Grenade la Juive, n’avait plus rien de juif

De retour d'un échange à Grenade dans le cadre de ses études, une jeune étudiante nous fait part de son expérience en Espagne, dans la ville de Grenade. L'antisémitisme, la solitude du Juif, les traces d'un passé que l'Espagne tente en vain d'effacer : le Tohu Bohu nous fait découvrir son histoire, sur les pas des Juifs d'hier et d'aujourd'hui...

1er septembre, c’est le départ. 

 

« Bienvenue à Grenade, il est 9h30 heure locale », dit l’hôtesse de l’air, d’une voix douce et auditivement souriante. Le vol était rapide, sans turbulences et si calme que j’ai dormi tout du long. Ma mère me bouscule un peu pour m’intimer de me lever rapidement. Je suis encore un peu dans mes rêves mais j’obéis, récupère mes affaires et me dirige vers la sortie. On nous fraye un chemin sur le tarmac pour rejoindre l’aéroport et en marchant, une énorme montagne semble nous fixer : la fameuse Sierra Nevada, imposante certes mais magnifique. L’aéroport est minuscule en comparaison, bien loin de nos aéroports parisiens. Leur accent andalou m’oblige à me concentrer bien plus pour espérer comprendre quelques mots, mais j’y arrive plutôt fièrement. Je me réapproprie cette connexion spéciale que j’ai toujours eue avec l’Espagne, je m’y sens comme à la maison. Je suis persuadée que je garde en moi une part de mes ancêtres expulsés d’Espagne. Revenir sur la terre où a été signé le décret d’expulsion me provoque bizarrement une crise d’euphorie : ils disaient qu’ils reviendraient, ils avaient même gardé leurs clés, et me voilà.

La première semaine passe à une vitesse folle. Je ne rejoindrai l’université que 17 jours plus tard, alors j’en profite pour visiter. Je passe par des petits recoins que j’apprends à apprécier, cette ville me rappelle les récits de mon grand-père casablancais, j’en suis tout émue. Des bâtiments historiques sont ornés de motifs nasrides dans une couleur or époustouflante. Je découvre même rapidement en plein centre-ville un marché arabe, La Alcaicería, et j’en tombe instantanément amoureuse. Certains commerçants vendent des bijoux avec des étoiles de David, j’aime les contempler. Je m’y sens bien.

 

Grenade, c’est aussi la ville du tag et je l’ai vite compris. J’ai même eu un coup de cœur pour cette surcharge de mots sur les murs. Ville des tags mignons, des déclarations d’amour, mais aussi de militantisme. Au fil d’un détour pour visiter ma fac, j’y découvre inscrit sur sa devanture « fuera sionismo de nuestras aulas » (sionisme hors de nos classes) et « sionismo = genocida » (sionisme = génocidaire). Ils ne seront jamais effacés par l’Université. J’admets que je ne suis pas vraiment la plus sioniste de mon entourage, j’ai toujours été ce qu’on appelle marginalement « la juive de gauche ». Pourtant, en voyant ces tags dans l’Université qui sera la mienne pendant 10 mois, je ressens une fissure : j’ai l’impression de ne plus être la bienvenue. De ne jamais l’avoir été en fait. Je ne fais que me demander si j’ai pris la bonne décision, que suis-je allée faire dans une ville comme celle-ci ? Cette même ville qui a matérialisé l’expulsion des Juifs d’Espagne. Ce même pays qui a obligé les miens à l’exode. Je préfère ne pas y penser et rester dans le réconfortant déni qui m’a toujours fidèlement accompagnée : j’essaye de ne pas me sentir concernée. J’y suis pourtant malgré moi ramenée au détour d’une conversation avec des connaissances françaises, autour de la Palestine. « Le Hamas c’est de la résistance » puis à la suite d’une mention des 1200 victimes du festival Nova, seule réponse : « cheh pour eux ». 

 

Et c’est dans cette ville où l’on a autrefois traqué les miens que j’ai finalement dissimulé qui je suis. 

Tout a réellement commencé par mon éducation : juive, pratiquante, attachée à la religion et aux coutumes. J’ai grandi dans un environnement juif assez marqué, et paradoxalement, je n’ai jamais eu à revendiquer ma judéité : je l’étais, et c’était juste une évidence inutile à rappeler. Puis, on m’a toujours dit de ne pas parler de religion, « c’est intime » me disait-on quelques fois, « c’est dangereux » me disait-on la plupart du temps. Alors les mots « je suis juive » ne sont presque jamais sortis de ma bouche, alors que tout dans ma vie criait « je suis juive ». Quand j’ai reçu mes vœux d’affectation Erasmus et que j’ai vu Grenade, j’ai directement cherché les lieux juifs dans la ville. Synagogue, non. Beth Habad, non. Épicerie casher, non. Juifs, non. Cette ville qui était autrefois surnommée Grenade la Juive, n’avait plus rien de Juif. Sauf moi visiblement, mais seulement pour dix mois.

Enfin, c’est ce que je pensais jusqu’à ce que je trouve une trace juive : le musée sépharade ! Ma mère étant encore à Grenade à ce moment-là, elle appelle, tout enjouée. Son visage se décompose rapidement et la surprise se lit dans ses yeux. Une fois l’appel fini, ma curiosité me pousse à lui demander les détails de la communication. La propriétaire du musée est française, c’est pratique, mais elle a formulé une demande assez peu conventionnelle : nous devons lui envoyer notre passeport. 

 

Le lendemain à 19h, nous nous retrouvons donc au musée avec quelques autres personnes et quelle ne fut pas ma surprise en voyant qu’il s’agissait d’une femme Juive et pratiquante, qui porte fièrement un foulard ! J’apprends qu’elle est mariée à un Juif Espagnol, qu’ils habitent ici depuis une vingtaine d’années et qu’ils ont donné naissance à de merveilleux enfants dans cette même ville. 

 

Au fil de la visite, nous sommes ravies d’apprendre l’histoire juive de Grenade, qui se voit pourtant peu dans l’architecture et les monuments historiques… Je me sens bien dans ce musée, qui est également sa maison. D’un coup, alors qu’elle explique l’origine de ce musée, elle fond en larmes et je sens mon cœur se serrer anormalement. Sa maison est constamment sous protection policière et encore la veille, une attaque a été empêchée. Je comprends vite pourquoi elle demande les passeports : ils sont envoyés pour authentification à la police, afin d’éviter tout risque. Ses larmes ne cessent de couler sur son visage marqué par la honte de se mettre à nu devant des inconnus. A la fin de la visite, on décide d’aller lui parler et malgré sa tentative désespérée de nous rassurer, elle finit par admettre que la ville est consumée par l’antisémitisme et qu’elle ne se sent pas en sécurité. Une certaine connexion se crée entre nous, peut-être parce qu’on partage deux identités similaires : française et juive. Peut-être aussi parce qu’elle pourrait être ma mère, et qu’elle me voit comme sa fille. Elle m’interdit formellement d’avouer à quiconque ma judéité : « c’est dangereux ». Cœur serré puis échange de regards horrifiés avec ma mère. Plus d’une heure de discussion plus tard, nous décidons de partir. Les mots nous manquent à ce moment-là.

Quelques jours plus tard, je suis seule, ma mère a dû rentrer à Paris. Cette solitude, je la ressens énormément, moi qui ai toujours eu l’habitude d’être entourée de Juifs, je me sens comme amputée. Le premier Shabbat seule me semble insurmontable tant le poids de la solitude me pousse à la déprime; je me réfugie alors dans la lecture. Dans ces moments, un passage de l’Ecclésiaste résonne particulièrement en moi « Être à deux vaut mieux que d’être chacun seul; car c’est tirer un meilleur profit de son travail. Si l’un d’eux tombe, son compagnon pourra le relever; mais si un homme isolé tombe, il n’y a personne d’autre pour le remettre debout.» [1] Seule, j’ai l’impression de ne marcher qu’à une jambe, et que le moindre désagrément me fera chuter « si l’un d’eux tombe, son compagnon pourra le relever ». Je haïssais ce sentiment de solitude, je n’avais qu’une envie, qu’un besoin viscéral : retrouver les miens. Dans ces moments-là, hors Shabbat, je refusais de me terrer dans mon mal-être, je sortais souvent marcher avec de la musique à un volume assourdissant dans mes écouteurs. Un lieu me consolait particulièrement, c’était une sorte de refuge pour moi et je m’y sentais réellement connectée. Pour y accéder, je devais marcher pendant une trentaine de minutes, en montée, mais jamais je ne me décourageais : je savais qu’en haut, mon refuge m’attendait, le mirador San Nicolas. La vue était exceptionnelle, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit et mon âme y était en quelque sorte apaisée, loin de ces angoisses solitaires. C’est au détour d’une conversation avec une professeure espagnole, spécialiste des Sépharades, que j’ai compris. Alors que je la questionne sur les raisons de ce manque flagrant de monuments juifs, elle me rétorque que des fouilles archéologiques nous pousseraient à penser que l’église du mirador San Nicolas était autrefois une synagogue. Tout s’est éclairé à cet instant-là, après des mois à l’avoir choisi comme refuge, je comprenais enfin pourquoi ce lieu m’attirait si magnétiquement. 

 

J’avais commencé à le comprendre au début de mon Erasmus. A la fin d’un cours de théorie politique, j’entends des camarades parler français : je fonce vers l’origine de cette langue si réconfortante pour moi, après des heures à écouter un espagnol bien trop rapide. Je commence à discuter avec elles et nous partageons quelques moments ensemble au fil du semestre. Je m’entends particulièrement bien avec l’une d’entre elles : nous partageons une identité marocaine, et un fort attachement à la religion, quoique différente. Nous parlions souvent de la foi et de son caractère central dans notre vie. Pourtant, même si j’en étais, au plus profond de moi, fière, j’étais terrifiée à l’idée d’admettre que ma foi était juive. Alors, je ne lui ai tout simplement rien dit. Et elle ne l’a jamais demandé, elle l’a seulement deviné, doucement, au fil du temps et des indices que je laissais échapper malgré moi. On ne peut jamais réellement dissimuler trop longtemps ce que l’on est : tôt ou tard, le naturel revient au galop…

Au milieu d’une discussion, une étudiante espagnole nous interrompt pour distribuer un tract appelant à une grève étudiante pour la Palestine, puis part. Ma camarade commence alors à m’expliquer à quel point son militantisme pour la Palestine peut librement s’exprimer ici, contrairement à la France. Elle explique assez vite qu’en Espagne, elle peut librement dire que le Hamas est un mouvement de résistance, la France étant présentée comme un pays répressif n’autorisant pas la liberté d’expression. Cœur serré. La blessure du 7 octobre se rouvre alors, que dis-je, elle explose brutalement. « Si l’un d’eux tombe, son compagnon pourra le relever ». Moi, je n’avais personne pour me relever de cette phrase en apparence anodine mais en réalité d’une violence inouïe. Toutes les images du 7 octobre, publiées par le Hamas, me reviennent en tête comme un flash. Je suis terrifiée, mon déni m’avait tellement bercée que je n’aurais jamais cru que ces pensées-là existaient dans la réalité, dans ma réalité. Je revois Shani Louk, nue, démembrée à l’arrière d’une voiture ouverte, à la vue de tous. Je revois ces visages terrifiés de personnes enlevées, et emmenées vers Gaza. Pendant toute la discussion, j’ai feinté : qui ne dit mot consent, comme on dit. Et aucun mot n’est sorti. J’étais habitée par la pensée de cette femme du musée qui m’interdisait de mentionner d’une quelconque manière mon judaïsme. Alors je me suis tue, et je l’ai instantanément regretté. Quelques jours plus tard, ce que j’avais malheureusement compris de la pensée de ma camarade s’est confirmé d’une manière bien trop horrifiante. Alors que nous étions toutes réunies autour d’une discussion, le sujet vint encore sur la table. Une d’entre elles défendait plutôt Israël, en dénonçant les horreurs commises par le Hamas face à cette camarade qui en était assez complaisante: j’ai encore fait semblant de ne pas avoir d’avis, je ne suis pas intervenue. J’ai passivement écouté. Alors que l’une rappelle à l’autre les victimes du 7 octobre, celle qui avait plutôt présenté le Hamas comme de la résistance légitime réplique, décomplexée : « cheh pour eux. Ils faisaient la fête à quelques kilomètres de Gaza, ils le méritaient ». Poursuivant son argumentaire, elle n’hésite pas à accuser ad hominem les Juifs de diriger les médias, et par extension de ne pas couvrir avec justesse le conflit israélo-palestinien. Pire, elle nous dit sans détour que les Juifs ont volé la terre de Palestine, et que la solution serait une terre unifiée sans “colons juifs”. Cœur serré. J’avais honte d’être restée muette face à cette diatribe antisémite ; un sentiment de trahison m’envahissait : mon âme ne tenait plus en place, elle avait besoin de s’exprimer. Une force m’a étrangement traversée au cours d’un de ces interminables débats : j’ai senti que le lien que je gardais au peuple juif n’avait en fait jamais faibli malgré la distance. Il m’obligeait même. Je devais coûte que coûte défendre l’honneur des miens. Dans un élan d’impulsivité, j’ai rétabli ma vérité par besoin de rendre hommage aux milliers de victimes du 7 octobre. J’ai grandi, par chance, dans un pays où la guerre n’a jamais fait partie de mon quotidien : je n’ai jamais eu à militer pour la libération d’otages, ni à craindre pour ma survie chaque jour. Je n’avais pas le droit de me taire, je m’étais déjà bien trop tue. Cet épisode en apparence banal a été un point culminant dans l’expression de mon identité juive : jamais plus je ne tairai mes convictions pour plaire ou me fondre. Jamais plus je ne renierai ce que je suis, même si cela doit me coûter.

 

Quelques mois plus tard, à l’occasion de Pourim, ce rappel m’est revenu au fil de la lecture de la Meguila à la synagogue de Malaga. J’avais fait plus de deux heures de route pour accomplir cette obligation qui me tient particulièrement à cœur, surtout avec cette communauté, très méfiante en apparence, mais dans l’extrême bienveillance une fois qu’elle vous accorde sa confiance. Le récit d’Esther, cette merveilleuse femme qui n’a pas faibli pour sauver les siens, doit nous inspirer pour ne jamais renoncer à défendre l’honneur, la dignité et la survie de notre peuple.

 

Au milieu de cette salle remplie, je me sentais enfin à ma place. Ici, je n’ai pas à jouer de rôle, je n’ai pas à « faire mes preuves ». Ici, j’ai le droit d’exister dans toute ma complexité. Depuis, j’ai quitté Grenade mais elle continue de vivre silencieusement en moi, toujours pour me rappeler que je n’ai pas à m’effacer pour être acceptée. Malgré tous ses beaux défauts, Grenade m’a montré que je n’étais en réalité jamais seule.

 

Notes :  

 

 [1] Ecclésiaste 4:9, 4:10.

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