Et si le deuxième mandat de Donald Trump était la première présidence authentiquement révolutionnaire du XXIe siècle ? Vouloir transformer le monde et rendre possible l’impossible étaient l’apanage d’une certaine gauche de rupture. Mais après la fin de la Guerre froide et trente ans de consensus économique et culturel, c’est Trump qui a opéré un renversement des choses en faisant de l’espoir d’un monde nouveau le moteur de la nouvelle droite américaine. En réhabilitant le politique, en affirmant le pouvoir de sa volonté et en se posant contre les structures bureaucratiques, Trump a ainsi fait ce à quoi la gauche a presque toujours échoué : mettre l’imagination au pouvoir.
La postérité a gardé des années 1990 l’euphorie des chancelleries occidentales. Toutefois, l’« impuissance de la victoire » se faisait déjà lire dans la mélancolie qui frappait les adversaires de l’idée communiste. Au crépuscule de sa vie, l’historien François Furet réalisa que les grands perdants de ce monde post-communiste n’étaient pas tant les Russes que les sociétés libérales. Derrière la fin de l’héritage de 1917 se cachait celui de 1789, et donc la fin d’un horizon révolutionnaire pour la politique démocratique. Elle était devenue absorbée par le réalisme des chiffres et d’une économie mondiale interconnectée. Problème insoluble, semble-t-il, qui a déchaîné tant de passions pour le résoudre. La gauche s’y est confrontée avec Occupy Wall Street [1] et les campagnes de Sanders ; la droite avec la rhétorique impériale de Bush ou patriotique de Sarkozy. Néanmoins, l’Histoire retiendra que c’est un magnat de l’immobilier, enfant des années fric, qui a ressuscité le politique.
On peine à expliquer l’enthousiasme dont le président américain bénéficie, par la seule frustration des classes populaires ou la fatigue quant au “wokisme” de la côte Est. Cela reviendrait à interpréter une réélection qui a pourtant eu lieu en 2024, avec les lunettes de 2016. Or, jamais depuis cent ans, un président républicain avait obtenu une telle coalition multiethnique. Par ailleurs, Trump 2 a dépassé le moment populiste en jouant sur le clivage gauche-droite, et le label « conservateur » en misant sur le futur technologique de l’Amérique. Mieux, on se rappellera de lui comme l’homme qui a réussi à mettre au pouvoir, ce qu’Obama n’avait mis que dans sa campagne : l’Imagination. Il a fait d’un paradoxe, une possibilité : réconcilier une faculté d’arrachement à la réalité avec la rigidité du pouvoir. Là où le président noir avait déçu en suivant les pas de Bush, le milliardaire républicain veut faire jouer l’histoire contre le système. Il veut faire démentir l’affirmation selon laquelle le pouvoir impérial américain, et ses secrets bien gardés, piègent chacun de ses locataires. Fidèle aux années 80 et à la mythologie de l’entrepreneur-héros, il ne sera pas un chaînon de la bureaucratie américaine mais sa fin. L’homme d’affaires a donc simplement redonné à l’art de gouverner tout son poids. L’homme providentiel à la place du gouvernement des experts, le culte de l’action au lieu du respect des juridictions fédérales, l’élan spontané au détriment des bons usages politiciens. Trump remet au goût du jour ce qui avait été rendu tabou par le XXème siècle totalitaire.
On pourrait dire que le retour du politique date du Brexit. En réalité, les expériences populistes de la décennie 2010 ont toutes échoué à engendrer un projet alternatif. Les Premiers ministres britanniques ne sont pas allés plus loin que la sortie de l’Union européenne. En 2016, Trump devait composer avec des conseillers de l’establishment républicain qui lui résistaient. Nous faisons aujourd’hui face à un contexte différent. La pandémie a libéré les imaginaires, étouffés par le TINA (There is no alternative) économique et culturel. La crise sanitaire a montré que l’État pouvait refermer l’expérience de la mondialisation. Maîtriser totalement les frontières appartient au domaine du possible. Trump 2 a été la traduction électorale de cette prise de conscience. La pandémie a enterré Trump 1, mais a légitimé son projet isolationniste. Son aisance à tourner le dos à tous les cercles de la raison, de Davos à CNN, en passant par les néo-conservateurs, n’a pu que se travailler sur le temps long. On peut même dire qu’il a fallu 30 ans pour que ses idées s’impriment au cœur de Washington. En effet, en 1992, Pat Buchanan défendait déjà, minoritaire au sein des Républicains, l’Amérique d’abord. Depuis novembre 2024, Trump a désormais les mains libres pour faire de son mandat l’intervalle entre deux légalités : celle qui n’est plus et celle qui n’est pas encore. Il lui a donc fallu un premier mandat chaotique, un coup d’état raté, une mise au ban du Parti, et une tentative d’assassinat, pour gagner cette guerre pour l’âme de l’Amérique, que Buchanan prophétisait comme « aussi existentielle que la guerre froide ».
Un symbole de son désir d’assommer l’adversaire : le décret. Profitant de l’absence d’opposition démocrate au Congrès, Trump signe plus de décrets que n’importe quel président depuis 1937. Tous les domaines y passent, et avec eux leur mise en scène spectaculaire. La plus notable est le Liberation day. Trump dévoilait aux journalistes un tableau avec les différents droits de douane appliqués à chaque pays. Certains ont des taux jamais vus depuis 75 ans. L’orthodoxie économique n’a donc pas été questionnée par la nouvelle gauche de Clinton ou Obama, mais bien par l’ancien golden boy de Manhattan. Les décrets servent également sur le terrain migratoire, où la politique trumpiste est une onde de choc pour les opinions occidentales. Habitués au consensus multiculturel, l’administration Trump, fidèle aux leçons du Covid, montre qu’en politique être réaliste, c’est demander l’impossible. Cette facilité réformatrice, sur le plan économique comme migratoire, n’aurait pas pu être possible sans l’interrègne Biden. Constatant le pouvoir de l’État administratif et de ses juges en 2016, ses conseillers ont pu élaborer une lecture maximaliste des prérogatives présidentielles, facilitée par une Cour suprême de tendance républicaine en 2025. Les effets furent immédiats pour les agences indépendantes qui se trouvent sous un contrôle croissant de Trump. Stratège, il lui a donc fallu 10 ans et l’appui des milliardaires libertariens, pour réaliser les vœux de son ancien stratège en communication Steve Banon : « Je suis léniniste. Lénine voulait aussi détruire l’État et c’est mon objectif. (…) Tout faire s’écrouler, et détruire l’establishment d’aujourd’hui » [2]. En bon révolutionnaire, le businessman républicain connaît par cœur ce mot d’ordre : soyez prêt.
Le président américain a donc introduit une nouvelle humeur en Occident, privilégiant la volonté pure au détriment de la culture de la responsabilité. De la même manière que Lénine imposa au monde, façonné par la guerre et le colonialisme, une rationalité inédite, en faisant de la politique, un instrument de rupture de l’ordre ancien, la présidence Trump ouvre le XXIème siècle en rappelant que les hommes font aussi leur Histoire. Tous deux avançaient à vent contraire, face à la marche générale du monde. Qu’il y ait mondialisation ou non, alliance avec les Européens ou non, Congrès ou non : pour Trump, la volonté individuelle peut tout.
Notes :
[1] Mouvement de campements citoyens autour de Wall Street pour dénoncer, dans le sillage de la crise de 2008, les dérives du capitalisme financier.
[2] McBAIN, Sophie. « The Alt-Right Leninist », New Statesman, mars 2017 : //www.newstatesman.com/politics/2017/03/alt-right-leninist.