Pourquoi relancer aujourd’hui Tohu Bohu, l’ancienne revue de l’UEJF, qui n’existait plus depuis près de 13 ans ? Pourquoi avoir choisi “Difficile espoir” comme premier thème ? Qu’est-ce que l’espoir peut avoir de difficile ? Pourquoi ne peut-on pour autant pas l’abandonner ? Qu’est-ce qu’un étudiant juif dans le monde d’aujourd’hui et quelle est sa place à l’université ? Qui peut se poser toutes ces questions ? Ce texte écrit par le nouveau rédacteur en chef tentera d’y apporter des éléments de réponse.
Pourquoi parler de difficile espoir ? Difficile espoir est une expression-valise qui se compose du “Difficile liberté” de Levinas et de “L’espoir, maintenant !” de Sartre et Benny Lévy. Il a semblé important de le préciser parce que ces textes sont en partie ce qui a motivé la reprise de la revue et influencent la réflexion qui va suivre.
Qu’est-ce que l’espoir ? C’est un sentiment qui nous pousse à croire qu’un ensemble d’actions en train de se réaliser ou qui se réalisera dans le futur se révèlera favorable à l’individu ou au groupe social auquel il appartient. Dans son présent, l’homme agit toujours en visant un objet futur. L’action de l’homme vise toujours le futur. C’est cette projection dans l’avenir que nous appelons espoir et c’est pourquoi l’espoir fait partie de l’homme. Dans la manière d’agir, il y a l’espoir, c’est-à-dire le fait même de poser une fin comme devant être réalisée.
Le problème qui se pose est que l’espoir est inévitablement déçu. En effet, le sens de l’action d’un homme est sa fin. Or, cette fin mène toujours à un échec absolu. Nous n’atteignons jamais exactement la fin visée et les choses ne se passent jamais comme on l’aurait espéré. Toute action conduit donc à l’échec.
Première raison du difficile espoir : l’espoir, ça signifie que je ne peux pas entreprendre une action sans compter que je vais la réaliser. Mais la réalisation n’est jamais celle visée. Et pourtant, l’espoir est une nécessité. En effet, l’homme n’agit jamais, n’entreprend jamais une action sans partir du principe qu’il va la réaliser. L’espoir n’est donc pas une illusion, mais est dans la nature même de l’action. C’est le rapport qu’entretient l’homme avec sa fin, qu’il réalise effectivement cette fin ou non.
Un problème se pose dès lors que nous faisons face à une situation de crise extrême ; que nos conditions matérielles d’existence sont menacées ; que le moindre écart avec la fin projetée peut mener à la fuite, à l’expulsion ou aux camps de la mort : cet espoir, déjà bien difficile, peut se révéler être fatal. L’homme fait alors face à une exigence vis-à-vis de lui-même et de son action. C’est cette exigence qui est en jeu chez Levinas. La difficile liberté de Levinas, c’est cette responsabilité qui brûle en moi, cette exigence infinie à l’égard de soi, une infinie responsabilité. La difficulté réside dans l’élection. Élection parce que je ne l’ai pas choisie, mais je suis élu pour la responsabilité. Comment être à la hauteur de la liberté, de cette exigence infinie à l’égard de soi ? À cette question fait écho celle de savoir comment être à la hauteur de l’espoir : comment être à la hauteur de la situation, situation qui appelle à l’action, appel dont je ne puis me dérober mais qui me conduit inéluctablement à l’échec ?
Vouloir se montrer à la hauteur de l’espoir, c’est chercher à atteindre cette hauteur infinie. La difficulté de l’espoir, c’est le risque de son impossibilité. L’expression difficile espoir pourrait alors s’entendre en un sens hyperbolique, difficile signifiant ici impossible espoir. Impossible et pourtant nécessaire. Pourquoi nécessaire ? Car il est le principe de l’action. L’homme ne fait rien sans lui. Comment serait-il alors possible de garder espoir ? L’espoir semble impossible tout en demeurant nécessaire. Sans lui, pas d’action et l’homme serait pure passivité dans l’existence. Dès lors, comment rendre l’espoir possible ? Répondons à cette question à la manière talmudique, c’est-à-dire par une autre question et en déplaçant un peu le débat : pourquoi le Tohu Bohu ? Parce que l’action militante ne permet pas de prendre conscience de la difficulté de l’ espoir.
On appelle militant celui qui ne se pose pas cette question parce qu’il ne peut pas se poser cette question sans conduire à sa propre ruine. Si le militant se demande si l’espoir est possible, s’il se pose la question de son fondement légitime ou celle de la possibilité de n’en avoir pas, il prend le risque de sombrer dans le nihilisme et de renverser tout ce qu’il est, tout ce qu’il fait, tout ce pour quoi il se bat et de neutraliser tout ce qui, jusqu’alors, donnait à sa vie un sens. Le militant n’agit que parce qu’il a l’espoir de voir son action changer le cours du monde selon sa volonté et ses idéaux. Mais s’il perd cet espoir, il perd sa raison même d’être. Il est impossible d’agir tout en remettant en question le fondement même de son acte au moment même de l’accomplir. Cet acte dont la conviction serait altérée perdrait alors en vigueur et en impact ; ce qu’il gagnerait en puissance réflexive, il le perdrait en force pulsionnelle. Lorsque le militant agit, l’espoir est un postulat toujours présent, mais jamais questionné.
Il n’est pourtant pas possible d’échapper à la question du difficile espoir. Cette question est bien trop importante en tant qu’elle interroge le fondement même de toute action. Derrière la question du difficile espoir, c’est le sens même de l’existence – politique ou non – qui est en jeu. Il n’est alors pas possible de ne pas poser la question de la difficulté de l’espoir.
Mais cette question ne peut se poser dans le cadre même du militantisme sans conduire au risque d’un effondrement sous l’effet des contradictions internes. La question de l’espoir et de sa difficile impossibilité est nécessaire et pourtant impossible dans le champ même de l’action militante. Elle ne peut, par conséquent, que se poser dans un espace extérieur à l’action militante (au sein de l’UEJF, mais pas uniquement). Le Tohu Bohu sera alors un espace de réflexion qui permettra de dire et de penser tout ce qu’il n’était jusqu’alors pas possible de dire et de penser lorsque l’on se trouvait au cœur de l’action militante.
Si le premier thème de ce nouveau Tohu Bohu est “difficile espoir”, c’est pour la raison que l’existence de cette revue étudiante est au cœur de la question de l’espoir et de sa possibilité. Le Tohu Bohu n’est pas l’organe de presse de l’UEJF ; il n’est pas une usine à principes doctrinaux et à comptes-rendus de congrès. Le Tohu Bohu a un pied en dehors de l’action militante. Il n’est pas que le fait de militant. Il est le fait de regards critiques sur l’action militante, sur le militantisme et sur sa possibilité. Soit le Tohu Bohu est militant et ne peut donc pas se poser cette question ; soit il veut se poser cette question et ne peut alors pas être un geste militant, mais ce qui entend réfléchir et poser les conditions de possibilité de l’action étudiante militante et politique. Nous avons choisi la deuxième option.
C’est pourquoi le Tohu Bohu est une revue étudiante juive.
Qu’est-ce qu’un étudiant juif ? L’étudiant juif est l’enfant illégitime de l’union entre la condition étudiante et la politique, union qui a eu lieu en mai 1968. Si la politisation des étudiants ne date évidemment pas de ce temps-là [1], les années 1960 marquent l’essor d’une politisation des étudiants en tant qu’étudiants et d’une réflexion sur le sens, la place et le rôle de la condition étudiante au sein de la vie politique. Cet étudiant, bien souvent révolutionnaire, se caractérise par la négation du savoir institutionnel et des hiérarchies universitaires. Le Juif en est exclu de deux manières : 1) Les luttes de Mai 68 et leur héritage font l’économie du problème juif. Le Juif ne prend pas une place spécifique dans ces luttes comme celle qu’ont pu prendre le prolétaire, le travailleur immigré, la femme ou les minorités sexuelles 2) Le mouvement révolutionnaire étudiant entendant détruire le savoir ancien, il se fait la négation de ce qui a pu prendre le nom de Juif de savoir [2], autrement dit : c’est la négation du Juif qui, pour trouver sa place dans la société, a fait sien ce même savoir, et pour cela a dû donc nier sa spécificité juive au profit de l’assimilation. Son existence publique (comme signifiant politique extérieur) perd alors de son caractère juif, mais son identité première et proprement intime l’empêche de se reconnaître dans le monde extérieur qu’est celui de l’université. Il s’en trouve ainsi doublement exclus : comme Juif, d’une part, et comme étudiant, d’autre part.
Depuis plus d’une cinquantaine d’années – et d’une manière encore plus forte et visible depuis le 7 octobre – on observe une négation de ce qu’a été le Juif lorsqu’il souhaitait faire sien le savoir occidental. L’étudiant juif n’aurait-il pas sa place à l’université ? On cherche à minimiser son existence, à le faire taire et à le supprimer de l’équation en tant qu’il représente une anomalie dans le rapport que les étudiants de cette vieille Europe entendent entretenir avec ce savoir qui leur est suffisamment acquis pour se permettre de le dédaigner.
Mais cette exclusion n’est pas une anomalie. Elle est la clé qui nous permet d’enfin comprendre qui nous sommes, étudiants juifs. La négation de la négation qui s’opère ici – et que le Tohu Bohu s’efforcera de mettre en avant tout au long de son existence – qui sera, nous l’espérons, aussi longue que possible – nous l’appellerons la restitution de notre identité par la négation même de ce qu’a cherché à être le Juif, un étudiant comme les autres, renvoyé qu’il a été à sa condition initiale et première de Juif. Cette identité restituée, c’est ce qui nous permet enfin de penser notre condition dans toute sa complexité, dans toute sa concrétude, sans faire abstraction de toutes les déterminations qui sont les siennes. Il ne s’agit plus de nous penser simplement comme Juif ou comme simplement étudiant, mais de penser une existence complexe, concrète et spécifique qu’on appelle celle de l’étudiant-Juif [3]. L’étudiant-Juif n’est pas simplement un Juif qui se trouverait, par les hasards de la vie, être également un étudiant ou encore un étudiant que la naissance aurait fait également juif ; l’étudiant-Juif est un être spécifique, ni seulement Juif, ni seulement étudiant, mais les deux à la fois, l’un ne pouvant aller sans l’autre sans voir l’édifice complexe qu’il constitue s’effondrer. L’étudiant-Juif conserve les données de la condition étudiante – ses intérêts particuliers, son environnement, son désir d’émancipation, sa révolte, son inventivité juvénile, son rapport au savoir – tout en embrassant et faisant sienne de nouveau cette identité première à laquelle il a été à la fois arraché et sans cesse renvoyé.
Le Tohu Bohu sera alors le lieu où se manifestera dans toute sa gloire cette prise de conscience, ce retour à soi enrichi par l’expérience étudiante et où l’on réfléchira aux manières de rendre possible, dans son contenu même, une action proprement étudiante-juive à l’université et sur la scène du monde. Ce sont ici des voix nouvelles qui s’élèveront pour porter ce projet. Et cette gloire ne pourra que s’imposer dans une évidence qui éblouira le public sans le moindre doute possible sur ce que nous sommes.
Notes :
[1] Pour un cas précis de politisation des étudiants avant les années 1960, voir J.-F. Sirinelli, Génération intellectuelle. Khâgneux et Normaliens dans l’entre-deux-guerres.
[2] Sur le sens de cette expression, voir l’œuvre de Jean-Claude Milner et plus particulièrement du côté des Penchants criminels de l’Europe démocratiques, du Juif de savoir et de L’arrogance du présent.
[3] Une note pour expliquer l’expression étudiant-Juif, avec un tiret et une majuscule à Juif s’impose. Il s’agit de sortir de l’impasse à laquelle nous conduirait le déplacement sur la condition étudiante de l’éternel débat, aussi stérile que interminable, qui existe déjà sur le lien du Juif avec la nation (Juif français ou Français juif). En forgeant le terme d’étudiant-Juif, nous entendons dépasser la prédication d’un des deux termes à l’autre pour penser, au contraire, la conjonction des deux substantifs de laquelle surgira un être nouveau avec sa condition propre.