Shoah et colonisation, la concurrence mémorielle au musée : l’exemple du Humboldt Forum berlinois.

En 2021, l’inauguration du musée berlinois du Humboldt Forum advient à la suite de longs débats. Situé au centre de Berlin, ce musée multiculturel expose des collections ethnographiques et défend une vocation universaliste. Les débats qui en ont accompagné la conception interrogent la coexistence et la convergence des mémoires collectives, des Lumières juives à la colonisation allemande. En quoi permet-il de revenir sur la configuration mémorielle allemande ? Où situer la Shoah par rapport aux autres phénomènes de violences de masse et à leurs mémoires ? 

Le Humboldt Forum, entre muséographie (dé)coloniale et débats identitaires

 

Le Humboldt Forum s’est vu transférer les collections du musée d’ethnologie de Berlin, représentant un ensemble de près de 500 000 objets, du musée d’Art asiatique et de l’université Humboldt [1]. Il se présente aujourd’hui comme un espace de réflexion sur l’histoire coloniale et d’aller à l’encontre d’une potentielle amnésie coloniale. Les concepteurs de ce projet revendiquent explicitement l’héritage des Lumières et défendent un musée à vocation universaliste et globale. Toutefois, le Humboldt Forum reproduit l’architecture du château des Hohenzollern, qui symbolise la mémoire de l’empire prussien comme celle de la République Fédérale d’Allemagne et de la colonisation allemande. Plusieurs acteurs y ont vu la reproduction d’un symbole de l’expansion coloniale à l’époque prussienne et ont fermement critiqué l’existence, et la pérennisation, de ces collections d’œuvres d’art [2]. Plus encore, des associations ont alors demandé la restitution des artefacts acquis dans la violence à leur pays d’origine. Au-delà des questionnements sur l’avenir des collections, les débats qui ont accompagné ce projet cristallisent des tensions mémorielles et soulignent la concurrence entre les mémoires de la Shoah et de la colonisation en Allemagne.

 

Les défenseurs du Humboldt Forum ont adopté des positions divergentes vis-à-vis des enjeux mémoriels soulevés par le musée. Dans certains discours, le Humboldt Forum est présenté comme une manière pour l’Allemagne de se rappeler son passé colonial. Selon Neil MacGregor – ancien directeur du British Museum et directeur de la conception du musée jusqu’en 2018 – l’Allemagne se « confronte à son passé [3] ». MacGregor défend le choix de reconstruire l’édifice prussien en affirmant que la charge symbolique de dernier se voit ici questionnée par le projet même du Humboldt Forum. Réinvestir le palais des Hohenzollern par des réflexions postcoloniales est une manière de « renverser » la symbolique de l’édifice [4]. Plus encore, la reconstruction de l’édifice a été considérée par certains observateurs comme une tentative de créer un « lieu de mémoire » [5], symbole de l’unité nationale allemande. Au contraire, l’ancien député Wolfgang Thierse et l’historien de l’art Horst Bredekamp défendent la mémoire d’une tradition « tradition libérale judéo-allemande [6] » et tissent une histoire plus longue. Au-delà même des enjeux de légitimité exposés précédemment, Bredekamp défend, dans un entretien, la « tradition anticoloniale » dans laquelle se situerait d’office le Humboldt Forum. Selon lui, les critiques adressées aux collections pour leurs racines coloniales sont inadéquates car les collections trouveraient leurs sources dans une « définition antiraciste et non-hiérarchique » [7], du fait de l’investissement d’anthropologues comme Franz Boas et Aby Warburg. Ces collections auraient été constituées dans une perspective universaliste, allant à l’encontre des catégories et des discriminations raciales. Plus encore, Bredekamp soutient que les anthropologues juifs, tel que Franz Boas, impliqués dans ces expéditions étaient animés par « la sensibilité à la diversité et au droit des étrangers […] la volonté de s’abstenir de hiérarchiser les porteurs de différences [et] la prise en compte d’un horizon plus large pour rendre possible la comparaison, l’évaluation et la réaction ». La filiation du Humboldt Forum avec les Lumières et l’ethnologie juive allemande exempterait ainsi de mener toute réflexion dite postcoloniale, présentée comme Bredekamp comme un « assaut identitaire » et comme « structurellement anti-juive ». Bredekamp semble alors soutenir que la critique du Humboldt Forum, de par ses liens avec des figures de l’histoire juive intellectuelle, serait une attaque identitaire d’une plus grande ampleur. Si son argumentaire ne fait pas explicitement référence à la Shoah, il mobilise l’histoire juive dans le temps long, et semble alors traduire les spécificités de l’histoire allemande et de son rapport aux mémoires de la Shoah et de la colonisation. 

 

Penser l’histoire et la mémoire de la Shoah en Allemagne : comparatisme ou révisionnisme ? 

 

Les études postcoloniales se sont structurées plus tardivement en Allemagne que dans d’autres pays occidentaux et ont, dès leurs débuts, lié leurs réflexions à l’histoire de la Shoah [8]. Dès 1951, Hannah Arendt propose de penser une filiation entre le génocide des Hereros et des Namas et la Shoah, en considérant que le premier aurait permis de décomplexer des faits d’extrême violence et une logique d’extermination [9]. De nombreux universitaires ont prolongé cette réflexion en postulant l’existence d’un lien entre l’expérience coloniale, l’expérience génocidaire et la politique d’extermination nazie. Les débats ont notamment été articulés par la question du degré de continuité entre ces événements et par celle de la valeur heuristique de la comparaison historique [10]. Les positions antagonistes de penseurs postcoloniaux, comme Achille Mbembe, et de certains défenseurs de la mémoire de la Shoah s’inscrivent dans la continuité de ces débats. Achille Mbembe replace la Shoah dans la continuité des crimes coloniaux commis par les puissances européennes et la compare au régime d’apartheid institué en Afrique du Sud, défendant ainsi la comparaison historique [11]. De la même manière, Michael Rothberg appelle à laisser place à une « mémoire multidirectionnelle » [12] et à la coexistence de différentes mémoires des violences de masse. Toutefois, selon Horst Bredekamp et d’autres historiens juifs-allemands, toute comparaison induit une relativisation et une banalisation du caractère génocidaire de la Shoah, alors que le génocide des juifs serait irréductible et incomparable [13]. 

 

La question de la coexistence de plusieurs mémoires et de la comparaison des processus historiques se pose en effet depuis les années 1980-1990. Depuis les années 1990, la mémoire de la Shoah serait devenue un « paradigme transnational universaliste » [14], c’est-à-dire une mémoire collective qui excède les frontières et les mémoires nationales. Ce processus de mémorialisation serait aussi devenu une forme de référence pour les autres processus mémoriels, notamment pour l’expression de demandes de reconnaissance officielle et de compensation. Il s’agirait alors d’un « geste mémoriel ritualisé » [15], notamment encadré par un important arsenal juridique pénalisant le négationnisme. Au contraire, la mémoire de la colonisation n’est pas considérée comme un « impératif mémoriel » et ne fait pas l’objet de dispositifs légaux et de politiques mémorielles comparables. À la suite de l’explosion du bloc de l’Est, les anciens pays du bloc soviétique tentent d’affirmer une mémoire des crimes staliniens. La rencontre entre cette mémoire du goulag et celle de la Shoah donne lieu, en Europe de l’Ouest, à une hiérarchisation inverse. Le caractère irréductible et incomparable de la Shoah animait déjà la « querelle des historiens » en 1986. Jürgen Habermas interpelle alors Ernst Nolte et Andreas Hillgruber sur leurs travaux, dénonçant une entreprises révisionniste fondée, notamment, sur la comparaison de la Shoah avec d’autres événements historiques. Par ailleurs, les débats autour de l’ouverture du Humboldt Forum ont permis aux associations décoloniales de réaffirmer la demande d’une mémorialisation de la colonisation, comparable à celle de la Shoah. Des demandes de restitution sont émises grâce à un arsenal juridique, tel il avait pu permettre la restitution des biens spoliés par les Nazis. La mémoire de la Shoah apparaît alors également comme un paradigme en termes de définition des politiques mémorielles. 

 

Le débat multidimensionnel suscité par le projet du Humboldt Forum est ainsi à comprendre dans un contexte européen de convergence des revendications mémorielles et dans une configuration propre à la société allemande. Il interroge, une fois encore, une certaine unicité de la Shoah et sa comparaison avec d’autres processus génocidaires, antérieurs et postérieurs. Sans nier la singularité de chaque événement historique, un ensemble de publications académiques ont témoigné de la portée heuristique du comparatisme historique pour comprendre les persécutions et les processus de mémorialisation[16]. L’ouvrage de Boris Adjemian publié en 2025 offre à cet égard une stimulante perspective croisée sur le génocide des Arméniens et sur les persécutions à l’encontre des Juifs de l’Est pendant le premier XXe siècle et sur la proximité entre les processus de patrimonialisation culturelle et linguistique[17].

 

Notes : 

[1] Ivanoff Hélène, « Allemagne-Afrique : de l’art spolié à l’héritage colonial partagé ? », Allemagne d’aujourd’hui, vol. 217, no 3, 2016, p. 198-207. 

[2] Savoy Bénédicte, Africa’s Struggle for Its Art. History of a Postcolonial Defeat, Princeton, Princeton University Press, 2022.

[3] Adams Tim, « Neil MacGregor: ‘Britain forgets its past. Germany confronts it’ », The Guardian, 17/04/2016. 

[4]  « You were reversing the history in the place of the history. ». Ibid

[5] Nora Pierre, Les lieux de mémoire, Paris, Gallimard, 1984.

[6] Christ Julia, « Entretien avec Horst Bredekamp : La tradition oubliée », K. Les Juifs, l’Europe, le XXIe siècle, 31 mai 2021. 

[7] Bredekamp Horst, « La folie identitaire est ce qui nous menace le plus », K. Les Juifs, l’Europe, le XXIe siècle, 31 mai 2021.

[8] Berdet Marc, Ségolène Débarre, Patrick Farges, Peter Krilles et Christophe Quéva, « Postkolonial », Trajectoires. Revue de la jeune recherche franco-allemande, 4, 2010 ; Pape Elise, « Les débats postcoloniaux en Allemagne. Un état des lieux », Raison présente, vol. 199, no 3, 2016, p. 9-21.

[9] ARENDT Hannah, Les origines du totalitarisme. Eichmann à Jérusalem, Paris, Gallimard, 2002 [1951, 1963]. 

[10] Gerwarth Robert et Stephan Malinowski, « L’antichambre de l’Holocauste ? À propos du débat sur les violences coloniales et la guerre d’extermination nazie », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, vol. 99, no 3, 2008, p. 143-159. 

[11] Mbembe Achille, Politiques de l’inimitié, Paris, La Découverte, 2016.

[12] Rothberg Michael, Multidirectional Memory. Remembering the Holocaust in the Age of Decolonization, Stanford, Stanford University Press, 2009.

[13] Bredekamp Horst, « La folie identitaire est ce qui nous menace le plus » … cit. 

[14] Droit Emmanuel, « De l’usage des “lois mémorielles” en Allemagne : le droit au service de la mémoire (1960-2016) », Parlement[s], Revue d’histoire politique, HS 15, no 3, 2020, p. 67-86. 

[15] Droit Emmanuel, « Le Goulag contre la Shoah. Mémoires officielles et cultures mémorielles dans l’Europe élargie », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, vol. 94, no 2, 2007, p. 101-120.

[16] Par exemple Semelin Jacques, Purifier et Détruire. Usages politiques des massacres et génocides, Paris, Seuil, 2005 ; Ternon Yves, L’Etat criminel. Les génocides au XXe siècle, Paris, Seuil, 1995.

[17] Adjemian Boris, La Bibliothèque et le survivant: Un intellectuel arménien au siècle des génocides, Paris, Anamosa, 2025. 

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