{"id":1040,"date":"2026-02-14T16:39:23","date_gmt":"2026-02-14T15:39:23","guid":{"rendered":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/?p=1040"},"modified":"2026-02-17T12:10:23","modified_gmt":"2026-02-17T11:10:23","slug":"notre-responsabilite-est-toujours-presente-penser-la-guerre-a-gaza-a-partir-de-levinas-entretien-avec-daniel-epstein","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/notre-responsabilite-est-toujours-presente-penser-la-guerre-a-gaza-a-partir-de-levinas-entretien-avec-daniel-epstein\/","title":{"rendered":"&#8220;Notre responsabilit\u00e9 est toujours pr\u00e9sente&#8221; : Penser la guerre \u00e0 Gaza \u00e0 partir de Levinas &#8211; Entretien avec Daniel Epstein"},"content":{"rendered":"\t\t<div data-elementor-type=\"wp-post\" data-elementor-id=\"1040\" class=\"elementor elementor-1040\">\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-element elementor-element-3cf057f e-flex e-con-boxed e-con e-parent\" data-id=\"3cf057f\" data-element_type=\"container\">\n\t\t\t\t\t<div class=\"e-con-inner\">\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-element elementor-element-5308aad elementor-widget elementor-widget-heading elh-el heading\" data-id=\"5308aad\" data-element_type=\"widget\" data-settings=\"{&quot;design_style&quot;:&quot;style_3&quot;}\" data-widget_type=\"heading.default\">\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-widget-container\">\n\t\t\t\t\t        <div class=\"tf-section-heading tf-section-heading__with-border pl-65\">\n            <h2 class=\"tf-title mb-0\">Lire l\u2019actualit\u00e9 \u00e0 travers les yeux d\u2019un intellectuel d\u00e9c\u00e9d\u00e9 est toujours un exercice os\u00e9, voire imprudent lorsqu\u2019on parle de la br\u00fblante actualit\u00e9 du Proche-Orient qui polarise bien assez les vivants. Daniel Epstein, rabbin et philosophe francophone install\u00e9 en Isra\u00ebl se pr\u00eate \u00e0 l\u2019essai. Directeur des programmes de philosophie de l\u2019Institut Matan \u00e0 J\u00e9rusalem, lecteur et traducteur d\u2019Emmanuel Levinas, il s\u2019est surtout fait conna\u00eetre par son engagement contre la r\u00e9forme judiciaire et par sa participation active aux manifestations pour la fin de la guerre et la lib\u00e9ration des otages. Dans cet entretien en deux parties, Daniel Epstein livre au Tohu Bohu son difficile espoir pour un pays qu\u2019il habite depuis plus de 50 ans et qu\u2019il analyse avec un regard  empreint de  religion, de philosophie et de politique.                 <span class=\"border-shape hide-after\"><\/span>\n            <\/h2>\n        <\/div>\n\n        \n        \t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t<div class=\"elementor-element elementor-element-86c6651 e-flex e-con-boxed e-con e-parent\" data-id=\"86c6651\" data-element_type=\"container\">\n\t\t\t\t\t<div class=\"e-con-inner\">\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-element elementor-element-4c415eba elementor-widget elementor-widget-text-editor\" data-id=\"4c415eba\" data-element_type=\"widget\" data-widget_type=\"text-editor.default\">\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t<p><b>1)<\/b><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/span><b>Chaque guerre ou controverse touchant Isra\u00ebl ram\u00e8ne nombre d\u2019intellectuels juifs de diaspora \u00e0 la question r\u00e9currente de leur l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e0 commenter, voire critiquer les actions de l\u2019\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl. Comment s\u2019est positionn\u00e9 Emmanuel Levinas sur cet \u00e9pineux sujet ?<\/b><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Dans une interview figurant dans le film\u00a0<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Le Dieu absent<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, Levinas est interrog\u00e9 \u00e0 ce sujet, et lorsqu\u2019on lui demande quelle est son attitude par rapport \u00e0 ce qu\u2019il se passe en Isra\u00ebl, il r\u00e9pond\u00a0: \u201cje ne me permets pas de prendre position sur ce qu\u2019il se passe en Isra\u00ebl, \u00e9tant donn\u00e9 que je ne partage pas les dangers qu\u2019encourt la soci\u00e9t\u00e9 isra\u00e9lienne\u201d. C\u2019est une r\u00e9ponse extr\u00eamement d\u00e9cevante, car le peuple juif dans son enti\u00e8ret\u00e9 est impliqu\u00e9 dans ce qu\u2019il se passe en Isra\u00ebl\u00a0; Levinas le sait, et n\u2019a jamais cach\u00e9 sa sympathie pour Isra\u00ebl du fait qu\u2019il est profond\u00e9ment concern\u00e9 par la r\u00e9alit\u00e9 isra\u00e9lienne. C\u2019est ainsi une mani\u00e8re de prendre position \u2013 la pire \u2013 sans en assumer la responsabilit\u00e9. La pire, car Levinas avait une autorit\u00e9 morale ; ce n\u2019\u00e9tait pas un simple citoyen juif fran\u00e7ais, c\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre le plus grand philosophe juif contemporain, et il avait le devoir de prendre la parole, d\u2019assumer les risques de la prise de parole \u2013 ce que moi-m\u00eame, habitant en Isra\u00ebl j\u2019ai ressenti imm\u00e9diatement, on ne peut pas \u00eatre un simple spectateur. Les textes de Levinas sur Isra\u00ebl sont surtout des textes de circonstance\u00a0: il se prononce sur la venue de Sadate en Isra\u00ebl, car il la consid\u00e8re comme un \u00e9v\u00e9nement extraordinaire et d\u2019interruption de l\u2019histoire. Cela \u00e9tant dit, lorsque l\u2019on \u00e9tudie Levinas, notre relation vis-\u00e0-vis du philosophe ne doit pas \u00eatre une relation de pure et simple\u00a0r\u00e9p\u00e9tition et admiration\u00a0: il faut appliquer les principes qu\u2019il a d\u00e9velopp\u00e9s \u2013 qui concernent non seulement le peuple juif, mais aussi la condition humaine\u00a0; et les appliquer m\u00eame dans les domaines et moments o\u00f9 Levinas est rest\u00e9 silencieux.<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/span><\/p><p><b>2) Il y a quand m\u00eame Sabra et Chatila, au sujet desquels il s\u2019\u00e9tait exprim\u00e9 et avait \u00e9mis une opinion critique\u00a0; est-ce que cela demeure une intervention quasi-anecdotique\u00a0? N\u2019est-ce pas plut\u00f4t le fruit d\u2019une certaine \u00e9volution dans son rapport \u00e0 Isra\u00ebl\u00a0?<\/b><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Je ne sais pas si c\u2019est une \u00e9volution. C\u2019est d\u2019abord une grande controverse entre lui et Andr\u00e9 Neher, ce dernier consid\u00e9rant qu\u2019Isra\u00ebl, par d\u00e9finition, ne pouvait pas \u00eatre autrement qu\u2019innocent. Levinas a eu une r\u00e9action, qui \u00e9tait celle qu\u2019on attendait de la part de ce philosophe, en disant qu\u2019il n\u2019y a pas de peuple innocent et que les peuples doivent \u00eatre jug\u00e9s sur leurs actes\u00a0; donc c\u2019\u00e9tait une r\u00e9action juste et conforme \u00e0 sa philosophie, mais c\u2019est un \u00e9pisode rare. Je crois qu\u2019il \u00e9tait suscit\u00e9 par l\u2019horreur devant cette complicit\u00e9 d\u2019Isra\u00ebl \u00e0 un massacre qui se d\u00e9roulait sous l\u2019autorit\u00e9 isra\u00e9lienne au Liban\u00a0; mais je n\u2019ai pas trouv\u00e9 d\u2019autres \u00e9pisodes.<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/span><\/p><p><b>3) Il d\u00e9coule de la pens\u00e9e l\u00e9vinassienne, que vous avez \u00e9tudi\u00e9e, enseign\u00e9e et traduite, que l\u2019\u00e9thique pr\u00e9c\u00e8de le politique. Cependant, lorsque l\u2019Autre cherche \u00e0 mettre fin \u00e0 notre existence comme cela a \u00e9t\u00e9 le cas en 1948, en 1973, ou aujourd\u2019hui avec le Hamas, notre responsabilit\u00e9 ne s\u2019en trouve-t-elle pas alt\u00e9r\u00e9e\u00a0?<\/b><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Notre responsabilit\u00e9 ne peut pas \u00eatre alt\u00e9r\u00e9e, et est toujours pr\u00e9sente. On peut citer, par exemple, une ligne \u00e0 la fin d\u2019<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Autrement qu\u2019\u00eatre<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, lorsque Levinas parle de la juste guerre men\u00e9e contre la guerre. Il dit que dans cette juste guerre, il faut que la main qui vise l\u2019ennemi tremble. Si Levinas n\u2019a pas d\u00e9velopp\u00e9 cette notion de &#8220;tremblement&#8221;, je crois qu\u2019elle est lourde de sens. Je consid\u00e8re que la r\u00e9action d\u2019Isra\u00ebl le lendemain du 7 octobre a \u00e9t\u00e9 une juste guerre men\u00e9e contre la guerre ; cela r\u00e9pond \u00e0 la d\u00e9finition m\u00eame de l\u2019arm\u00e9e isra\u00e9lienne,\u00a0<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Tsahal<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">,\u00a0qui est une arm\u00e9e de d\u00e9fense d\u2019un peuple. Son droit \u00e0 l\u2019existence est l\u00e9gitime, mais \u00e7a ne met pas fin \u00e0 la responsabilit\u00e9.\u00a0\u00a0<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Je cite souvent sur ce point Etty Hillesum, assassin\u00e9e \u00e0 Auschwitz. Elle nous permet de comprendre cette juste guerre en \u00e9crivant que \u201cla question n\u2019est pas simplement de sauver notre vie, mais il s\u2019agit \u00e9galement de savoir\u00a0<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">comment\u201d<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. La guerre de d\u00e9fense, qui a pour but de sauver notre vie, est l\u00e9gitime, mais tous les moyens utilis\u00e9s ne le sont pas forc\u00e9ment. Pour juger de cette l\u00e9gitimit\u00e9, deux crit\u00e8res ressortent. D\u2019abord, il y a \u00e9videmment les lois\u00a0: celles de la Torah, les lois nationales et internationales qu\u2019Isra\u00ebl, en tant qu\u2019\u00c9tat, est tenu de respecter. Ensuite, il y a une vision plus profonde, l\u2019id\u00e9e que l\u2019adversaire est un \u00eatre humain. Ce n\u2019est pas une b\u00eate \u2013 et m\u00eame les b\u00eates, d\u2019ailleurs, doivent \u00eatre respect\u00e9es. C\u2019est l\u00e0 un grand th\u00e8me de Levinas : il y a en face de nous un \u00eatre humain, c\u2019est l\u2019Autre. Le Palestinien, dans ce cas, c\u2019est l\u2019Autre. Nous avons \u00e9t\u00e9 pendant des si\u00e8cles l\u2019Autre en Europe\u00a0; et nous avons attendu, souvent sans succ\u00e8s, que l\u2019Occident nous consid\u00e8re comme un autre \u00eatre humain qui doit \u00eatre respect\u00e9 dans sa personne et son int\u00e9grit\u00e9. Levinas nous dit que l\u2019autre a un &#8220;visage&#8221;, c\u2019est-\u00e0-dire quelque chose qui nous oblige, qui a un sens et qui est une donn\u00e9e \u00e9thique. L\u00e0 o\u00f9 Levinas va loin dans sa r\u00e9flexion, c\u2019est lorsqu\u2019on lui demande si le bourreau nazi a un visage. Levinas a eu une petite h\u00e9sitation mais il a \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9 de reconna\u00eetre que oui, m\u00eame lui. Donc m\u00eame dans la juste guerre men\u00e9e \u00e0 la guerre, il faut pr\u00e9server une prise de conscience ; et si nous sommes oblig\u00e9s de porter atteinte \u00e0 la vie de l\u2019adversaire, il y a des limites \u00e0 cette guerre. Ce n\u2019est plus Levinas qui parle ici, c\u2019est moi et mon interpr\u00e9tation, dont je prends la responsabilit\u00e9\u00a0; mais je pense qu\u2019on a perdu la conscience d\u2019avoir face \u00e0 nous des \u00eatres humains, et pas simplement des objets qui doivent \u00eatre vis\u00e9s au moyen de la technologie. Et c\u2019est cela qui aurait d\u00fb obliger Isra\u00ebl \u00e0 limiter l\u2019usage de la force. On dit d\u2019ailleurs, dans Pirkei Avot, qu\u2019est fort celui qui est capable de r\u00e9fr\u00e9ner ses instincts, de les limiter, et donc de ne pas l\u00e2cher sa toute-puissance sans tenir compte des \u00eatres vivants qui sont menac\u00e9s. Il y est \u00e9galement \u00e9crit\u00a0: \u201cne te r\u00e9jouis pas de la d\u00e9faite de ton adversaire\u201d. Cela veut dire, ne pas danser autour des ruines, ne pas se r\u00e9jouir de son humiliation. Ce sont des limites dont on doit tenir compte pour le pr\u00e9sent comme pour l\u2019avenir : d\u2019une part, pour pr\u00e9server la possibilit\u00e9 d\u2019une coexistence dans l\u2019amour, et ne pas cr\u00e9er de nos propres mains une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration de tueurs, de disciples du Hamas, car il ne leur restera rien. D\u2019autre part, pour pr\u00e9server notre part d\u2019humanit\u00e9\u00a0; car si l\u2019on supprime la dignit\u00e9 humaine, le caract\u00e8re humain de l\u2019adversaire, c\u2019est quelque chose en nous qui va \u00eatre d\u00e9truit. L\u2019Autre est non seulement celui qui se tient en face de nous, mais il est \u00e9galement celui qui nous questionne. Nous sommes nous-m\u00eames et l\u2019Autre, et si l\u2019on d\u00e9truit cette dimension que Levinas appelle la dimension d\u2019alt\u00e9rit\u00e9\u00a0; si on la supprime en nous-m\u00eames, c\u2019est quelque chose de fondamental en nous qui va \u00eatre mutil\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire que nous resterons infirmes de cet appel. Et c\u2019est alors pour Levinas la voix divine en nous que nous \u00e9touffons\u00a0; une voix qui nous dit que dans les \u00eatres humains que nous tuons, il n\u2019y a pas seulement ceux qui menacent notre vie et dont nous devons nous d\u00e9fendre : il y a des femmes, des vieillards, des enfants. Lors de ma derni\u00e8re prise de parole publique en Isra\u00ebl, j\u2019ai eu honte de devoir rappeler \u00e0 un public isra\u00e9lien qu\u2019il y a des innocents \u00e0 Gaza, il n\u2019y a pas seulement des criminels. Il y a des innocents, chacun avec son histoire, son appartenance familiale, son pass\u00e9, son pr\u00e9sent et les possibilit\u00e9s de l\u2019avenir.\u00a0<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/span><\/p><p><b>4) Judith Butler, en 2012, avait affirm\u00e9 que pour Levinas le Palestinien n\u2019avait pas de visage. Quel regard portez-vous sur cette lecture qui avait fait \u00e0 l\u2019\u00e9poque pol\u00e9mique ?\u00a0<\/b><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Je n\u2019aime pas la pol\u00e9mique\u00a0<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">ad hominem<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. La contribution de Levinas est \u00e9norme et c\u2019est pourquoi il faut, \u00e0 partir d\u2019elle, aller dire des choses que Levinas n\u2019a pas dites ou n\u2019a pas voulu dire. Le point n\u2019est pas de savoir si Levinas &#8220;a dit&#8221; ou non ; le point, c\u2019est d\u2019appliquer. La philosophie est l\u00e0 pour \u00eatre appliqu\u00e9e, et non pas seulement enseign\u00e9e comme un cat\u00e9chisme. Il s\u2019agit d\u2019appliquer sa lecture \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 humaine, \u00e0 notre r\u00e9alit\u00e9, \u00e0 une condition qui est nouvelle. Je crois que c\u2019est de cette fa\u00e7on que je ferais parler Levinas, en disant que nous sommes dans une situation face \u00e0 l\u2019autre, c\u2019est elle qui nous d\u00e9finit.\u00a0Nous ne choisissons pas l\u2019Autre. Nous sommes venus reconstruire l\u2019existence nationale d\u2019Isra\u00ebl au Moyen-Orient et l\u2019Autre \u00e9tait l\u00e0, il est l\u00e0. Et nous avons des responsabilit\u00e9s \u00e9normes par rapport \u00e0 lui. Je dirai une chose que Levinas n\u2019a pas dite\u00a0: c\u2019est la n\u00e9cessit\u00e9, apr\u00e8s la Shoah, pour le juda\u00efsme europ\u00e9en, de reconna\u00eetre la pr\u00e9sence palestinienne. Je rappelle souvent ce qu\u2019a dit l\u2019historien Arnold Toynbee au cours d\u2019un d\u00e9bat avec les repr\u00e9sentants isra\u00e9liens aux Nations Unies, dont Yaakov Herzog, le fr\u00e8re de l\u2019ancien pr\u00e9sident [1]. Arnold Toynbee lui a dit au cours de la discussion : &#8220;je comprends votre d\u00e9tresse, je comprends la n\u00e9cessit\u00e9 de reconstituer une identit\u00e9 nationale \u00e9tatique pour le peuple juif, mais pensez \u00e0 la situation d\u2019un homme qui se trouve dans un incendie. Sa maison est incendi\u00e9e, et il n\u2019a d\u2019autres recours que de se pr\u00e9cipiter \u00e0 la fen\u00eatre, de se jeter par la fen\u00eatre. En se jetant par la fen\u00eatre pour sauver sa vie, il va sauter sur une personne dans la rue et la blesser. Est-ce qu\u2019il n\u2019y a pas ici un besoin de r\u00e9paration ?&#8221;. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, il ne doit pas r\u00e9parer cette blessure, car ce qu\u2019il a fait \u00e9tait totalement et enti\u00e8rement justifi\u00e9\u00a0; tout le monde aurait fait la m\u00eame chose. Mais de l\u2019autre, il devait y avoir r\u00e9paration, et elle n\u2019a pas eu lieu. Ce probl\u00e8me qui s\u2019est pos\u00e9 au moment de la cr\u00e9ation d\u2019Isra\u00ebl n\u2019a fait que s\u2019aggraver par la suite, et particuli\u00e8rement au moment de la guerre des six jours.<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">En rentrant d\u2019un voyage en Isra\u00ebl en 1967, j\u2019ai \u00e9crit un article que j\u2019ai soumis au Grand-Rabbin de Strasbourg, et qui \u00e9tait intitul\u00e9 \u00ab La tentation de la d\u00e9mence \u00bb. Ce que j\u2019ai ressenti lors de ce voyage, c\u2019est que cette esp\u00e8ce de confirmation de la puissance de l\u2019arm\u00e9e isra\u00e9lienne, donc de l\u2019\u00c9tat isra\u00e9lien, sa capacit\u00e9 d\u2019\u00e9craser de fa\u00e7on si rapide et fulgurante l\u2019adversaire, \u00e9tait pour moi encore une menace. Il y avait l\u00e0-dedans une tentation de pousser cette violence de plus en plus fort, et de renforcer l\u2019arm\u00e9e isra\u00e9lienne sur le territoire de l\u2019\u00c9gypte. Avons-nous enseign\u00e9 la moralit\u00e9 et le respect de l\u2019autre uniquement pour nous prot\u00e9ger des violences des autres, ou bien allons-nous, lorsque nous retrouverons la souverainet\u00e9, nous comporter comme le conqu\u00e9rant romain ? Nous ne sommes pas des Romains, nous ne sommes pas Jules C\u00e9sar ; nous sommes le peuple juif, et ce peuple se dit lumi\u00e8re pour les nations. Et en quel sens &#8220;lumi\u00e8re pour les nations&#8221;, si nous pratiquons l\u2019usage de la force comme ils le font quand ils sont puissants\u00a0?<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/span><\/p><p><b>5) Levinas \u00e9levait quasiment en mantra l\u2019id\u00e9e que non seulement l\u2019\u00e9thique pr\u00e9c\u00e8de le politique, mais aussi \u201cla paix pr\u00e9c\u00e8de le politique.\u201d Avec la multiplication de guerres, que certains qualifieraient de non-existentielles, Isra\u00ebl a-t-il failli \u00e0 l\u2019accomplissement de cette t\u00e2che ?\u00a0<\/b><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00c7a me fait de la peine, mais il faut le dire : le mot\u00a0<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">chalom<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, le mot de \u201cpaix\u201d, qui est d\u2019ailleurs un des noms de Dieu, est devenu de plus en plus tabou. On l\u2019a en quelque sorte censur\u00e9. Ne serait-ce que dire le mot, m\u00eame dans les manifestations ; parler, de fa\u00e7on explicite, de la n\u00e9cessit\u00e9 rationnelle voire politique et m\u00eame religieuse de la paix, n\u2019est plus possible. Un des grands malheurs du discours politique isra\u00e9lien, qui s\u2019est accentu\u00e9 avec Chalom Ah\u2019chav [La Paix Maintenant, ndlr], c\u2019est que la paix, c\u2019est la gauche. Si la paix, c\u2019est la gauche, dans ce cas, les dix commandements sont un document gauchiste. Tu ne tueras pas, tu ne voleras pas autrui, quel qu\u2019il soit, sans sp\u00e9cifier qui est cet autrui. On dit que ceux qui sont pour la paix sont ceux qui ne se soucient pas de l\u2019existence d\u2019Isra\u00ebl. C\u2019est le contraire qui est vrai. Une paix durable, et pas simplement un cessez-le-feu.\u00a0<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Une paix qui soit respectueuse des droits, non seulement de la personne, des individus, mais aussi de l\u2019entit\u00e9, du peuple qui existe. Il est l\u00e0, on ne choisit pas son autre, on ne choisit pas le peuple qui est entre nous. Il est l\u00e0. Il nous a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s. Il \u00e9tait l\u00e0 lorsque nous sommes arriv\u00e9s. Donc, la paix, ce n\u2019est pas uniquement un slogan politique qu\u2019on peut ou qu\u2019on doit \u00e9liminer pour pouvoir nous d\u00e9fendre. C\u2019est une valeur fondamentale dans la Torah. Je cite souvent le Midrash qui dit que, lorsque Dieu a cr\u00e9\u00e9 l\u2019homme, deux anges s\u2019y sont oppos\u00e9s \u2013 et leurs arguments \u00e9taient tr\u00e8s forts. C\u2019est l\u2019ange de la v\u00e9rit\u00e9, qui dit que l\u2019homme est incapable de v\u00e9rit\u00e9, et c\u2019est l\u2019ange de la paix. Et le Midrash nous dit que Dieu a pris l\u2019ange de la v\u00e9rit\u00e9 et l\u2019a fracass\u00e9, pour qu\u2019il n\u2019y ait pas de v\u00e9rit\u00e9 une. Les \u00eatres humains, chacun d\u00e9tient un fragment de la v\u00e9rit\u00e9. Mais le Midrash ne dit rien sur ce que Dieu a fait avec l\u2019ange de la paix, parce qu\u2019Il ne pouvait pas le fracasser\u00a0; car l\u2019ange de la paix, c\u2019est la pr\u00e9sence divine entre nous. Et si on n\u2019a pas un minimum de paix, qui va s\u2019exprimer d\u2019ailleurs dans la fa\u00e7on de dialoguer avec autrui, alors on n\u2019a aucune chance d\u2019arriver ni \u00e0 la paix ni \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9. C\u2019est quelque chose qui est une garantie de notre existence. Alors, bien s\u00fbr, on peut dire \u201cla paix avec les Arabes, c\u2019est une utopie, ils veulent notre mort&#8221;, etc\u00a0; et je peux entendre ceux qui le disent. Personnellement, j\u2019esp\u00e8re quand m\u00eame qu\u2019on arrivera un jour \u00e0 une coexistence pacifique.\u00a0<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">J\u2019entends ce que vous dites, mais commencez d\u2019abord par faire la paix entre nous. Et qu\u2019est-ce que \u00e7a veut dire, &#8220;la paix entre nous&#8221; ? \u00c7a ne veut pas dire imposer la volont\u00e9 d\u2019un groupe sur l\u2019autre. Parce que beaucoup le comprennent de cette fa\u00e7on. Par exemple, c\u2019est ce qu\u2019on a dit, c\u2019\u00e9tait d\u2019ailleurs ma premi\u00e8re participation aux manifestations\u00a0; on a dit \u201cvoil\u00e0, la majorit\u00e9 a parl\u00e9, alors on a appliqu\u00e9 ce qu\u2019elle\u00a0voulait\u201d. Mais \u00e7a, ce n\u2019est pas la paix. De nouveau, c\u2019est exercer la force qui nous a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9e par les \u00e9lecteurs \u2013 quels que soient d\u2019ailleurs les moyens par lesquels vous avez pris cette majorit\u00e9, ce qui est tr\u00e8s discutable. Mais enfin, cela ne vous donne pas le droit d\u2019opprimer votre partie de la population, de lui imposer votre volont\u00e9, vos droits, votre agenda, vos valeurs, etc. Donc la paix, \u00e7a ne devrait pas se discuter. Il faut vouloir la paix, et il faut commencer \u00e0 la pratiquer \u00e0 petite \u00e9chelle.<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/span><\/p><p><b>6) Vous \u00eates notamment connu pour avoir traduit en h\u00e9breu les\u00a0<\/b><b><i>Lectures talmudiques<\/i><\/b><b>\u00a0d\u2019Emmanuel Levinas, qui ont \u00e9t\u00e9 fortement critiqu\u00e9es au nom d\u2019un pr\u00e9tendu manque de substance et d\u2019invention ex\u00e9g\u00e9tique. Comment, en tant que Rav, consid\u00e9rez-vous ces \u00e9crits, et que peuvent-ils apporter en cette \u00e9poque si compliqu\u00e9e ?\u00a0<\/b><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Il y a ici quelque chose de tr\u00e8s important. Levinas a un grand respect pour ceux qui l\u2019ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9, une forme d\u2019humilit\u00e9 assez peu r\u00e9pandue chez les philosophes et qui me parle beaucoup. Que ce soit dans sa controverse avec Hegel ou \u00e0 l\u2019\u00e9gard de son ma\u00eetre, Heidegger, qu\u2019il consid\u00e8re comme ayant trahi sa pens\u00e9e en s\u2019associant au nazisme, il a gard\u00e9 beaucoup de respect et de gratitude. Et cela est tr\u00e8s visible dans sa lecture du Talmud, qu\u2019on a longtemps dit, en Europe, \u00eatre un livre extravagant. Levinas a en quelque sorte r\u00e9habilit\u00e9 le Talmud face aux ex\u00e9g\u00e8tes et interpr\u00e8tes chr\u00e9tiens, qui y ont toujours vu un livre raciste, sexiste, \u00e9troit d\u2019esprit et plein de pr\u00e9jug\u00e9s. Comment ? Non pas en disant que chaque phrase du Talmud doit \u00eatre appliqu\u00e9e ou consid\u00e9r\u00e9e comme une sorte de sagesse, car il y a infiniment de voix dans le Talmud\u00a0; mais en disant que le Talmud est une \u0153uvre plurielle. Un pluralisme d\u2019opinions y est d\u00e9fendu. C\u2019est un mod\u00e8le tr\u00e8s diff\u00e9rent des philosophies o\u00f9 un philosophe parle et exprime sa conception de la v\u00e9rit\u00e9. Il n\u2019y a pas ici de conception de la v\u00e9rit\u00e9. Il s\u2019interdit de porter un jugement. Il se met \u00e0 l\u2019\u00e9coute de ses voix, il leur donne en quelque sorte une l\u00e9gitimit\u00e9, et il leur donne un cr\u00e9dit. Il rend ses voix cr\u00e9dibles. Ils ne disent pas n\u2019importe quoi sur n\u2019importe quoi\u00a0; car il y a une r\u00e9flexion dans le Talmud. Ces textes nous parlent. Ce sont des voix humaines, et non pas la voix divine. Contrairement \u00e0 Rosenzweig et Buber, Levinas n\u2019est pas un commentateur de la Bible ; il n\u2019est pas un commentateur de la parole divine, mais de la parole humaine. Il nous donne l\u2019image d\u2019un juda\u00efsme qui ne s\u2019est construit qu\u2019\u00e0 travers ses interpr\u00e9tations multiples, qui interdit toute forme de dogmatisme religieux, et qui refuse toute autorit\u00e9 supr\u00eame qui viendrait mettre fin \u00e0 la discussion. La discussion reste ouverte.<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Levinas pensait qu\u2019une interpr\u00e9tation du Talmud \u00e9tait quelque chose qui d\u00e9bouchait vers une sorte d\u2019extension du Talmud, prolong\u00e9e dans notre r\u00e9alit\u00e9. Nous devons aussi assumer cette dimension-l\u00e0 de notre place d\u2019interpr\u00e8te actuelle. Ce n\u2019est pas la r\u00e9duction du juda\u00efsme \u00e0 quelques formules g\u00e9n\u00e9rales, comme le ferait le juda\u00efsme lib\u00e9ral. D\u2019ailleurs, Levinas ne fustige m\u00eame pas la totalit\u00e9 du juda\u00efsme lib\u00e9ral, du moins au d\u00e9but. Il lui donne aussi une place et une valeur\u00a0; peut-\u00eatre parce que Levinas a une fa\u00e7on tr\u00e8s particuli\u00e8re d\u2019\u00eatre orthodoxe, une fa\u00e7on qui lui est propre. Il y a l\u00e0-dedans une certaine audace, du courage, et j\u2019y trouve une source d\u2019inspiration.\u00a0<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/span><\/p><p><b>7) Le th\u00e8me de ce num\u00e9ro du <\/b><b><i>Tohu Bohu<\/i><\/b><b> est &#8220;Difficile espoir&#8221;,\u00a0en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la fois \u00e0 la <\/b><b><i>Difficile libert\u00e9<\/i><\/b><b> de Levinas et \u00e0 <\/b><b><i>L\u2019espoir maintenant<\/i><\/b><b> de Sartre et Benny Levy. A quoi cela vous ram\u00e8ne-t-il aujourd\u2019hui, cette notion de &#8220;difficile espoir&#8221;\u00a0?\u00a0<\/b><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Pendant ces trois ans, j\u2019ai particip\u00e9 chaque semaine \u00e0 une manifestation. Je n\u2019ai jamais autant chant\u00e9 l\u2019<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Hatikvah<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, &#8220;l\u2019Espoir&#8221;, en h\u00e9breu. Chaque manifestation se terminait par l\u2019hymne national. Je chantais l\u2019Espoir avec le c\u0153ur serr\u00e9 et les larmes aux yeux\u00a0; le c\u0153ur bris\u00e9, m\u00eame. C\u2019est plus que &#8220;difficile espoir&#8221;. Ceux qui nous dirigent ont tout fait pour d\u00e9truire l\u2019espoir. Pour nous vider. C\u2019est ce que je ressens \u00e0 pr\u00e9sent avec la lib\u00e9ration des otages\u00a0; j\u2019ai ressenti \u00e0 la fois une grande joie et une \u00e9norme fatigue. Nous nous sommes us\u00e9s \u00e0 force de mensonges, de cruaut\u00e9, de toutes sortes de d\u00e9clarations\u00a0; et tout \u00e7a souvent au nom du juda\u00efsme. Un des dix commandements est de ne pas mentionner le nom de Dieu en vain\u00a0; mais \u00e7a a \u00e9t\u00e9 fait syst\u00e9matiquement. Je puise donc mes valeurs et mon espoir dans les textes, parce que la r\u00e9alit\u00e9 est souvent d\u00e9sesp\u00e9rante. Quand on voit que ceux qui d\u00e9tiennent le pouvoir en font un usage pervers pour accro\u00eetre leur puissance, leur richesse, leur force, ils nous donnent toutes les raisons de nous d\u00e9sesp\u00e9rer. Je dois donc tirer mon espoir des paroles qui ont \u00e9t\u00e9 dites et des exemples qui ont \u00e9t\u00e9 donn\u00e9s. La presse, qui pr\u00e9tend nous pr\u00e9senter la r\u00e9alit\u00e9, n\u2019est qu\u2019une source de d\u00e9sespoir au quotidien. Je dois donc tirer mon espoir d\u2019ailleurs : les livres. Ils me disent que tout n\u2019est pas perdu tant qu\u2019il y a en nous une \u00e9tincelle de vie.\u00a0Le fondement de notre tradition nous dit que la vie nous est donn\u00e9e \u00e0 chaque instant. La vie elle-m\u00eame, malgr\u00e9 le d\u00e9sespoir, la fatigue et les d\u00e9ceptions inutiles.\u00a0<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">Une des d\u00e9ceptions est d\u2019ailleurs de ne pas entendre d\u2019autres voix venant d\u2019autres ma\u00eetres, qui se sont tus pendant ces ann\u00e9es de guerre. C\u2019est pour moi aussi une source d\u2019affliction.\u00a0Parce que le mot &#8220;espoir&#8221; est un mot un peu probl\u00e9matique. C\u2019est comme marcher sur un fil, c\u2019est fragile\u00a0; mais ce n\u2019est pas difficile de marcher sur un fil, quand on a le\u00a0sens de l\u2019\u00e9quilibre. Il faut pleurer sur ces valeurs bafou\u00e9es. Il faut ressentir de la peine, de la honte. La honte aussi est un obstacle pour l\u2019espoir\u00a0; j\u2019ai honte des choses terribles qui ont \u00e9t\u00e9 commises en notre nom, depuis la cr\u00e9ation d\u2019Isra\u00ebl d\u2019ailleurs.\u00a0<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">L\u2019espoir n\u2019est pas une sorte de facult\u00e9 psychologique myst\u00e9rieuse comme la foi, mais une obligation. On le dit tous les jours dans la pri\u00e8re d\u2019<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Aleinou<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, c\u2019est pourquoi nous esp\u00e9rons. Esp\u00e9rer, c\u2019est mettre sa confiance. C\u2019est comme le mot\u00a0<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">emounah<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0qui est presque identique au mot\u00a0<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">emoun<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">,\u00a0qui signifie &#8220;confiance&#8221;. Ce fil \u00e9mu de l\u2019espoir, il s\u2019accroche \u00e0 deux extr\u00e9mit\u00e9s. Dieu a mis ses espoirs en l\u2019homme\u00a0: il a \u00e9mis notre devoir. C\u2019est une obligation, comme l\u2019obligation religieuse de mettre les t\u00e9filines tous les jours ou d\u2019observer le Shabbat. C\u2019est une obligation de pr\u00e9server notre espoir et notre confiance dans les capacit\u00e9s de l\u2019\u00eatre humain \u00e0 se redresser. \u00c7a aussi, on le dit dans nos pri\u00e8res\u00a0; \u00e7a me rend fou de savoir qu\u2019il y a tellement de gens qui prient et qui n\u2019\u00e9coutent m\u00eame pas ce qu\u2019ils disent. On le dit le matin dans les b\u00e9n\u00e9dictions, on b\u00e9nit Dieu qui redresse ceux qui sont courb\u00e9s\u00a0; il y a donc une possibilit\u00e9 de se redresser. On dit b\u00e9nir Dieu qui ouvre les yeux aux aveugles. Une grande partie de notre soci\u00e9t\u00e9 est d\u2019abord courb\u00e9e devant le pouvoir, que ce soit le pouvoir politique ou le pouvoir mondial. Elle est aveugle. La guerre \u00e0 Gaza a \u00e9t\u00e9 censur\u00e9e.\u00a0C\u2019est une honte. Ce qu\u2019ont fait les m\u00e9dias en Isra\u00ebl, c\u2019est une v\u00e9ritable honte. Ils ont cach\u00e9 les atrocit\u00e9s. Et sans doute que si les gens\u2026 Moi, je fais confiance \u00e0 la majorit\u00e9 des Isra\u00e9liens, je pense que s\u2019ils avaient vu jour apr\u00e8s jour ces atrocit\u00e9s, la guerre se serait arr\u00eat\u00e9e\u00a0; il n\u2019y a aucun doute. Mais on le leur a cach\u00e9. Donc il faut avoir confiance en la capacit\u00e9 des aveugles \u00e0 retrouver leur capacit\u00e9 de voir, en la capacit\u00e9 de ceux qui se sont courb\u00e9s \u00e0 pouvoir se redresser. C\u2019est une confiance dans l\u2019\u00eatre humain. Je crois que les humains sont capables de se transformer, \u00e0 condition qu\u2019on leur ouvre les yeux.<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/span><\/p><p><span style=\"font-weight: 400;\">[1] H\u2019aim Herzog, pr\u00e9sident d\u2019Isra\u00ebl de 1983 \u00e0 1993 et p\u00e8re de l\u2019actuel pr\u00e9sident, Isaac Herzog.<\/span><\/p>\t\t\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lire l\u2019actualit\u00e9 \u00e0 travers les yeux d\u2019un intellectuel d\u00e9c\u00e9d\u00e9 est toujours un exercice os\u00e9, voire imprudent lorsqu\u2019on parle de la br\u00fblante actualit\u00e9 du Proche-Orient qui polarise bien assez les vivants. Daniel Epstein, rabbin et philosophe francophone install\u00e9 en Isra\u00ebl se pr\u00eate \u00e0 l\u2019essai. Directeur des programmes de philosophie de l\u2019Institut Matan \u00e0 J\u00e9rusalem, lecteur et traducteur d\u2019Emmanuel Levinas, il s\u2019est surtout fait conna\u00eetre par son&#8230; <\/p>\n<p class=\"more\"><a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/notre-responsabilite-est-toujours-presente-penser-la-guerre-a-gaza-a-partir-de-levinas-entretien-avec-daniel-epstein\/\">Read More<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":45,"featured_media":2060,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"ngg_post_thumbnail":0,"footnotes":""},"categories":[34,31,48],"tags":[],"class_list":["post-1040","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-entretiens","category-difficile-espoir","category-tous-les-articles","is-cat-link-borders-light is-cat-link-rounded"],"acf":[],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/files\/2026\/01\/27f5d192-bc84-40ef-a620-4c5cfb4df462.jpg","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1040","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/users\/45"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1040"}],"version-history":[{"count":82,"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1040\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2384,"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1040\/revisions\/2384"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/media\/2060"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1040"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1040"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/uejf.org\/tohubohu\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1040"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}