La sortie d’Égypte et la libération des Hébreux a été le moment où l’infinie puissance de Dieu s’est dévoilée. Pourtant, le peuple d’Israël n’a cessé, jusqu’au bout, de douter de Dieu et de mettre en question la foi en Lui. Retour sur ce doute et ses raisons…
La scène est saisissante. Derrière eux, l’armée de Pharaon en ordre de bataille, chars lancés au galop, poussière soulevée comme un linceul sur le désert. Devant eux, la mer des Joncs, masse d’eau impénétrable, frontière liquide entre l’esclavage et la promesse. Les Hébreux, libérés quelques jours plus tôt des briques d’Égypte, se retournent vers Moïse avec cette plainte terrible : “? הֲֽמִבְּלִ֤י אֵין־קְבָרִים֙ בְּמִצְרַ֔יִם לְקַחְתָּ֖נוּ לָמ֣וּת בַּמִּדְבָּ֑ר”, « N’y avait-il pas assez de tombes en Égypte pour que tu nous amènes mourir dans le désert ? » (Exode 14:11).
Ces mêmes Hébreux ont vu l’Égypte ravagée par dix plaies. Ils ont vu le Nil se changer en sang, les grenouilles envahir les palais, les ténèbres recouvrir la terre de leurs oppresseurs. Ils ont vu les premiers-nés égyptiens tomber dans la nuit tandis qu’ils marquaient leurs portes du sang de l’agneau. Ils ont vu Pharaon, ce dieu vivant, capituler et les supplier de partir. Et pourtant, au bord de la mer, ils doutent encore. Les dix plaies, malgré leur démonstration écrasante de puissance, n’ont pas suffi à produire la foi. Ce n’est qu’après la traversée de la mer des Joncs, nous dit l’Exode, que « le peuple craignit l’Éternel, et ils eurent foi en l’Éternel et en Moïse, son serviteur » (Exode 14:31). Autrement dit : voir ne suffit pas. La preuve rationnelle, aussi spectaculaire soit-elle, laisse intact le doute fondamental.
Pourquoi faut-il croire pour être libre ? La raison ne suffit-elle pas à nous émanciper ? Cette question traverse tout le récit de Pessah et, au-delà, interroge la nature même de la liberté. Car si les Hébreux, après avoir vu tant de miracles, hésitent encore, c’est peut-être que la raison elle-même, loin de libérer, peut devenir la dernière et la plus subtile des chaînes.
Spinoza, dans L’Éthique, distingue trois genres de connaissance. Le premier, l’empirique, nous livre aux affects et aux jugements des sens ; le deuxième, la raison, nous permet de comprendre les causes et de prévoir les effets ; le troisième, la science intuitive, nous fait saisir les choses « sous l’aspect de l’éternité ». Or, l’esclave ne peut accéder qu’aux deux premiers. Il perçoit (Pharaon est tout-puissant), puis il raisonne (les plaies prouvent que D.ieu est plus fort). Mais cette raison ne peut concevoir que ce qui entre dans l’ordre des causes connues.
Cette logique est encore celle du maître. Car le propre de l’esclavage n’est pas seulement la contrainte physique, c’est l’intériorisation d’un monde où tout doit se négocier, se marchander, se prouver. L’esclave libéré physiquement mais resté dans cette grammaire mentale demeure asservi et servile. Il cherche des garanties avant d’oser, attend des preuves avant d’agir, vérifie que l’impossible ne le menace pas.
Le moment de l’ouverture de la mer des Joncs est capital parce qu’il fait basculer le monde hors de l’ordre du prévisible. C’est ici que Kierkegaard devient lumineux. Pour le penseur danois, le saut de la foi n’est pas un renoncement à la raison, ni un plongeon dans l’absurde ou l’obscurantisme. Il est transrationnel : il ne nie pas la raison, il la dépasse. Abraham marchant vers le mont Moriah sait rationnellement qu’il va sacrifier son fils; mais il croit, par-delà cette raison, que l’impossible peut survenir. La foi commence là où la raison atteint sa limite.
La traversée de la mer des Joncs est cet instant où le réel excède le calculable. Et c’est précisément dans cet excès que naît la foi véritable. Les Hébreux ne croient qu’après avoir traversé, parce que c’est seulement dans l’expérience de l’impossible réalisé qu’ils comprennent que le monde ne se réduit pas à ce que la raison peut anticiper. Ils entrent dans un autre régime d’existence, celui où l’avenir n’est plus la simple projection du passé, où la liberté n’est plus un calcul mais un pari.
La traversée de la mer est une leçon ontologique : le réel n’est pas fermé. Mais pour cela, il faut croire avant de voir. Il faut mettre le pied dans l’eau avant qu’elle ne se retire.
Si la traversée de la mer produit la foi, pourquoi faut-il encore quarante ans dans le désert ? Pourquoi cette génération libérée ne peut-elle entrer en Terre promise ? La réponse du texte est brutale : parce qu’elle doit mourir. Seule une génération née libre, qui n’a jamais connu les briques d’Égypte, pourra habiter la liberté.
Cette temporalité longue nous enseigne que la liberté n’est pas un événement ponctuel. La liberté est une bildung, une formation, un processus d’apprentissage qui exige du temps, un temps générationnel, celui de l’oubli et de la naissance. Être libre, ce n’est pas seulement ne plus avoir de maître extérieur, c’est avoir désappris les réflexes de l’asservissement, les automatismes de la soumission.
C’est pourquoi le Seder de Pessah n’est pas un souvenir nostalgique, mais une répétition rituelle. Chaque année, nous racontons comme si nous y étions. Chaque année, nous disons : « C’est nous qui sommes sortis d’Égypte. » Non pas nos ancêtres, mais nous. Parce que la sortie d’Égypte n’est jamais définitivement acquise. Elle doit être réactualisée, et réinscrite dans la chair de chaque génération. Cette année nous sommes libres. Mais l’an prochain ?