30 ans après Rabin : heurts et malheurs du « camp de la paix »

Comment la paix pourrait être possible au Moyen-Orient ? Le camp de la paix est-il mort en Israël ? 30 ans après la mort de Rabin, il s’agira de partir d’une idée fondamentale selon laquelle la paix, contrairement à la guerre, ne dépend pas seulement de nous, mais de celui qui se trouve en face de nous, afin de revenir sur tout ce qui a mis en difficulté le camp de la paix en Israël au point qu’elle soit devenue pour certains synonyme de naïveté, de bêtise et de méconnaissance des enjeux et des aspirations politiques des israéliens d’aujourd’hui et de demain. 

4 novembre 1995, Yitzhak Rabin est assassiné de deux balles dans le dos par un juif extrémiste, farouchement hostile à un quelconque projet de rapprochement avec les Palestiniens. 30 ans plus tard, le constat est presque aussi cinglant : le « camp de la paix » semble avoir disparu de la scène politique israélienne. Cet effacement est-il spécifique à l’histoire israélienne et à ses propres dynamiques politiques, ou reflète-t-il une tendance plus profonde et universelle se retrouvant dans toutes les démocraties occidentales ? Cette seconde hypothèse mérite d’être explorée. Israël y apparaît comme un laboratoire – peut-être le plus brutal – d’un phénomène qui traverse toutes nos démocraties épuisées : la crise des mouvements qui promettent autre chose que la force. 

 

L’ère du changement de conquêtes

 

Comment se développe un mouvement politique ? De quoi se nourrit-il ? Rarement d’un simple programme. Souvent d’un manque ou d’un horizon à conquérir. Un mouvement politique n’est vraiment vivant que tant qu’il avance vers quelque chose qu’il n’a pas encore obtenu, quelque chose à arracher à l’histoire. Que ce soit un ensemble de droits à obtenir, une dignité à regagner ou un territoire à se réapproprier. Mais que reste-t-il une fois que la promesse est accomplie et l’objet de conquête obtenu ? Un mouvement politique qui atteint son but n’a plus d’horizon à poursuivre et donc plus de récit mobilisateur à nourrir pour aller vers cet horizon. Il perd dans le même mouvement son propre moteur. L’énergie qui servait à avancer se transforme en gestion, en maintien, parfois en simple conservation. Dans cet espace laissé vacant, un autre mouvement – porteur d’un nouvel objectif, d’une nouvelle conquête à mener – peut alors reprendre le pas, occuper l’imaginaire, capter les aspirations ou les revendications que le premier n’arrive plus à traduire. C’est moins une désintégration qu’un déplacement : lorsque la promesse est accomplie, le terrain politique se recompose, et ce sont d’autres conquêtes qui trouvent une force d’attraction.

 

L’histoire du sionisme illustre cette dynamique avec une clarté presque tragique. Le sionisme historique, celui qui a fait advenir l’État d’Israël, a été l’une des aventures politiques les plus puissantes du XXème siècle. En quelques décennies, il a fait ce que très peu de mouvements ont accompli : faire sortir de terre un État, ressusciter une langue ancienne en langue vivante, transformer des terres arides en centres scientifiques, agricoles et culturels, unifier des milices disparates en une seule armée, façonner des institutions démocratiques alors même que le pays luttait pour sa survie. Bref, construire en une génération ce que d’autres nations ont mis des siècles à élaborer.

 

Ce sionisme historique a donc, en un sens, réussi. Et c’est précisément cette réussite qui, semble de nos jours le priver de son propre carburant : une fois l’État construit, l’urgence fondatrice dissipée, ce courant n’a plus de conquête aussi puissante à proposer, plus de récit mobilisateur à la hauteur de celui qui l’avait porté. Face à lui, le sionisme religieux a reformulé la promesse en horizon indépassable : toute la terre d’Israël doit être conquise, sanctifiée, habitée. Peu importe le temps que cela prendra. L’objet de conquête est immense, et rien ne semble pouvoir lui être opposé.

 

Mais ce contraste éclaire une dynamique qui dépasse Israël. Toutes les démocraties occidentales ont été nourries par le « nouvel ordre mondial » post-seconde guerre mondiale et structurées par un pacte social fort, chacune à leur manière. Mais aujourd’hui, les visions sociales-démocrates (ou sociales-libérales) sont à bout de souffle. Et on pourrait dire qu’elles le sont pour la bonne raison qu’elles ont gagné, qu’elles ont accompli ce qu’elles avaient à accomplir. En France, par exemple : en un siècle, la social-démocratie a fait advenir l’horizon qu’il promettait : réduction du temps de travail, congés payés, sécurité sociale, abolition de la peine de mort, IVG, droits des femmes, mariage pour tous, et bien d’autres droits. Elle a transformé le pays en profondeur, souvent plus vite qu’elle ne l’avait elle-même imaginé. Bien sûr, toute personne « de gauche » ou sensible aux inégalités pourrait arguer que le chemin est encore long. Mais il n’empêche : la matrice imaginaire de la social-démocratie était structurée autour de la conquête de nouveaux droits. Et ces droits ont été conquis.

 

Dans ce contexte, qui se fait entendre ? Qui est porté par une nouvelle conquête ? Ceux qui souhaitent défaire ces droits, et ceux qui pensent que la lutte se joue ailleurs que dans les droits (par exemple dans le changement des mentalités ou dans le changement du système lui-même). Si l’on devait résumer tout le brouillard de notre époque, on pourrait dire qu’aujourd’hui, ce sont les progressistes qui ont quelque chose à conserver, et les conservateurs qui ont quelque chose à conquérir.

 

Si on faisait la paix ? Ou comment dépendre de l’adversaire

 

En Israël, il serait injuste de dire que le mouvement politique ayant mené à la fondation d’Israël a complètement disparu une fois l’État sur pied. Il a su transformer son objet de conquête vers la paix. Mais tâcher d’obtenir la paix n’a pas grand chose à voir avec la construction d’un pays. Construire un pays peut se faire seul ; faire la paix ne se fait qu’à deux. C’est là toute la difficulté, on pourrait même dire tout le tragique d’un monde fait d’adversités : vouloir la paix, c’est faire reposer son sort sur le programme politique de son adversaire.

 

Tellement tragique que presque tout, dans l’histoire récente d’Israël a montré l’immense difficulté de cette conquête. La seconde Intifada a d’abord brisé la confiance née des accords d’Oslo. Elle a en effet été perçue par beaucoup d’Israéliens comme la réponse violente à la période de négociation. Puis est venu le retrait de Gaza en 2005, qui s’est rapidement transformé en un cas d’école pour les adversaires de la paix : retrait israélien, prise de contrôle du Hamas, quantité de roquettes tirées sur les villes du sud… pour arriver au 7 octobre 2023, qui a achevé de convaincre ceux qui pouvaient encore espérer un peu, que chaque concession territoriale serait suivie d’un danger plus grand. Que cette lecture soit exacte, simplificatrice ou romancée importe peu : elle s’est diffusée comme récit dominant en Israël, qui hantera les perspectives de toute tentative future de négociation.

 

Le « camp de la paix » n’a donc pas été affaibli par son manque de courage ou de vigueur politique : mais parce que sa promesse était dépendante d’autre chose que de sa simple action.

 

Il est tout de même arrivé dans l’histoire politique d’Israël que le « camp de la paix » ait contribué lui-même à sa propre fragilisation. Par exemple en 2000, lorsque Ehud Barak alors Premier Ministre déclara au lendemain de la tentative de paix de Camp David II « there is no partner for peace » (il n’y a pas de partenaire pour la paix). Là encore, peu importe que ce constat soit vrai ou non : en tentant de se dédouaner, il a anéanti la raison d’être même du « camp de la paix ». Un mouvement dont la promesse dépend de l’autre se détruit lui-même s’il annonce que cet autre n’existe pas.

 

À l’inverse, le sionisme religieux n’a jamais souffert de cette vulnérabilité. Son horizon – la présence juive sur toute la Terre d’Israël – ne dépend d’aucune négociation. Sa promesse est auto-justifiée, interne, et puise sa légitimité de ses propres sources seulement. Cette autonomie narrative lui confère une force politique considérable dans le monde actuel : il n’a pas besoin de l’autre pour agir. Cela explique probablement pourquoi, même minoritaire, ce courant a pu imposer ses représentations dans l’espace politique et culturel israélien.

 

Cette asymétrie, entre un camp qui dépend de l’autre et un camp qui ne dépend que de lui-même se retrouve bien au-delà de la société israélienne ; à vrai dire, elle structure une grande partie des démocraties occidentales. En France par exemple, les deux extrêmes prospèrent en proposant chacun un projet auto-suffisant : il suffirait de les rejoindre, d’agir en leur sein et d’imposer un rapport de force pour gagner. À l’extrême-gauche comme à l’extrême droite, l’horizon ne passe par aucune adhésion, aucun alignement avec ce qui n’est pas eux. L’autre n’est jamais vu comme un partenaire potentiel, avec qui construire, mais un obstacle à neutraliser ou contourner. Cette logique politique de la puissance unilatérale séduit parce qu’elle donne à ses partisans l’impression que tout ne repose que sur eux, jamais sur la volonté d’autrui. Ce que les mouvements de paix ou de coopération ne peuvent, par définition, pas promettre.  

 

Le « camp de la paix » n’a pas disparu parce que ses partisans auraient perdu leur courage ou leur imagination. Il s’est effacé parce qu’il portait un narratif devenu, malheureusement, de plus en plus difficile à soutenir aujourd’hui : un narratif où l’autre est pensé et a un rôle à jouer. Dans un ordre mondial structuré par la méfiance et la logique du rapport de force, ce rôle donné à l’autre ressemble plus à une faiblesse qu’à une stratégie.

 

Est-ce à dire que la paix sera définitivement hors de portée ? Non. Mais elle ne pourra probablement plus revenir sous la forme que nous avons connue. Les gestes symboliques, les promesses de reconstruction collective, les poignées de main sur une pelouse américaine, ne parlent plus à des sociétés marquées par des dizaines d’années de traumas et de déceptions. Si l’horizon pacifique réapparaît en Israël – et il faut l’espérer – il devra être pensé autrement : non pas comme la seule conséquence d’un alignement spontané ou d’un sursaut moral de part et d’autre, mais comme un cadre méthodique qui intègre les rapports de force, les traumas, les impératifs de sécurité. Une paix moins romantique et moins spontanée, plus stratégique, peut-être. Une paix qui ne demande pas de croire en l’autre les yeux fermés, mais qui commence par voir le réel en face, pour espérer, peut-être, le transformer à nouveau.

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