\u00e9 : \u00ab c\u2019est dangereux \u00bb. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">C\u0153ur serr\u00e9<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> puis \u00e9change de regards horrifi\u00e9s avec ma m\u00e8re. Plus d\u2019une heure de discussion plus tard, nous d\u00e9cidons de partir. Les mots nous manquent \u00e0 ce moment-l\u00e0.<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Quelques jours plus tard, je suis seule, ma m\u00e8re a d\u00fb rentrer \u00e0 Paris. Cette solitude, je la ressens \u00e9norm\u00e9ment, moi qui ai toujours eu l\u2019habitude d\u2019\u00eatre entour\u00e9e de Juifs, je me sens comme amput\u00e9e. Le premier Shabbat seule me semble insurmontable tant le poids de la solitude me pousse \u00e0 la d\u00e9prime; je me r\u00e9fugie alors dans la lecture. Dans ces moments, un passage de l\u2019Eccl\u00e9siaste r\u00e9sonne particuli\u00e8rement en moi \u00ab <\/span><b><i>\u00catre \u00e0 deux vaut mieux que d&#8217;\u00eatre chacun seul; car c&#8217;est tirer un meilleur profit de son travail. Si l&#8217;un d&#8217;eux tombe, son compagnon pourra le relever; mais si un homme isol\u00e9 tombe, il n&#8217;y a personne d&#8217;autre pour le remettre debout.<\/i><\/b><span style=\"font-weight: 400;\">\u00bb [1] Seule, j\u2019ai l\u2019impression de ne marcher qu\u2019\u00e0 une jambe, et que le moindre d\u00e9sagr\u00e9ment me fera chuter \u00ab si l\u2019un d\u2019eux tombe, son compagnon pourra le relever \u00bb. Je ha\u00efssais ce sentiment de solitude, je n\u2019avais qu\u2019une envie, qu\u2019un besoin visc\u00e9ral\u00a0: retrouver les miens. Dans ces moments-l\u00e0, hors Shabbat, je refusais de me terrer dans mon mal-\u00eatre, je sortais souvent marcher avec de la musique \u00e0 un volume assourdissant dans mes \u00e9couteurs. Un lieu me consolait particuli\u00e8rement, c\u2019\u00e9tait une sorte de refuge pour moi et je m\u2019y sentais r\u00e9ellement connect\u00e9e. Pour y acc\u00e9der, je devais marcher pendant une trentaine de minutes, en mont\u00e9e, mais jamais je ne me d\u00e9courageais : je savais qu\u2019en haut, mon refuge m\u2019attendait, le mirador San Nicolas. La vue \u00e9tait exceptionnelle, \u00e0 n\u2019importe quelle heure du jour et de la nuit et mon \u00e2me y \u00e9tait en quelque sorte apais\u00e9e, loin de ces angoisses solitaires. C\u2019est au d\u00e9tour d\u2019une conversation avec une professeure espagnole, sp\u00e9cialiste des S\u00e9pharades, que j\u2019ai compris. Alors que je la questionne sur les raisons de ce manque flagrant de monuments juifs, elle me r\u00e9torque que des fouilles arch\u00e9ologiques nous pousseraient \u00e0 penser que l\u2019\u00e9glise du mirador San Nicolas \u00e9tait autrefois une synagogue. Tout s\u2019est \u00e9clair\u00e9 \u00e0 cet instant-l\u00e0, apr\u00e8s des mois \u00e0 l\u2019avoir choisi comme refuge, je comprenais enfin pourquoi ce lieu m\u2019attirait si magn\u00e9tiquement.\u00a0<\/span><\/p><p>\u00a0<\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">J\u2019avais commenc\u00e9 \u00e0 le comprendre au d\u00e9but de mon Erasmus. A la fin d\u2019un cours de th\u00e9orie politique, j\u2019entends des camarades parler fran\u00e7ais : je fonce vers l\u2019origine de cette langue si r\u00e9confortante pour moi, apr\u00e8s des heures \u00e0 \u00e9couter un espagnol bien trop rapide. Je commence \u00e0 discuter avec elles et nous partageons quelques moments ensemble au fil du semestre. Je m\u2019entends particuli\u00e8rement bien avec l\u2019une d\u2019entre elles : nous partageons une identit\u00e9 marocaine, et un fort attachement \u00e0 la religion, quoique diff\u00e9rente. Nous parlions souvent de la foi et de son caract\u00e8re central dans notre vie. Pourtant, m\u00eame si j\u2019en \u00e9tais, au plus profond de moi, fi\u00e8re, j\u2019\u00e9tais terrifi\u00e9e \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019admettre que ma foi \u00e9tait juive. Alors, je ne lui ai tout simplement rien dit. Et elle ne l\u2019a jamais demand\u00e9, elle l\u2019a seulement devin\u00e9, doucement, au fil du temps et des indices que je laissais \u00e9chapper malgr\u00e9 moi. On ne peut jamais r\u00e9ellement dissimuler trop longtemps ce que l\u2019on est : t\u00f4t ou tard, le naturel revient au galop\u2026<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Au milieu d\u2019une discussion, une \u00e9tudiante espagnole nous interrompt pour distribuer un tract appelant \u00e0 une gr\u00e8ve \u00e9tudiante pour la Palestine, puis part. Ma camarade commence alors \u00e0 m\u2019expliquer \u00e0 quel point son militantisme pour la Palestine peut librement s\u2019exprimer ici, contrairement \u00e0 la France. Elle explique assez vite qu\u2019en Espagne, elle peut librement dire que le Hamas est un mouvement de r\u00e9sistance, la France \u00e9tant pr\u00e9sent\u00e9e comme un pays r\u00e9pressif n\u2019autorisant pas la libert\u00e9 d\u2019expression. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">C\u0153ur serr\u00e9<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. La blessure du 7 octobre se rouvre alors, que dis-je, elle explose brutalement. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab Si l\u2019un d\u2019eux tombe, son compagnon pourra le relever \u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. Moi, je n\u2019avais personne pour me relever de cette phrase en apparence anodine mais en r\u00e9alit\u00e9 d\u2019une violence inou\u00efe. Toutes les images du 7 octobre, publi\u00e9es par le Hamas, me reviennent en t\u00eate comme un flash. Je suis terrifi\u00e9e, mon d\u00e9ni m\u2019avait tellement berc\u00e9e que je n\u2019aurais jamais cru que ces pens\u00e9es-l\u00e0 existaient dans la r\u00e9alit\u00e9, dans ma r\u00e9alit\u00e9. Je revois Shani Louk, nue, d\u00e9membr\u00e9e \u00e0 l\u2019arri\u00e8re d\u2019une voiture ouverte, \u00e0 la vue de tous. Je revois ces visages terrifi\u00e9s de personnes enlev\u00e9es, et emmen\u00e9es vers Gaza. Pendant toute la discussion, j\u2019ai feint\u00e9 : qui ne dit mot consent, comme on dit. Et aucun mot n\u2019est sorti. J\u2019\u00e9tais habit\u00e9e par la pens\u00e9e de cette femme du mus\u00e9e qui m\u2019interdisait de mentionner d\u2019une quelconque mani\u00e8re mon juda\u00efsme. Alors je me suis tue, et je l\u2019ai instantan\u00e9ment regrett\u00e9. Quelques jours plus tard, ce que j\u2019avais malheureusement compris de la pens\u00e9e de ma camarade s\u2019est confirm\u00e9 d\u2019une mani\u00e8re bien trop horrifiante. Alors que nous \u00e9tions toutes r\u00e9unies autour d\u2019une discussion, le sujet vint encore sur la table. Une d\u2019entre elles d\u00e9fendait plut\u00f4t Isra\u00ebl, en d\u00e9non\u00e7ant les horreurs commises par le Hamas face \u00e0 cette camarade qui en \u00e9tait assez complaisante: j\u2019ai encore fait semblant de ne pas avoir d\u2019avis, je ne suis pas intervenue. J\u2019ai passivement \u00e9cout\u00e9. Alors que l\u2019une rappelle \u00e0 l\u2019autre les victimes du 7 octobre, celle qui avait plut\u00f4t pr\u00e9sent\u00e9 le Hamas comme de la r\u00e9sistance l\u00e9gitime r\u00e9plique, d\u00e9complex\u00e9e : \u00ab cheh pour eux. Ils faisaient la f\u00eate \u00e0 quelques kilom\u00e8tres de Gaza, ils le m\u00e9ritaient \u00bb. Poursuivant son argumentaire, elle n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 accuser <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">ad hominem<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> les Juifs de diriger les m\u00e9dias, et par extension de ne pas couvrir avec justesse le conflit isra\u00e9lo-palestinien. Pire, elle nous dit sans d\u00e9tour que les Juifs ont vol\u00e9 la terre de Palestine, et que la solution serait une terre unifi\u00e9e sans \u201ccolons juifs\u201d. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">C\u0153ur serr\u00e9<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. J\u2019avais honte d\u2019\u00eatre rest\u00e9e muette face \u00e0 cette diatribe antis\u00e9mite ; un sentiment de trahison m\u2019envahissait\u00a0: mon \u00e2me ne tenait plus en place, elle avait besoin de s\u2019exprimer. Une force m\u2019a \u00e9trangement travers\u00e9e au cours d\u2019un de ces interminables d\u00e9bats : j\u2019ai senti que le lien que je gardais au peuple juif n\u2019avait en fait jamais faibli malgr\u00e9 la distance. Il m\u2019obligeait m\u00eame. Je devais co\u00fbte que co\u00fbte d\u00e9fendre l\u2019honneur des miens. Dans un \u00e9lan d\u2019impulsivit\u00e9, j\u2019ai r\u00e9tabli ma v\u00e9rit\u00e9 par besoin de rendre hommage aux milliers de victimes du 7 octobre. J\u2019ai grandi, par chance, dans un pays o\u00f9 la guerre n\u2019a jamais fait partie de mon quotidien\u00a0: je n\u2019ai jamais eu \u00e0 militer pour la lib\u00e9ration d\u2019otages, ni \u00e0 craindre pour ma survie chaque jour. Je n\u2019avais pas le droit de me taire, je m\u2019\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 bien trop tue. Cet \u00e9pisode en apparence banal a \u00e9t\u00e9 un point culminant dans l\u2019expression de mon identit\u00e9 juive : jamais plus je ne tairai mes convictions pour plaire ou me fondre. Jamais plus je ne renierai ce que je suis, m\u00eame si cela doit me co\u00fbter.<\/span><\/p><p>\u00a0<\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Quelques mois plus tard, \u00e0 l\u2019occasion de Pourim, ce rappel m\u2019est revenu au fil de la lecture de la Meguila \u00e0 la synagogue de Malaga. J\u2019avais fait plus de deux heures de route pour accomplir cette obligation qui me tient particuli\u00e8rement \u00e0 c\u0153ur, surtout avec cette communaut\u00e9, tr\u00e8s m\u00e9fiante en apparence, mais dans l\u2019extr\u00eame bienveillance une fois qu\u2019elle vous accorde sa confiance. Le r\u00e9cit d\u2019Esther, cette merveilleuse femme qui n\u2019a pas faibli pour sauver les siens, doit nous inspirer pour ne jamais renoncer \u00e0 d\u00e9fendre l\u2019honneur, la dignit\u00e9 et la survie de notre peuple.<\/span><\/p><p>\u00a0<\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Au milieu de cette salle remplie, je me sentais enfin \u00e0 ma place. Ici, je n\u2019ai pas \u00e0 jouer de r\u00f4le, je n\u2019ai pas \u00e0 \u00ab faire mes preuves \u00bb. Ici, j\u2019ai le droit d\u2019exister dans toute ma complexit\u00e9. Depuis, j\u2019ai quitt\u00e9 Grenade mais elle continue de vivre silencieusement en moi, toujours pour me rappeler que je n\u2019ai pas \u00e0 m\u2019effacer pour \u00eatre accept\u00e9e. Malgr\u00e9 tous ses beaux d\u00e9fauts, Grenade m\u2019a montr\u00e9 que je n\u2019\u00e9tais en r\u00e9alit\u00e9 jamais seule.<\/span><\/p><p>\u00a0<\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Notes :\u00a0\u00a0<\/span><\/p><p>\u00a0<\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0[1] Eccl\u00e9siaste 4:9, 4:10. <\/span><\/p>\t\t\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>De retour d&#8217;un \u00e9change \u00e0 Grenade dans le cadre de ses \u00e9tudes, une jeune \u00e9tudiante nous fait part de son exp\u00e9rience en Espagne, dans la ville de Grenade. L&#8217;antis\u00e9mitisme, la solitude du Juif, les traces d&#8217;un pass\u00e9 que l&#8217;Espagne tente en vain d&#8217;effacer : le Tohu Bohu nous fait d\u00e9couvrir son histoire, sur les pas des Juifs d&#8217;hier et d&#8217;aujourd&#8217;hui&#8230; 1er septembre, c\u2019est le d\u00e9part.\u00a0&#8230; <\/p>\n<p class=\"more\"><a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/grenade-la-juive-navait-plus-rien-de-juif\/\">Read More<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":54,"featured_media":2250,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"ngg_post_thumbnail":0,"footnotes":""},"categories":[42,31,48],"tags":[],"class_list":["post-2248","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-experiences","category-difficile-espoir","category-tous-les-articles","is-cat-link-borders-light is-cat-link-rounded"],"acf":[],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/files\/2026\/02\/6a2c6d90-8bb6-4eea-bae9-3659377807cd.jpg","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2248","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/users\/54"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2248"}],"version-history":[{"count":17,"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2248\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2411,"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2248\/revisions\/2411"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/media\/2250"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2248"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2248"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2248"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}