Au risque de décevoir les quelques monomanes cafardeux de l’antisémitisme, de la Shoah, du Hamas ou du 7 octobre qui, s’ils se sont retrouvés sur cette page, dans cette revue, sont bien à la recherche de quelque chose qui concerne de près ou de loin ces sujets-là, la bienséance me contraint à vous prévenir d’emblée que cet article ne parlera pas du judaïsme dans Marty supreme, du traitement de la Shoah qu’on trouve dans le film, ou de l’antisémitisme – celui des personnages du film ou celui de certains spectateurs d’après quelques témoignages que j’ai pu entendre ici et là – car tout d’abord, ce n’est ni ce qui m’a touché dans le film, par conséquent, je n’ai rien de particulièrement intéressant à dire à ce sujet et enfin parce que je n’ai pas fait une telle expérience au cours de la projection à laquelle j’ai assisté. Le problème sur lequel je reviendrai n’en est pas moins grave en tant qu’il touche à l’art dans son essence même et dans ce que nous pouvons attendre de lui, ou non.
Beaucoup de choses peuvent venir à l’esprit en sortant de la séance de Marty Supreme. L’envie de se mettre soudainement à jouer au tennis de table, mais cela ne doit avoir aucun rapport avec le film du moment ; de s’acheter les nombreux vêtements dérivés du film que s’arrachent les revendeurs partout à travers le monde pour ensuite vendre des contrefaçons à des prix exorbitants sur internet ; un esprit un peu plus habile pourra peut-être se lancer dans une réflexion erratique sur la place des Juifs dans le monde après la Seconde guerre mondiale. Néanmoins, peu seront ceux qui penseront à George Sand et à Émile Zola. Remerciez Dieu (ou ma mère) de m’avoir fait et surtout de m’avoir mis sur votre chemin parce que, contrairement à vous, moi, j’y ai pensé.
Dans une lettre du 25 mars 1876, George Sand écrit à Gustave Flaubert au sujet de l’esthétique de Zola, esthétique qu’elle ne partage pas. Cette lettre servira de point de départ et de colonne vertébrale à mon propos. Elle nous dit :
Rougon [1] est un livre de grande valeur, un livre fort, comme tu dis, et digne d’être placé aux premiers rangs. Cela ne change rien à ma manière de voir, que l’art doit être la recherche de la vérité, et que la vérité n’est pas la peinture du mal. Elle doit être la peinture du mal et du bien. Un peintre qui ne voit que l’un est aussi faux que celui qui ne voit que l’autre. La vie n’est pas bourrée que de monstres, la société n’est pas formée que de scélérats et de misérables. Les honnêtes gens ne sont pas le petit nombre puisque la société subsiste dans un certain ordre et sans trop de crimes impunis. Les imbéciles dominent, c’est vrai, mais il y a une conscience publique qui pèse sur eux et qui les oblige à respecter le droit. Que l’on montre et flagelle les coquins, c’est bien, c’est moral même, mais que l’on nous dise et nous montre la contrepartie : autrement le lecteur naïf, qui est le lecteur en général, se rebute, s’attriste, s’épouvante et vous nie pour ne pas se désespérer. [2]
Or Marty Supreme est un film qui n’est peuplé que de monstres. Il est la peinture d’une société qui n’est composée que de scélérats et de misérables. Le film n’est pas sans qualités : il propose d’un côté de belles images, il est rythmé et l’on ne s’ennuie jamais un instant pendant son visionnage. De l’autre, la fainéantise, les préjugés, la mécompréhension de la nature humaine, de leur psychologie et toutes ces choses qui font d’un auteur un piètre créateur trompent le spectateur moyen en le persuadant que la méchanceté d’un personnage est synonyme de la complexité de sa psyché et du réalisme dans la représentation de l’homme.
Les personnages du film sont loin d’être aussi intéressants qu’ils semblent l’être. Un personnage qui n’est que méchant, que scélérat, salaud, ordure, crapule n’est pas un personnage intéressant. Il n’est qu’un personnage unidimensionnel, c’est-à-dire sans profondeur, animé par nulle autre chose que la fonction dans le récit que lui attribue l’auteur de ce dernier. Et ces personnages-là, dont nous constatons à présent le manque d’intérêt manifeste, sont l’unique matériau avec lequel Marty Supreme est fabriqué.
Tout le monde y est profondément méchant, sans profondeur, sans motif et sans relief. Le film n’est pas pessimiste. Il l’aurait été, si seulement il avait mis en scène des personnages dont la bonté d’âme et la vertu n’auraient pas été la cause de leur salut, mais au contraire la raison de leur perte. Il n’est pas non plus cynique. Il l’aurait été, s’il y avait été question de personnages dont la cruauté, la brutalité, l’insensibilité, l’immoralité, le mensonge, l’infidélité, la tromperie et l’hypocrisie auraient tout droit mené aux succès les plus flamboyants et aux gloires les plus retentissantes. Mais il n’en est rien et le film se contente d’être simplement une peinture du faux dans sa partialité : il est faux dans ce qu’il prétend dire de la nature humaine.
Il convient de dissiper un malentendu : il n’est pas question, quand on parle du vrai et du faux en art, de la véracité de l’histoire, c’est-à-dire, si tel ou tel personnage a existé et, si oui, s’il a existé de telle ou telle manière ; il n’est pas non plus question de la fidélité quant à la représentation d’une époque historique donnée, autrement dit, le film ne peint pas le faux aussitôt qu’il met en scène un personnage secondaire qui porte une veste dont le modèle serait ultérieur d’une décennie par rapport à la date où se déroulerait le film.
Mais qu’en est-il du film quant à sa promesse ? Avant d’entrer dans la salle obscure du cinéma, je me rappelai ce que j’avais cru entendre et comprendre du film : on m’avait dit, si mes souvenirs sont exacts, que le film racontait l’histoire de Marty Mauser, un pongiste juif new-yorkais des années 1950 et qu’il était inspiré d’une histoire vraie. Mais pendant les 2h30 de visionnage, pas un instant sans que les trois mêmes pensées effleurent mon esprit : cela n’a jamais pu arriver, les choses ne se sont certainement pas passées ainsi, personne ne réagirait de la sorte dans une telle situation. Et quelle ne fut pas ma surprise, morbleu !, en sortant de la salle lorsque j’appris qu’il ne s’agissait pas absolument d’un biopic et que ce n’était même pas la promesse du film. Et pourtant, malgré un préjugé – que l’histoire était vraie – et qui aurait pu infléchir mon jugement, mon intuition venait de se confirmer. Eurêka ! j’ai trouvé ! Toutes les pièces du puzzle s’assemblent. Marty Supreme nous dit le faux : il nous dit certes le faux sur l’histoire de ce pongiste. Mais après tout, peu importe. S’inspirer librement d’une histoire vraie est un procédé artistique tout à fait légitime s’il en ressort au final, comme le dit Boileau, que :
De toute fiction, l’adroite fausseté
Ne tend qu’à faire aux yeux briller la vérité. [3]
C’est pourquoi je ne parle pas de vrai quand l’histoire est vraie ou la reconstitution historique fidèle et que je n’emploie ce mot que pour parler de la peinture de la vie, de l’homme, de la société ou de l’humaine nature qu’entend nous offrir le peintre. Mais ici, il n’en est rien, et il est regrettable que cette fiction ne nous soit racontée qu’en faisant briller, dans une maladroite fausseté, le faux de l’humaine nature.
Il faut alors être plus radical que George Sand. En effet, pour elle, Son excellence Eugène Rougon est “ un livre de grande valeur, un livre fort, comme tu dis, et digne d’être placé aux premiers rangs ”. Mais où se trouve sa valeur, sa force et sa dignité si, l’art doit être à la recherche du vrai, qu’il n’est que la peinture du mal et que celui qui ne voit que le mal est “aussi faux que celui qui ne voit que le bien” ? Peut-être est-ce justement cette recherche de la vérité qui en ferait la force, la valeur et la dignité. Mais, pour ma part, c’est l’échec dans cette mission qui m’empêche aujourd’hui de reconnaître ces qualités à Marty Supreme.
Suprême ironie, le fait qu’au tennis de table, rien n’est sans doute plus important que de savoir correctement mesurer les distances. La profondeur et la distance ne peuvent être mesurées que si l’on a deux yeux, qui rendent la perspective possible, et qu’on les garde grands ouverts. Marty Supreme serait alors bien incapable de jouer au tennis de table. Le film est un cyclope, qui ne voit le monde que d’un seul œil, celui du mal.
Notes :
[1] ndlr : il s’agit ici du roman Son excellence Eugène Rougon, sorti en volume au début du mois dont date la lettre.
[2] Lettre du 25 mars 1876, à Flaubert.
[3] Boileau, Épître IX.