Idolâtrie, Fascisme : généalogie biblique d’une mutation contemporaine. 

Le 30 novembre 2025 à l’Institut Van Leer de Jérusalem dans le cadre d’un colloque hommage au philosophe juif états-uniens Michael Walzer, Moshe Halbertal offrait au public une reflection sur la notion de souveraineté et la tension que celle-ci entretien avec la sphère religieuse dans le récit biblique, notamment le livre des Juges. Son intervention appelait à quelques réflexions que nous présentons ici. Halbertal rappelait que l’interdiction d’adorer d’autres dieux (‘Avoda Zara) avait pour signification profonde l’interdiction d’attribuer à des forces naturelles ou politiques des caractéristiques exclusives à Dieu. Pour Halbertal, le livre des Juges offre le récit de résistance à la tentation monarchique, qui est une résistance à la théologie politique du proche-orient ancien. Les attributs régaliens de l’Etat moderne, la taxation et le service militaire permettant le maintien d’une armée permanente au ordre d’un exécutif constituée, était dans les sociétés du croissant fertiles des compétences inscrite dans la sphère théologique, le roi participant de la sphère divine à la fois dans ses fonctions et dans sa personne. 

 

Les tribus israélites de la période des juges, en élargissant le domaine du divin, le numen de YHWH, restreignait la possibilité d’organiser le champ politique proprement humain de manière hiérarchique et procédurale. Pour Halbertal, le récit biblique qui se poursuit en Samuel I avec le sacre de Saul comme premier roi d’Israël ne vient pas remettre en cause ce modèle de la “monarchie des cieux” chère à Martin Buber, mais opère néanmoins une déviation du modèle initial. YHWH est remplacé comme Roi d’Israël par un agent humain, mais cet agent humain est l’oint de YHWH, il ne participe pas à la nature de ce dernier et sa fonction est conditionnée. Dans le modèle monarchique du proche-orient ancien, la monarchie est descendue des cieux, comme en témoigne la Liste sumérienne des rois (c.2112-2004 avant l’ère chrétienne) qui déclare “Après le déluge, lorsque la royauté vient du ciel, le ciel de la royauté fut à Kish”, dans le modèle monarchique israélite, la monarchie est le résultat d’une crise historique, une altération licite mais contingente du modèle initial de théocratie tribale, la demande des tribus d’avoir un roi pour être “comme les autres peuples”. 

Le risque fondamental de l’institution monarchique n’est pas seulement le risque de tyrannie, même si celui-ci est bien évoqué dans les discours que le rédacteur biblique met dans la bouche du prophète Samuel, c’est avant tout le risque de l’idolâtrie : de l’effondrement du théologique dans le politique. Le juriste nazi Carl Schmitt avait affirmé que toute notion politique était une notion théologique sécularisée. Le modèle de la monarchie des cieux résiste, paradoxalement, à cette sécularisation du théologique et restreint donc l’agentivité politique de ceux qui exercent le pouvoir en établissant une claire subordination, mais également une distinction tranchée, du profane envers le sacré. La conséquence est une stricte limitation du pouvoir politique humain, dont le récit biblique égraine les transgressions, les empiétement du roi humain dans le domaine de YHWH. 

 

Si ce modèle de la théocratie tribale comme garantie contre le pouvoir politique humain paraît aujourd’hui si contre-intuitif au regard du succès d’idéologies comme le Khomeynisme ou le Kahanisme qui entendent faire usage du sacré comme moyen d’étendre les prérogative des porteurs humains, elle était proprement révolutionnaire au crépuscule de l’âge de bronze. Halbertal souligne en effet qu’alors que les rois et roitelets du croissant fertiles sont autant d’autorités politiques garantes de l’ordre cosmique, le roi israélite, si il se voit autorisé deux compétences qui étaient autrefois l’apanage de YHWH seul, la levée de l’impôt et la conscription pour “les guerres du Seigneur”, il n’a pas droit à tous les attributs de la divinité, il est exclus de la législation et du rituel. En cela il est un roi différent des rois assyriens, babyloniens et égyptiens qui sont à la fois législateur (Hammurabi), grand-prêtre (Nabonide) ou même dieu-vivant (les Pharaons). C’est en somme une monarchie “circoncise”, dont certains attributs traditionnels sont retranchés et représentent “la part” des prêtres et de Dieu. 

 

Ici, il convient sans doute d’entrer dans des détails que Halbertal à laissé de côté dans sa présentation et de revenir au livre de la Genèse, dans le passage connu comme la “table des nations” (Genèse, chapitre 10), qui décrit les généalogies des fils de Noé, Shem, Ham et Japhet. Aux versets 8-12, la liste des fils de Kush, fils de Ham, s’interrompt et le narrateur ajoute : “et Kush engendra également Nimrod, qui fut le premier grand homme sur la terre. Il fut un grand chasseur devant YHWH, d’où le dicton “Comme Nimrod, il fut un grand chasseur devant l’éternel”, et les principaux domaines de son royaume étaient Babylone, Erech, Akkad et toutes étaient dans la vallée de Shinear. Et de cette terre sorti Ashur et il bâtit Ninive, Rehovot, Calah et Resen entre Ninive et Calah, qui est la grande ville.” Le narrateur revient ensuite à ses listes généalogiques.

Ce passage pose d’intéressant problèmes. En premier lieu l’énumération des engendrements des fils de Noé est ici interrompue à la fin du verset 9 par une glose narrative qui donne des informations détaillées sur la fondation des villes mésopotamiennes et sur le caractère de leur fondateur, le mystérieux Nimrod, grand homme sur la terre et grand chasseur devant l’Eternel, et reprend comme si de rien n’était au verset 13. Peu importe ici que cette glose des versets 10-12 soit un ajout tardif comme le veut la critique biblique ou qu’elle soit le fait de l’auteur des versets 1-9 et 13-32. Sa présence indique qu’une information d’importance nous est-ici signalée. Mais la glose elle-même pose d’autres questions. Kush en effet, est dans le récit biblique, l’ancêtre éponyme du Royaume de Kush, un royaume africain à cheval entre l’Éthiopie et la Nubie. Dans les livres ultérieures du Tanakh, Kushite devient un synonyme “d’Africain, d’homme noir”, et en hébreu moderne il a même prie la coloration raciste du mot “Nègre” en français. Or, Nimrod n’est pas décrit comme un africain, mais comme un mésopotamien, sa figure est rattachée à la fondation des principales métropoles mésopotamiennes : Babylone, Akkad, etc… Il est décrit comme un grand chasseur, un motif que l’on retrouve beaucoup dans l’idéologie royale assyrienne. 

 

Rien chez Nimrod ne le rattache à l’Afrique, pourtant le rédacteur biblique en fait le fils de Kush, le fondateur du premier royaume africain (et dont les fils correspondent par ailleurs aux royaumes du sud de la péninsule arabique, une tradition que l’on retrouve aussi dans les légendes pré-islamiques). Kush en hébreu s’écrit כוש. Le waw (ו) est un trait allongé sur la longueur des autres lettres. Il faut ici revenir à la liste des rois sumérienne qui commence son chapitre post-diluvien par la phrase déjà citée “Après le déluge, lorsque la royauté vient du ciel, le ciel de la royauté fut à Kish”, Kish est la plus ancienne ville de Mésopotamie, mais n’est pas citée dans la liste des villes fondées par Nimrod. Kish en hébreu s’écrit, כיש. Mais un scribe, par élongation du trait, peut tout à fait transformer Kish (כיש) en Kush (כוש). Ainsi s’explique l’anomalie du rattachement de Nimrod, présenté comme l’archétype du roi mésopotamien, chasseur et fondateur de cité, au royaume de Kush, en fait à la cité de Kish. 

 

Genèse 10:10-12 serait ainsi une référence quasi-directe à la liste sumérienne des rois, soit effacée à la suite d’une erreur scribale, soit intentionnellement camouflée. Cette lecture est acceptable à la fois du point de vue de la tradition qui date la Torah de la première année après la sortie d’Egypte (c. -1312 avant l’ère chrétienne) soit du magistère d’Ezra à Jérusalem (c. -400/398 avant l’ère chrétienne), la liste sumérienne des rois étant elle datée de c.-2112/2004 avant l’ère chrétienne elle est dans tous les cas antérieure au texte biblique et il n’importe pas tant à notre propos que les anciens hébreux ait été mis en contact avec cette tradition sumérienne pendant la jeunesse d’Avraham à Ur ou pendant l’Exil des Juifs à Babylone. Ce qui est important c’est que la Torah offre ici une référence directe à un texte sumérien expliquant l’origine divine de la monarchie et le subvertit. Nimrod, fils de Kish, est présenté comme le fondateur des grandes villes mésopotamiennes et un grand chasseur, une activité violente marquée dans la Torah de connotations négatives comme en témoigne la figure d’Esav. Nimrod incarne donc un modèle, celui du roi assyrien, chasseur et guerrier, il préfigure l’ennemi futur d’Israël, ennemi certes historique mais aussi conceptuel. Le Midrash (Midrash HaGadol) va encore plus loin dans la subversion explicite du modèle mésopotamien : Nimrod y est décrit comme celui qui, après le déluge, réintroduit l’idolâtrie, dont nous savons la portée politique. Le nom même de Nimrod serait dérivé de l’hébreu marad (מָרַד) qui signifie “révolté”, charriant l’idée de rébellion contre Dieu. 

 

Toute la figure de Nimrod récapitule et subvertit le modèle théologico-politique mésopotamien dont le récit biblique fait la critique et contre-lequel se développe les modèles de la “monarchie des cieux” qui va de Moïse à Samuel, puis de la “monarchie circoncise” qui va de Saul à Sédécias. Le modèle babylonien de la royauté, où le roi est fils et image du dieu sur terre et participe de toutes les sphères de compétence du divin : rituel, législation, conscription et taxation ; ce qui en fait de facto un souverain absolu. Ce modèle politique est la corollaire du modèle théologique prévalent dans le proche-orient ancien, la superstructure idéologique des monarchies du croissant fertile et à l’encontre de lequel se développe le modèle biblique. Comme toute superstructure idéologique d’Etat, son adoption ou son rejet est souvent conditionnée à la situation géopolitique internationale : de même que les États d’Europe de l’Est furent contraint d’accepter comme idéologie d’État le marxisme-léninisme, cette “idéologie froide” pour reprendre l’expression du penseur marxiste Kostas Papaioannou, les États soumis à l’Assyrie adoptère son idéologie d’État et les formes de son culte, et ce d’autant plus que c’est bien le modèle théologique assyrien qui sous tend la logique des traités de vassalité établis entre les Rois d’Ashur et les rois vaincus, au nombre desquelles les rois de Juda. C’est cette idéologie et le modèle politique qu’elle charrie que le récit biblique dénonce comme idolâtrie, c’est l’adoration des forces de la nature comme première étape de divinisation de l’appareil d’État. 

 

Dès avant la destruction par l’Assyrie du royaume d’Israël en 722 avant l’ère chrétienne, le roi Ahaz de Juda s’aligne politiquement avec le roi assyrien Tiglath-Phalazar III, et conséquemment opère une réforme du culte du temple de YHWH à Jérusalem pour le rendre conforme aux pratiques assyriennes (Second Livre des Rois, XVI:18). État-tampon pris dans la tourmente de la guerre froide entre les superpuissances égyptiennes et assyriennes, Juda à du faire le non-choix de l’alignement idéologique auquel beaucoup de puissances de second rang ont dû se résoudre au cours de la guerre froide du siècle dernier, y compris l’État moderne d’Israël. Sa vie intellectuelle et religieuse s’est largement retrouvée être le sous-produit de cette situation internationale. Le ou les rédacteurs des textes bibliques offre ainsi un avertissement dans la figure de Nimrod, fils de Kish, c’est à dire produit prototypique du modèle monarchique mésopotamien qui fait de l’État plus qu’un fait de nature une extension de la domination divine et non pas comme dans le livre de Samuel, le produit d’un compromis entre YHWH et les hommes. Cette courte glose du livre de la Genèse est en soit un acte de résistance critique capital face à l’hégémonie de la théologie politique assyrienne. 

 

La portée politique de l’idolâtrie qu’évoque Moshe Halbertal et dont nous avons vu les racines et certains exemples dans le récit biblique résonne avec les avertissements d’un autre penseur israélien connu pour sa radicalité quasi-prophétique : Yeshayahu Leibowitz (1903-1994). Fervent sioniste, colonel de la Hagana pendant le siège de Jérusalem par la légion arabe en 1948 et juif orthodoxe sans remords, Leibowitz à toujours mis en garde contre toute vision autre qu’instrumentale de l’État d’Israël. Pour lui, l’État n’était pas une “valeur” (Erekh, עֵרֶך) ; il ne pouvait être qu’un moyen. Au soir de sa vie, désillusionné sur les potentialités positives du sionisme religieux auquel il était acquis dans sa jeunesse il était arrivé à une vision épurée du rôle de l’État d’Israël qui ne devait répondre qu’au besoin des Juifs de se gouverner eux-même sur leur terre. Le sionisme et l’État d’Israël ont une fonction politique mais n’ont pas de valeur religieuse. Le renversement des concepts qui fait de l’État une fin en soi portait pour Leibowitz un nom : le fascisme. L’attribution d’une valeur sacrée à l’État, lui aussi porte un nom : l’idolâtrie. 

 

L’État d’Israël contemporain est le produit d’une crise historique, tout comme la monarchie israélite antique. Il fut aussi le fruit d’une série de compromis, étant un État qui renouvelle l’indépendance nationale des Juifs sur la terre de leurs ancêtre et s’inscrit donc dans une longue tradition héritée mais qui ne s’inscrit pourtant pas dans le cadre d’une restauration messianique et qui ne pouvait avoir aucune prétention à une autorité religieuse pour le monde juif; un État pensé par des socialistes mais qui s’alignent avec les démocraties de marché durant la guerre froide et libéralisa progressivement son économie; un État juif en guerre avec des États arabes, mais qui a su maintenir, avec plus ou moins de bonne volontée, un espace d’expression démocratique pour sa minorité arabe. Mais les subtilités de ces compromis historiques sont à leur tour progressivement menacés par une nouvelle crise historique, qui favorise la montée d’acteurs politiques appelant à une clarification, une radicalisation de l’État, auxquelles ils veulent attribuer de nouvelles valeurs plus absolues. 

 

Il est intéressant de revenir à la définition du fascisme que donne une autorité en la matière, Benito Mussolini : “En effet, pour le fasciste, tout est dans l’État, et rien d’humain ni de spirituel n’existe et a fortiori n’a de valeur, en dehors de l’État. En ce sens, le fascisme est totalitaire, et l’État fasciste, synthèse et unité de toute valeur, interprète, développe et domine toute la vie du peuple ” [1]. Paradoxalement, cette vision totalitaire de l’État s’accompagne en pratique d’une décomposition des institutions, car ces dernières, qui délimitent des périmètres de compétences et distribuent le pouvoir en plusieurs centres qui s’équilibrent entre eux, vient faire obstacle à l’arbitraire des dirigeants fascistes. L’État totalitaire fasciste n’est pas une res publica, il est la valeur au nom de laquelle l’arbitraire le plus absolue s’exerce, il investit les dirigeants politiques d’une autorité illimitée. En cela le fascisme est une reconduction sous les formes modernes de “l’idolâtrie” telles que conceptualisées par les rédacteurs du texte biblique. Le fascisme est l’idolâtrie d’un monde sécularisé. De même qu’aucune société antique n’était immunisée face à l’idolâtrie, aucune société contemporaine n’est immunisée face au fascisme. Alors que la démocratie israélienne traverse depuis plusieurs années maintenant une crise prolongée inédite, et que les acquis du sionisme sont remis en cause de toutes parts, les notions de fascisme et d’idolâtrie en contexte contemporain doivent faire l’objet d’un réexamen sérieux, dont Yeshayahu Leibowitz et Moshe Halbertal ont posé les fondements conceptuels.

 

Note : 

 

[1] MUSSOLINI, Benito, La Doctrine Fasciste, 3e édition, 1938, p.16.

 

Bibliographie indicative : 

  • Henri Frankfort, Kingship and the Gods: A Study of Ancient Near Eastern Religion as the Integration of Society and Nature, University of Chicago Press, 1978.
  • Jean-Jacques Glassner, Chroniques mésopotamiennes, Les Belles Lettres, 1993 
  • Robert Graves et Raphael Pataï, Hebrew Myths: The Book of Genesis, 2022. 
  • Moshe Halbertal et Avishai Margalit, Idolatry, Harvard University Press, 2005.
  • Yeshayahu Leibowitz, Judaism, Human Values and the Jewish State, Harvard University Press, 1992. 
  • Kostas Papaioannou, L’idéologie froide, essais sur le dépérissement du marxisme, Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2009. 

 

Leave A Comment

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *