Pensées du front

Pour le grand retour du Tohu Bohu, et dans la longue tradition des «  Éditos du président  », Yossef Murciano, président de l’UEJF, tenait à prendre la plume pour exprimer les motivations derrière sa décision de relancer, plus de dix ans après le dernier numéro, la revue historique de l’UEJF, dans une nouvelle édition, en ligne, et pour revenir sur les raisons de son premier thème : «  difficile espoir  ».

L’état du monde avant le monde a un nom : le Tohu Bohu.

La tradition juive le décrit comme un maelström indistinct, où les éléments ne feraient qu’un. L’état du monde avant le monde est invivable et la Parole arrive pour établir l’ordre et permettre la vie. Ainsi, le Tohu Bohu existe avant la Parole. Ou peut-être est-il la Parole en puissance, le lieu où elle réside avant qu’elle ne s’exprime.

L’un des objectifs ancestraux de l’Union des Étudiants Juifs de France est de s’exprimer, de prendre la parole (parfois de force), de porter la voix de ceux qui n’ont pas la force de crier. Dans la longue histoire de l’UEJF, plusieurs revues ont vu le jour : Kadimah, le Trait d’Union, et enfin, le Tohu Bohu. Dans ces pages, les étudiants juifs ont réfléchi, souvent sur la France, sa politique, la lutte contre l’antisémitisme et le racisme ; parfois sur Israël et leurs identités ; toujours avec impertinence.

Le 7 octobre 2023 et les mois qui ont suivi ont été pour chacun l’occasion de penser. Des choses ont été dites, écrites, proclamées. Pourtant, aucune parole ne semble remettre les choses dans l’ordre. Ni les slogans sionistes maintes fois répétés, ni les injonctions antisémites trop souvent entendues, ni les discours exigeant la paix, vraisemblablement vides de sens pour ceux-là mêmes qui les prononcent.

La France bouillonne. Sa société est en crise, et le débat qui l’anime est une scène surréaliste où les crises s’enchaînent, les puissants déçoivent, le peuple – devenu foule – menace. Il nous semble évident que personne n’y comprend rien, que personne n’est apte à trouver du sens et à entendre la détresse des uns et des autres.

Si l’ambiance actuelle est au volcan, nous, étudiants juifs, naviguons sur la lave. Le fait est évident : les étudiants juifs de France sont en première ligne face à ceux qui menacent les Juifs français. Pourtant, malgré l’imminence de la menace, ce sont les étudiants juifs qui portent la parole la plus forte, la plus construite et la plus espérante. Ce fait est mécanique : parce que nous occupons le terrain le plus instable, parce que nous regardons nos peurs en face et parce que nous agissons, nous neutralisons l’angoisse.

Il est temps que la Parole étudiante remette de l’ordre. Parce que la voix des étudiants est une voix forte et claire, une voix assumée, chargée de l’expérience du terrain, chargée du désir d’émancipation qui nous caractérise, nous, étudiants. Les temps qui arrivent ne seront pas les plus faciles de nos vies, bien au contraire. Pourtant, nous sommes remplis d’espoir. Certains nous accusent d’être plongés dans le déni – bien au contraire. L’espoir est le moteur du militant, ce qui lui permet d’aller au combat sereinement, sûr de lui, fier – sans être dominateur. Les désespérés rendent les armes, les espérants se battent et ravissent la victoire.

Pour toutes ces raisons, l’Union des Étudiants Juifs de France fait renaître sa revue : Tohu Bohu. C’est pourquoi les éditos de mes prédécesseurs l’établissaient avec clarté : une parole intelligente n’existe que dans la liberté. C’est dans cette tradition que le nouveau Tohu Bohu s’inscrit. Pour autant, il ne sera pas un redit des générations précédentes. Encore une fois, aucun déni ne nous anime : les articles seront en phase avec notre époque, plus lucides. Lucides face à la nécessité de l’espoir, mais réalistes sur la difficulté que l’on aura à le faire renaître dans le cœur des étudiants. Les contributrices et les contributeurs du Tohu Bohu ont toute la marge de manœuvre nécessaire pour créer, inventer, débattre, interviewer, réfléchir. Je félicite chacune d’elles et chacun d’eux pour leur papier. Des anciens rédacteurs en chef, des formateurs de l’UEJF et des anciens militants nous ont aidé à inventer ce nouveau format ; je les en remercie. Je tiens à remercier également Elise Hirsch, Secrétaire nationale de l’UEJF, qui, par la force des choses en étant chargée du Tohu Bohu, des réseaux sociaux de l’UEJF et de l’Impertinente, l’émission de radio de l’UEJF, fait resplendir l’UEJF au quotidien. 

Enfin, je remercie Adam Medioni, Rédacteur en chef du Tohu Bohu qui a su y croire, rassembler autour de lui, et avec qui je partage de nombreuses passions, dont une légère obsession pour les archives de notre organisation.

Vous avez toute ma reconnaissance, et toute ma confiance.

Notre revue ne sera pas un organe de presse. Elle sera l’espace qui chahute dans la tempête.

Une photographie précise et brute de l’état de notre monde, pour affronter l’époque et rendre compte d’un – difficile – espoir qui renaît.