Comment démocratiser la prise de parole politique ? Il n'est pas facile d’exercer le rôle d’”intellectuel”, tout en s'engageant pour la participation du plus grand nombre au débat public. En effet, en publiant des ouvrages de pensée politique potentiellement techniques et donc peu accessibles, en étant mis en avant dans le débat au risque de monopoliser la parole, l'intellectuel ne risque-t-il pas d’aller à l’encontre de ce qu’il prêche ? La description de quelques tiraillements de l’intelligentsia française du XXe siècle offre ainsi l’occasion d’une courte réflexion sur le rôle de l’universitaire dans le débat public : son savoir académique lui confère-t-il une légitimité particulière à s’exprimer ? Si oui, comment peut-il éviter l’écueil supposément anti-démocratique de l’élitisme ?
- Le « paradoxe du gauchisme »
Transmettre ses convictions, c’est aussi parfois transmettre ses contradictions. Virginie Linhart est la fille de Robert Linhart, intellectuel connu pour son engagement en usine dans les suites de mai 68[1], qui tente de se donner la mort en 1981, avant d’entrer dans une période de mutisme prolongé. Pour mieux comprendre son père, et plus généralement l’éducation qu’elle a reçue, elle écrit en 2008 Le jour où mon père s’est tu : un compte-rendu de son enquête auprès d’autres « enfants de mai 68 », d’autres personnes de sa génération, ayant elles aussi été élevées par d’importantes figures intellectuelles de la gauche française de la seconde moitié du XXe siècle. En lisant les témoignages recueillis, on est frappé par une contradiction que les personnes interrogées ne manquent pas de soulever elles-mêmes :
« Le paradoxe du gauchisme, c’est que c’est une culture élitiste, ultra-littéraire, issue de la révolution surréaliste, qui se veut aussi du côté du peuple, dans la lutte des classes et hors de la société.[2] »
En effet, nombre d’ « enfants de mai 68 » ont été encouragés par leurs parents soixante-huitards à accomplir de longues et prestigieuses études… Y compris dans des structures d’enseignement aux antipodes de leur mode de vie et de leurs valeurs, comme certains lycées parisiens connus pour leur public bourgeois. Ainsi Claudia Senik, fille d’André Senik, a-t-elle été scolarisée à l’École alsacienne à Paris. Le jour où elle passe le test d’admission, son père l’accompagne mais lui glisse à l’oreille: « Souviens-toi toujours que ces gens sont nos ennemis de classe ! » [3].
Pourtant, tout en favorisant la politisation et l’engagement de leur progéniture, ces intellectuels appellent classiquement de leurs vœux l’action politique du « peuple », donc d’une partie de la population entreprenant rarement des études supérieures longues. Le fait qu’ils valorisent autant la recherche d’excellence universitaire suscite donc le doute : selon eux, le niveau d’études serait-il lié d’une façon ou d’une autre à la qualité de l’engagement politique ? Auquel cas, comment pensent-ils l’engagement des ouvriers, des employés – catégories socio-professionnelles les moins « éduquées » en France, et pourtant acteurs par excellence de la politique, dans une perspective de gauche radicale ? En bref, il s’agit de se demander quelle forme de légitimité le savoir des « intellectuels », des universitaires, leur confère en politique – la légitimité étant ici comprise, dans la continuité de l’oeuvre de Max Weber, comme le fait que d’autres que nous soient convaincus qu’on est fondé à agir tel qu’on le fait.
- Le savoir comme facteur de légitimation : la place de l’information en politique
Qu’entend-on exactement par « savoir » ? S’agit-il de références théoriques, de données chiffrées, d’expériences vécues ? En première analyse, on peut se pencher sur le savoir dit « expert », reposant sur l’information et permettant l’action politique. Si celui-ci donne une valeur ajoutée à l’opinion en la rationalisant, il ne peut pas pour autant s’imposer comme source principale de légitimité de la prise de parole en démocratie – au risque d’exclure une partie de la population du débat public.
Une opinion semble généralement plus solide lorsqu’on l’estime informée, « éclairée » ; on rangera dans la catégorie d’ « information » tout type de donnée ancrant l’opinion dans la réalité. On peut ainsi penser au nombre croissant de rapports d’experts commandés par le personnel politique pour préparer puis justifier leurs décisions – l’ « expertise » étant une forme de savoir orientée vers l’action et renvoyant à des faits. En effet, les décisions politiques sont soumises à un impératif d’efficacité, tentant de répondre à des besoins très concrets, avec des conséquences non moins concrètes : elles influent sur le prix des aliments, la qualité de l’air qu’on respire, ou encore le temps passé dans les transports pour aller au travail. A partir de là, il paraît évident qu’au-delà des idéaux personnels, une position politique qui prétend à l’efficacité doit prendre en compte un certain nombre de données factuelles.
Le caractère « informé » d’une décision est donc une double ressource en politique : non seulement il est supposé augmenter les chances de réussite de l’action entreprise, mais il est également vecteur de légitimité en conférant à la décision une assise jugée rationnelle. Cette tendance semble se retrouver dans le débat politique entre particuliers : la tradition démocratique républicaine ne valorise-t-elle pas l’image d’un électeur « éclairé », se renseignant minutieusement avant de faire son choix ? A ce stade, rien n’empêche d’imaginer une discussion collective laissant en droit la place à tout le monde, chacun étant laissé libre de se documenter afin d’accroître la légitimité de sa prise de position. Ainsi, si les intellectuels occupaient une place privilégiée dans le débat, ce serait en vertu du caractère hautement informé de leur jugement.
En réalité, trois nuances doivent être apportées à cette hypothèse largement fictive.
Premièrement, le type de savoir dont disposent les intellectuels n’est pas précisément « expert » : selon la définition classique de l’expertise en sciences sociales, celle-ci n’est pas statutaire mais relationnelle [4]. Cela signifie qu’un savoir tire sa qualité d’ « expert », non pas de son contenu, mais de la situation et des règles présidant à sa production : est expert, celui qui est consulté pour répondre à un problème politique donné. Si toute personne peut ainsi être amenée à jouer le rôle d’expert, y compris des universitaires, la position de ceux-ci est alors ambiguë – puisque d’ordinaire, la recherche universitaire et la science tirent une part de leur légitimité de leur indépendance et de leur caractère désintéressé. Ce n’est donc pas en tant qu’ « experts » que les intellectuels interviennent dans le débat public, dans le cas qui nous intéresse.
Par ailleurs, les études portant sur la notion de « compétence politique » (qui renvoie globalement à l’intérêt pour la politique, la capacité à en manier les termes techniques et l’envie de s’y impliquer) tendent au contraire à mettre en évidence un faible rôle de l’information dans la participation des citoyens au débat public. Le politiste Loïc Blondiaux retrace l’histoire de la notion dans son article « Faut-il se débarrasser de la notion de compétence politique ? Retour critique sur un concept classique de la science politique » [5]. Il y distingue deux dimensions du terme de « compétence » : une d’ordre cognitif (être compétent signifierait avoir une « connaissance approfondie » des réalités politiques), et une d’ordre politique ou juridique, ayant trait à la légitimité de celui qui s’exprime (être compétent conférerait alors « le droit de juger ou de décider » en ce qui concerne la politique). Les études sur le sujet se sont longtemps intéressées au premier de ces deux pans, en tentant d’évaluer les « connaissances » des personnes interrogées en matière de politique. Les résultats obtenus, assez constants au fil des études et des décennies, sont formels – et nous fournissent notre deuxième et notre troisième nuances face à l’hypothèse évoquée plus haut. D’une part, le niveau d’information global de la population est relativement bas. Les choix politiques effectués par les citoyens, notamment au moment de voter, sont donc bien moins “éclairés” qu’on ne le croit. De plus, on constate également un « inégal accès à l’information politique des différentes catégories sociales » [6], les classes populaires étant statistiquement les moins informées ; il est donc naïf et injuste de penser que le fait de peu s’informer dépend d’un seul manque de volonté de la part des personnes concernées.
A considérer que l’on prend la parole dans le débat public en vertu du niveau d’information dont on dispose à titre individuel, il faudrait donc conclure à une légitimité globalement très faible d’une importante partie de la population (qui serait encore amoindrie dans le cas des classes populaires).
- La politique, une question morale avant d’être une question de connaissance
Ce dernier constat paraît bien peu démocratique – qu’en est-il de l’égale prétention des citoyens au vote et à la participation à la décision ? Heureusement, la politique n’est pas réductible à des questions de connaissance ; il peut même s’avérer dangereux d’accorder une trop grande légitimité au savoir académique ou expert dans le débat public.
Tout d’abord, l’efficacité d’une politique publique (et donc la justesse de l’opinion la défendant) n’est jamais garantie par la quantité d’expertises la promouvant, pour de multiples raisons – l’une d’entre elles étant que les disciplines traitant du monde social et économique ne sont pas des sciences exactes.
De plus, les décisions politiques ne sont jamais purement techniques, en ce qu’elles charrient des enjeux moraux : la capacité à prendre position face à des problèmes sociaux (comme la fin de vie, la GPA…) est vraisemblablement liée au système de valeurs adopté, à la propension à l’empathie, plutôt qu’aux seules connaissances sur le sujet traité. On ne tire donc pas sa légitimité de son opinion ou de son engagement de son niveau d’érudition mais, par exemple, du simple fait d’appartenir à la société, et d’être à ce titre au moins indirectement concerné par la plupart de ses questions[7] ; ou encore, du fait de disposer d’un sens moral (faculté que l’on considère comme universellement répartie, et décorrélée de la connaissance). Dans ce cas, on n’est plus si sûr de ce qui justifierait une mise à l’honneur des intellectuels (qui ne sont ni plus, ni moins moraux que les autres citoyens) dans le débat public.
Et en effet, dans son article « Intellectuels : les ombres changeantes de mai 68 » [8], l’historien Bernard Brillant présente mai 68 comme le catalyseur d’une crise de légitimité des intellectuels français, les obligeant à repenser leur fonction politique. Leur rôle de « porte-paroles » privilégiés de la classe populaire se voit remis en question lorsque l’espace public est investi par des travailleurs et une jeunesse étudiante et lycéenne très mobilisés, y portant eux-mêmes leurs revendications. De façon plus générale, la conception traditionnelle de l’éducation elle-même, comme transmission verticale du savoir, allant d’un professeur « sachant » à des élèves « ignorants », est contestée – pour les relations de pouvoir qu’elle instaure, et pour le peu de cas qu’elle fait des savoirs non-académiques, comme ceux issus de l’expérience personnelle par exemple. En effet, dans le cas des exemples susmentionnés de la GPA et de la fin de vie, le récit d’expérience de mères porteuses ou de proches de malades en soins palliatifs semble devoir être écouté avec au moins autant d’attention que l’avis de médecins et de spécialistes de la santé. Il paraît donc essentiel de ne pas réduire le savoir à sa dimension académique, l’expérience vécue pouvant être considérée comme vectrice d’une forme de savoir – en partie transmissible par le biais du témoignage – légitimant elle aussi la prise de parole. De façon plus générale, et comme l’explique Brillant, « L’intellectuel est […] l’objet d’une contestation radicale de son rôle de spécialiste des “choses de l’esprit”, de sa place dans la division du travail, et de cette division elle-même, au nom d’une remise en cause de la séparation manuels/intellectuels ». [9]
Ainsi, non seulement on ne peut fonder une légitimité prioritaire des intellectuels à participer en débat public en vertu de leur savoir, mais on aboutit même à une relativisation de la valeur des connaissances d’ordre académique (et des titres universitaires) dans le monde politique. On en arriverait presque à inverser la question de départ : en quoi l’intellectuel aurait-il un rôle particulier à jouer dans le débat public ? Qu’est-ce qui justifie qu’il s’y exprime autrement qu’au simple titre de citoyen ?
- L’utilité du savoir académique dans le débat public – quelques conditions et contradictions
En réalité, l’objectif ici n’est pas de dénier tout intérêt au savoir académique et à la théorie politique, loin de là.
L’action politique ne se réduit pas à la gestion de problèmes ponctuels, elle est aussi rendue possible par le fait de pouvoir envisager un avenir commun sur le long terme. Les œuvres théoriques tentent de répondre à ce besoin de disposer de cadres de pensée, de principes et d’objectifs cohérents dans lesquels se projeter.
Par ailleurs, la philosophie, les sciences sociales consistent – sans s’y réduire – en un précieux travail du langage. Il s’agit de circonscrire les différents sens qu’on attache traditionnellement aux mots, de prévenir les confusions, les glissements et les erreurs de communication, de se donner des catégories de pensée précises pour faire avancer la réflexion. Les ressources langagières ainsi mises au point peuvent permettre à chacun de mieux se saisir des problèmes affrontés.
Enfin, le retrait de l’intellectuel de l’urgence de l’action politique efficace et quotidienne est aussi ce qui fait sa force : la possibilité d’inscrire sa réflexion dans le temps long est un luxe (car tout le monde n’a pas le même temps d’esprit disponible à consacrer aux questions de société), mais aussi un besoin en cette période où règnent, pour nombre de penseurs, l’instantanéité de la réaction et où s’impose sans cesse la prise en charge de problèmes de court et moyen termes.
Ces trois caractéristiques nous amènent à considérer la recherche universitaire en sciences sociales et humaines, ainsi que la prise de parole des intellectuels dans le débat public, comme étant d’utilité publique. Cependant, elles ne peuvent remplir leur rôle qu’à condition de ne pas se replier dans une forme d’entre-soi.
Si la figure de l’ « intellectuel engagé », telle qu’on l’observe dans l’histoire française du siècle dernier, a globalement disparu, on peut – humblement – reporter les fruits de cette réflexion à la figure de l’étudiant(e) en sciences humaines, ou du contributeur/de la contributrice à une revue étudiante (toute ressemblance avec l’autrice de cet article serait bien évidemment fortuite). Comment faire lorsque l’on souhaite s’inscrire dans le débat public en tant qu’universitaire, tout en en faisant un espace démocratique d’inclusion de la parole de tous ?
Si la connaissance et la réflexion ne sont pas la simple marque d’une élite sociale, mais bien plutôt un facteur de transformation des conditions de vie de tous, c’est qu’elles doivent avoir vocation à être partagées et débattues collectivement, plutôt qu’adressées à une poignée de spécialistes. Et si la légitimité fondamentale à prendre part au débat public ne provient pas de ces mêmes connaissance et réflexion, mais, plus généralement, du simple fait d’ « être là » – c’est donc que le savoir académique, pour tout utile et enrichissant qu’il soit dans le cadre de cette discussion collective, ne donne droit ni à une monopolisation de la parole, ni à une quelconque position de supériorité, que présupposerait une partition binaire des participants entre « sachants » et « ignorants ». Cela suppose de reconnaître, à la fois une spécificité et un intérêt propre du savoir académique et du savoir expert, mais aussi l’existence d’un savoir plus large, issu de l’expérience vécue, qui donne leur sens aux deux premiers.
Ce qui donne de la valeur à notre proposition, dès lors qu’on l’espère politique, c’est donc son accessibilité (que l’on tentera de ne pas rendre synonyme de « simplification »). Ces quelques pages, paradoxalement, s’adressent prioritairement à ceux qui écrivent, et dont le parcours, la profession et les préoccupations sont similaires aux miens ; mais je ne manque pas d’espérer qu’elles trouveront un public plus large, dans l’espoir que le cadre de la discussion, de même que le groupe des « écrivants », eux aussi, s’élargissent.
Notes :
[1] Pour un compte-rendu de cette expérience, voir son ouvrage autobiographique L’Établi, initialement paru en 1978 aux Editions de Minuit.
[2] Juliette Senik, fille du militant et enseignant de philosophie André Senik, dans Le jour où mon père s’est tu, Virginie Linhart, Paris, Seuil, 2008, p. 81.
[3] Ibid, p. 85.
[4] A ce sujet, voir par exemple l’ouvrage de Corinne Delmas, Sociologie politique de l’expertise, paru en 2011 aux Éditions La Découverte.
[5] Blondiaux Loïc, “Faut-il se débarrasser de la notion de compétence politique ?. Retour critique sur un concept classique de la science politique”, Revue française de science politique 2007/6, Volume 57, p. 759-774.
[6] Ibid.
[7] On renverra ainsi à l’article de Blondiaux pour une réflexion sur la légitimité de tous à participer au débat public, dans une perspective de démocratie dite « délibérative » : la rationalité, ou la compétence politique, n’est alors plus comprise comme un attribut individuel, mais comme ce qui se construit collectivement à travers la discussion.
[8] BRILLANT, Bernard, 2008. Intellectuels : les ombres changeantes de Mai 68. Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 2008/2 n° 98, p.89-99. Disponible en ligne sur Cairn : //shs.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2008-2-page-89?lang=fr
[9] Ibid.