Agrandir le Palais de la Torah ? Entretien avec Myriam Ackermann-Sommer

Les éditions Calmann-Lévy ont publié en février Orthodoxie et féminisme, essai de Tamar Ross, philosophe américaine et spécialiste de la pensée juive et des questions féministes. À cette occasion, nous nous entretenons avec Myriam Ackermann-Sommer, rabbin et docteure en littérature anglaise, qui a traduit et préfacé l’ouvrage.  

Marianne Cense : Tamar Ross est encore peu connue en France bien qu’elle soit une chercheuse reconnue tant aux États-Unis qu’en Israël, où elle enseigne par ailleurs. Votre traduction de son ouvrage inaugure ainsi son entrée dans le monde de l’édition française après une traduction d’un article dans Pardès, pourquoi avez-vous souhaité présenter son essai au public français ?

 

Myriam Ackermann-Sommer : J’ai découvert Tamar Ross lors de mon premier séjour aux États-Unis en 2019. Je n’avais encore jamais lu de réponses conceptuelles aux questions féministes dans la pensée juive : le débat se focalisait sur des points de détail ou bien sur la question de la représentation des femmes dans les textes. Tamar Ross a ouvert une voie, elle est parvenue à bien cerner le problème et les applications et enjeux halakhiques en prenant une hauteur de vue surplombant les débats stériles ou insatisfaisants. Le grand atout de son ouvrage, Expanding the Palace of Torah : Orthodoxy and feminism, est son aspect synthétique. Tamar Ross puise dans les grandes références du féminisme juif, notamment américain, et en propose un tour d’horizon. Elle cite entre autres Judith Plaskow, Rachel Adler ou encore Cynthia Ozick. Ces sources sont donc principalement des figures américaines du féminisme juif qui écrivent sur ces sujets, principalement dans les années 1990 avec la publication d’un certain nombre d’essais majeurs qui n’ont pas encore été traduits en français, comme Standing Again at Sinai (1990) de Plaskow, Rereading the Rabbis: a Woman’s Voice (1997) de Judith Hauptmann, Engendering Judaism (1998) de Rachel Adler. Ces essayistes, romancières, philosophes ou théologiennes sont les représentantes d’une approche dite révisionniste consistant à relire les textes en attirant l’attention sur leurs lacunes. C’est une approche que Tamar Ross analyse puis cherche à dépasser en en faisant apparaître les insuffisances. Elle propose ainsi dans son essai une réponse à celles-ci, ce qui est d’un grand intérêt pour comprendre les enjeux autour de la question des femmes dans le judaïsme aujourd’hui.

 

MC : Dans cet essai, Tamar Ross étudie les modalités de l’évolution de la place des femmes au sein de la tradition orthodoxe sans pour autant trahir cette même tradition. Elle forge alors le concept de « révélation cumulative ». Que signifie-t-il ?

 

MA : Le titre choisi par Tamar Ross, Expanding the Palace of Torah (« Agrandir le palais de la Torah »), exprime une idée théologique innovante : la tradition peut intégrer des idées nouvelles tout en préservant sa cohérence interne. Ross s’inscrit ici dans la lignée de la pensée du rav Abraham Isaac Kook, son maître spirituel, dont elle reprend l’intuition d’une révélation cumulative : la révélation divine ne se réduit pas à un événement clos dans le passé, mais continue de se déployer progressivement dans l’histoire et dans la conscience religieuse d’Israël. Autrement dit, les idées nouvelles ne sont pas introduites comme des ruptures extérieures, mais comme des extensions de la tradition elle-même. La fidélité à la Torah ne consiste pas à figer son sens, mais à permettre à son interprétation de s’élargir à mesure que l’horizon intellectuel et moral évolue. 

 

C’est ainsi que Tamar Ross développe explicitement le concept de révélation cumulative, qui s’oppose également à l’idée selon laquelle la révélation (maamad har Sinai), événement central du don de la Torah, doit être uniquement comprise selon des bornes historiques figées et fixes. D’après cette première approche, le contexte du Sinaï est une référence absolue et toute évolution du système serait perçue comme anormale. Or, l’idée de la révélation cumulative pense ces bornes de telle manière que si la révélation divine ne se limite pas à un moment unique dans le passé, la compréhension humaine de la révélation se développe au fil de l’histoire. Dans ce sens, les évolutions de la société, parmi lesquelles le féminisme, peuvent être conçues comme une nouvelle étape dans la compréhension de la volonté divine. Les changements de perspectives pourraient appeler une lecture différente des textes. C’est ainsi que les revendications féministes ne sont pas forcément une rupture avec la tradition, mais une expansion de celle-ci.

Tamar Ross va alors même plus loin : comme les transformations morales de l’histoire peuvent révéler des dimensions nouvelles de la volonté divine, une valeur apparue dans le monde extérieur n’est pas forcément une invention dangereuse sur laquelle il serait dangereux de se calquer. Selon la halakha, le principe de houkat hagoy interdit d’adopter certaines pratiques provenant des peuples étrangers. Mais Ross les pense comme pouvant être une étape dans la compréhension progressive de la Torah. Dans ce sens, une idée venue de la société environnante n’est pas automatiquement houkat hagoy : elle peut aussi être un développement interne de la révélation.

 

MC : Tamar Ross accorde une importance indéniable à l’étude, qu’elle articule avec le concept de révélation cumulative. Pourquoi mettre l’accent sur l’accès des femmes au limoud ?

 

MA : L’enjeu est d’abord personnel pour elle, puisqu’elle est issue du milieu orthodoxe, où l’étude du Talmud est traditionnellement réservée aux hommes et inaccessible aux femmes. Toutefois, son père, rabbin à Detroit, lui a permis d’accéder aux textes, lui offrant la possibilité d’avoir accès à une éducation religieuse complète, incluant notamment les sources de la Torah orale. De cette manière, elle s’est rendu compte que cet accès était loin d’être la norme pour les filles et femmes de son entourage, ce qui fut un moment charnière de son rapport aux questions féministes.

Partant de ce constat, elle développe l’idée selon laquelle, dès lors que les femmes n’ont pas accès aux textes fondateurs, elles ne prennent pas conscience de l’étendue de leur exclusion et des spécificités de leur statut dans la tradition. L’accès aux textes permet aux femmes de développer leur pensée théologique, d’identifier les points de vue des sages qui sont pour la majorité, sinon l’intégralité, des hommes, et de proposer des interprétations nouvelles et pertinentes.

C’est dans ce sens que la révélation cumulative est essentiellement liée à l’étude. Elle intègre la perspective des femmes qui n’ont pas eu jusqu’ici voix au chapitre. Il s’agit de faire grandir de l’intérieur des voix qui peuvent se prononcer sur les textes. L’inclusion des femmes n’est pas un import extérieur, anormal, mais une expansion naturelle et interne de la révélation divine, cohérente avec le principe de révélation cumulative. Car, tant que les femmes sont exclues de l’étude, elles sont privées de participer à ce processus de révélation et d’interprétation.

 

MC : Bien qu’il semble y avoir un malaise exprimé de la part des femmes juives quant au rôle qui leur est parfois assigné ou à l’inverse refusé, il n’en demeure pas moins que penser la place des femmes dans le judaïsme et plus particulièrement au sein de l’orthodoxie est un sujet souvent vecteur de tensions, voire de conflits plus ou moins tus. Comment expliquer la crispation autour de ces enjeux ?

 

MA : Nous pouvons penser à l’exemple du kiddouch : l’homme est traditionnellement celui qui le récite, il est rare voire parfois choquant qu’une femme s’en charge. Or, la halakha permet explicitement à une femme de le faire. Donc il n’est pas seulement question de l’interprétation des textes mais de comment on a hérité des rôles cultuels et rituels. On a l’impression que le volontarisme des femmes d’en faire plus, de participer ou d’accomplir des tâches qui sont habituellement effectuées par des hommes, est perçu comme un empiètement sur des rôles traditionnellement perçus comme masculin, ce qui peut permettre d’expliquer certaines crispations communautaires.

 

Le rabbin Saul Berman explique à ce sujet que les hommes ont toujours été assignés à la sphère de l’étude tandis qu’aux femmes revenait principalement la sphère du foyer. Elles ne sont pas soumises aux commandements positifs liés au temps (comme la mise des tefillin), essentiellement pour préserver leur “rôle protégé” auprès de leur famille, mais cette dispense n’équivaut pas à une interdiction. Il est intéressant de remarquer que si elles en ont été exemptées, le Talmud ne dit pas pourquoi. Mais, par la suite, des commentateurs ont présupposé que cela était lié au fait qu’elles ne disposent pas de leur temps de la même manière que les hommes, notamment du fait du caractère très prenant des soins apportés aux enfants, ou du fait que leur temps ait historiquement pu être subordonné à leur mari. 

 

MC : Vous êtes vous-même rabbin orthodoxe. Vous avez reçu la semikha [l’ordination rabbinique] clôturant de nombreuses années d’études approfondies et exigeantes au sein d’une yeshiva orthodoxe réputée aux États-Unis. Que dit la halakha de la possibilité pour une femme d’être rabbin ? Et qu’en est-il du statut de femme rabbin orthodoxe en France ?

 

MA : En France il n’y a tout d’abord ni reconnaissance ni « non-reconnaissance » de la fonction de rabbin attribuée à une femme. Il n’y a pas de position officielle de la part du Consistoire quant aux femmes rabbins : elles évoluent donc en marge des institutions puisque qu’aucune circulaire n’a été émise à ce sujet. Cela pour une raison très simple : il n’y a pas de raison halakhique d’interdire à une femme d’être rabbin. Dans la tradition cela constitue simplement une mesorah négative, c’est-à-dire un usage hérité de génération en génération même si au sujet des femmes rabbins aucun texte ne l’interdit. Or, depuis une perspective contemporaine et en nous fondant sur le concept de révélation cumulative, si ce n’est pas interdit alors nous pouvons considérer qu’il y a légalement l’espace pour le faire. Nous pouvons donc tout à fait concilier un judaïsme orthopraxe, strictement respectueux de la halakha, qui inclut les femmes dans l’étude ainsi que dans certaines fonctions jusqu’ici souvent occupées uniquement par des hommes.

 

MC : Tamar Ross achève son essai par quelques réflexions sur les perspectives d’avenir offertes par les voies ouvertes pour les femmes au sein du judaïsme orthodoxe, dans le cadre culturel notamment. De votre côté, que pensez-vous que représentent aujourd’hui ces voies dans le paysage du judaïsme, notamment français ?

 

MA : Tamar Ross a écrit cet essai il y a déjà vingt ans, à une époque où il y avait encore peu de place pour les femmes rabbins et décisionnaires. Donc aujourd’hui les perspectives ont évolué, par exemple la première femme ordonnée rabbin orthodoxe le fut en 2009. Depuis une yeshiva telle que la yeshivat Maharat dans laquelle j’ai été formée a conduit cent femmes jusqu’à l’ordination. De plus en plus de femmes ont accès à ces rôles, surtout aux États-Unis et en Israël. Il est aussi notable que le grand-rabbinat israélien, autorité suprême du judaïsme en Israël, ait pris fin 2025 une décision historique, celle d’accorder aux femmes l’accès aux examens du rabbinat. Cela atteste qu’elles sont en mesure d’acquérir le même niveau de connaissance qu’un rabbin homme. Finalement la question qui se pose aujourd’hui est celle du nombre de femmes qui, une fois ordonnées rabbins, vont être accueillies à la tête de communautés.

 

Concernant la France, plusieurs femmes ont été ordonnées rabbins orthodoxes, comme Hannah Ruimy ou Evelyne Oliel Grausz, et plusieurs étudient en ce moment à la yeshivat Maharat. Elles représentent une nouvelle voie qui s’ouvre et prend ses marques au sein du judaïsme français. Ces femmes prennent la tête de communautés plus participatives qui ouvrent enfin les portes du monde de l’étude aux femmes, telles que Libah à Paris, ou encore Ayeka, que j’ai fondé avec mon mari, le rabbin Émile Ackermann. 

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