À Kyiv, à l’archive de l’Institut d’archéologie de l’Académie nationale des sciences d’Ukraine, Oleksandra Buzko dirige une petite équipe de trois femmes. Leur mission consiste à mettre en ligne le patrimoine visuel de leur institut, de peur que l’impensable ne survienne. Chaque document numérisé devient un geste de résistance silencieux.
Sous les missiles, elles scannent. Préserver les lettres, les cartes postales, les carnets, les costumes, pour écrire l’histoire de l’Ukraine contre son effacement. Dans un pays où des musées sont détruits ou occupés, où la guerre a déjà laissé près de 80 000 mutilés, des images numérisées offrent un socle. « Nous devons scanner, scanner, scanner pour sauver ces documents, parce qu’on ne sait pas si demain un missile détruira l’archive et ses matériaux », explique Oleksandra Buzko. Elles disent : nous existons. Scanner, dans l’espoir que demain, il reste quelque chose à transmettre.
Depuis le début de la guerre, l’équipe de l’Institut d’archéologie de l’Académie des sciences d’Ukraine travaille avec ce qu’elle a. Un générateur pour faire fonctionner les scanners lors des coupures d’électricité. Deux convecteurs fournis par une fondation civile pour tenir les journées froides d’octobre et de novembre, quand l’institut n’a pas allumé le chauffage. Ces femmes travaillent en manteaux et bonnets. Les financements publics sont engloutis par l’effort de guerre, et l’équipe agit « en quelque sorte comme des bénévoles » pour faire croître sans relâche ce projet numérique : le Digital Memory Storage. Cette bibliothèque numérique grandissante rassemble des milliers de photographies conservées dans l’archive, issues notamment de fonds personnels d’archéologues ukrainiens jamais numérisés. Certaines images montrent les détails techniques de fouilles archéologiques ; d’autres sont des portraits de villageois ukrainiens, des scènes de rue du XIXᵉ et du début du XXᵉ siècle. On y découvre des paysans qui, sous un costume classique, glissent la vyshyvanka, une chemise traditionnelle ukrainienne. « J’ai 39 ans et ma génération n’était pas vraiment fan de la culture traditionnelle ukrainienne. Pour nous, c’était un peu rural, jamais à la mode », confie Buzko. Ces images incarnent une continuité ukrainienne que la propagande russe tente de nier. Vladimir Poutine répète que l’Ukraine n’existe pas, que Lénine l’aurait inventée. Ces photographies racontent une société qui a existé, des traditions qui ont survécu, des ancêtres qui ont bâti l’Ukraine moderne. Scanner pour combattre l’invisibilisation, garder ces documents, pour ne pas les séparer de ceux qu’elles concernent, préserver le passé pour ne pas brouiller le futur.
Le projet avait initialement émergé de la pandémie. Buzko et son collègue Volodymyr Mysak avaient eu l’idée de rendre accessibles ces collections, jusque-là réservées à quelques chercheurs. Mysak, maintenant au combat, continue de donner des conseils réguliers, même à distance. Chaque journée de numérisation offre l’opportunité de découvrir des documents scientifiques d’une richesse inattendue. Une découverte marquante pour Oleksandra a été celle d’un cahier de Vovk. À l’intérieur, un dessin de dolmen, accompagné de notes précises, a permis de reconstituer une histoire d’expédition. Ce document a donné lieu à une conférence publiée ensuite dans une revue scientifique. Le cahier de Vovk relate des voyages ethnographiques dans les Balkans et dans le sud-ouest ukrainien, en Dobroudja, détaillant paysages, architectures, vêtements et nourriture. Les croquis au crayon et les annotations en français et en russe ont permis de reconstituer des expéditions oubliées et ont trouvé une seconde vie grâce à une collaboration scientifique internationale. Cette découverte met en lumière l’intérêt que les collections de l’Institut peuvent susciter tant auprès de la diaspora ukrainienne que de la communauté scientifique internationale.
Bloquée sur la rive gauche du Dnipro, Buzko ne pouvait rejoindre l’Institut au début de la guerre, mais elle a continué à coordonner le travail à distance, organisant les priorités et choisissant ce qui devait être scanné en premier. Chaque jour sans numérisation était un jour où l’histoire pouvait disparaître. Le projet a vocation à se poursuivre au sein de cet institut, qui abrite plus de soixante-dix collections. Mais, il faut aller vite. Dans certains cas, la rapidité est privilégiée à la qualité. Le manque de personnel et la réduction des salaires fragilisent l’avenir de l’archive. Les conditions matérielles restent précaires, mais le travail qu’elles accomplissent dépasse ce que l’on attend habituellement d’un archiviste : il s’agit de sauver la mémoire d’un pays entier. Pour Buzko, le projet est personnel et collectif à la fois. Partie un temps avec son fils adolescent, elle a choisi de revenir : « Mon fils travaille déjà dans une industrie stratégique qui soutient l’armée et moi, je travaille sur ce patrimoine numérique. Alors, on a un peu l’impression que c’est notre devoir », confie-t-elle.
Le Digital Memory Storage nous questionne sur la place des archives dans nos sociétés. Qui décide de ce qui doit être préservé ? Qui choisit les documents visibles ou invisibles ? Quelle part revient aux institutions et quelle part aux communautés elles-mêmes ? Les archives sont des documents vivants : sans elles, on disparaît. Les archives sont autant de territoires où l’histoire se construit, où la mémoire collective se manifeste. Chaque document scanné devient un acte de visibilité. Lettres, carnets, photographies et costumes constituent une résistance à l’effacement de l’histoire ukrainienne. Ils permettent de conserver le fil d’une identité que certains aimeraient anéantir.
Chaque image scannée par ces femmes est une respiration supplémentaire dans ce pays qui lutte. Pour Buzko, la guerre a changé « le sens même de son travail ». Les archives, dans ce silence, parlent ; elles disent la vie, elles offrent un espoir de continuité. Elles disent les gestes des ancêtres, les visages des villages, les rues, les maisons, la terre sur laquelle on veut continuer de marcher. Elles disent : nous existons, nous vivrons et nous serons vus.
Sous les missiles, Daryna Romanenko, Halyna Stanycina, Tamara Kucajeva et Oleksandra Buzko scannent. Elles écrivent l’histoire de l’Ukraine et ce récit, fragile mais vivant, trace le contour d’une mémoire qui résiste. Une mémoire qui ne s’effacera pas, malgré tout.
Sources :
- Radio Free Europe/ Radio Liberty : Under The Missiles: The Women Racing To Save Ukraine’s Photographic Treasures – Amos Chapple
- Digital Memory Storage. Oleksandra Buzko. Interview for CNN Newsroom and Newsroom with Kim Brunhuber : Digital Memory Storage. Oleksandra Buzko. Interview for CNN Newsroom and Newsroom with Kim Brunhuber – YouTube
- Rohde Martin. „Notfallsicherung kulturellen Erbes in Kyjiv“, oder wie ein paar Kolleg*innen den ukrainischen Kulturschutz und Wissenschaftsbetrieb zu unterstützen versuchten. Ein Projektbericht // Österreichische Zeitschrift für Volkskunde, 2024 (traduit en anglais)