The Brutalist en Égypte : La reconnaissance dans l’éternel exil

Si depuis quelques mois l’engouement autour de The Brutalist est passé, il n’en reste pas moins un des meilleurs films de l’année 2025 ; après son succès critique, les controverses autour de son utilisation de l’IA ou sa durée de plus de trois heures, que dire de nouveau ? Que pouvons-nous en tirer plusieurs mois après sa sortie ? Bien plus qu’un énième film sur la Shoah, The Brutalist offre une leçon de résilience et de courage dans l’exil par la réinvention qu’il fait du récit biblique de Joseph. 

Dans un entretien avec François Mitterrand sur la mémoire et la responsabilité après la Shoah, Élie Wiesel définissait l’espoir comme « une mémoire qui désire » [1]. Cette formule pourrait servir d’épigraphe à The Brutalist de Brady Corbet, sorti le 12 février 2025 et récompensé par trois Oscars [2]. Le film a pourtant divisé lors de sa sortie. En effet, si certains critiques ont salué un chef-d’œuvre, d’autres l’ont jugé « dépourvu de tout aspect pratique fondamental. » [3]

Mais il ne s’agira pas ici de revenir sur les différentes polémiques ou critiques que le film a pu susciter en tant que celles-ci ont toutes fait abstraction jusqu’à présent d’un point essentiel, semble-t-il, pour comprendre le film : la similitude manifeste entre l’histoire de Làszló Toth et celle de Joseph, fils de Jacob, dans la Bible. Làszló devient alors une figure biblique des temps modernes qui permet de dépeindre la condition du Juif dans l’exil. 

Le film retrace la trajectoire de László Toth, architecte hongrois et juif, rescapé des camps. Exilé aux États-Unis, il rêve de reconstruire sa vie et son couple auprès de sa femme Erzsébet. L’embauche par un industriel fortuné, Harrison Lee Van Buren, semble lui offrir la promesse d’un nouveau départ. Mais le rêve américain se lézarde vite : compromis, blessures intérieures, désillusions. La brutalité que Corbet met en scène n’est pas seulement architecturale – elle est existentielle, intime, héritée du trauma.

Dès la première scène, un train, une tension. Mais Corbet ne cède pas au pathos : il s’éloigne de la mémoire directe de la Shoah pour s’intéresser à ce qui vient après, au vide de la survie. L’image renversée de la statue de la Liberté agit comme un présage : le rêve américain est-il une promesse ou une illusion ? László peut-il croire encore, ou sa mémoire le condamne-t-elle à revivre l’absence ?

Cette tension entre foi et désespoir résonne avec l’histoire biblique de Joseph. En effet, après que Joseph a été vendu par ses frères aux Ismaélites pour vingt pièces d’argent, ces derniers emmenèrent Joseph en Égypte. Là-bas, Joseph fut vendu en tant qu’esclave à un haut fonctionnaire égyptien, Putiphar. Joseph devint son serviteur de confiance tant il excellait dans toutes les tâches que lui confiait son maître, parce qu’il gardait constamment la crainte de Dieu devant ses yeux et avait le Tout-Puissant à l’esprit durant ses activités : “ Le Seigneur fut avec Joseph, qui devint un homme heureux et fut admis dans la maison de son maître l’Égyptien.” [4] . 

Le sort semblait enfin favorable à Joseph jusqu’au jour où la femme de Putiphar commença à développer un intérêt pour Joseph et qu’elle jeta les yeux sur lui. Ce dernier refusa ses avances, car cela serait un “ grand méfait ” et “offenser le Seigneur ” [5]. Par colère, la femme de Putiphar accusa “ un Hébreu ” de l’avoir “ insultée ” et d’avoir tenté d’abuser d’elle [6]. Putiphar, furieux, envoya Joseph dans la rotonde, endroit dans lequel étaient détenus les prisonniers du roi. 

Or, dans The Brutalist, dès son arrivée en Amérique,  László Toth se fit héberger par son cousin et ce dernier l’employa dans son magasin de meubles tout comme Joseph fut mis au service de Putiphar. László, attendant le retour de son épouse, ne fit pas attention aux avances de la femme de son cousin et les balaya d’un revers de main. Par colère et suivant l’exemple de la femme de Putiphar, la femme du cousin accusa László d’avoir voulu coucher avec elle et le cousin n’eut d’autres choix que d’expulser László de chez lui. 

Selon Rashi, quand la femme de Putiphar parle d’“un Hébreu” (‘Ivri ), il faut entendre celui « venu de l’autre côté » (‘évèr) du fleuve [7]. C’est ainsi qu’on comprend que, tout comme Joseph l’Hébreu, László, est arrivé en Amérique après avoir traversé l’Atlantique (et donc venu de l’autre côté de l’océan), découvre que la reconnaissance apparente ne fait que dissimuler davantage la précarité de sa condition, rendant le retour à la réalité d’autant plus violent. Une voix off, celle d’Erzsébet, cite une phrase de Goethe : « Nul n’est plus désespérément esclave que celui faussement convaincu d’être libre. » Chez Corbet, cette phrase devient la clé pour comprendre le film : l’exil ne s’achève jamais et même lorsqu’on croit avoir trouvé refuge, la réalité de notre condition nous rattrape. 

Dans les deux récits, le salut vient de la reconnaissance : Pharaon découvre en Joseph le don d’interpréter les rêves ; Van Buren décèle en László un génie de la construction. Mais cette rédemption n’efface rien : elle transforme la mémoire en moteur. La grandeur de l’architecture de László n’est pas ostentation, mais fidélité. Chaque ligne, chaque volume, porte la trace du passé, de même que chaque songe interprété, chaque prodige de Joseph porte la trace de son passé, l’alliance de ses pères, d’Abraham, d’Isaac et de Jacob avec Le Dieu unique. 

The Brutalist n’est pas une dénonciation du rêve américain, mais une méditation sur le courage d’espérer malgré la douleur. Le film, comme l’histoire de Joseph, enseigne que la survie n’est pas un simple retour à la vie : c’est un acte de foi. Woody Allen disait que « Le talent, c’est de la chance ; le plus important dans la vie, c’est le courage. » [10] Brady Corbet semble alors lui répondre : le courage, c’est l’espoir – celui de transformer la mémoire en avenir, et la brutalité du monde en architecture de sens.

Notes : 

[1] Elie Wiesel, Mémoire à deux voix, Odile Jacob, 1995.

[2] Oscar du Meilleur acteur pour Adrien Brody, Oscar de la Meilleure musique pour Daniel Blumberg  et Oscar de la Meilleure photographie pour Lol Crawley.

[3] “The Empty Ambition of “The Brutalist””, The New Yorker, Richard Brody, 3 janvier 2025.

[4] Gen. 39:2.

[5] Ibid., 39:9. 

[6] Ibid., 39:14.

[7] Commentaire de  Rashi sur Gen. 39:14.

[8] Manhattan, Woody Allen, 1979.

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